La mode en ce moment, c’est de soigner sa sortie. « Blackstar » et « You Want It Darker » se retrouvent déjà en haut des tops de fin d’années et ont permis à Bowie et Cohen d’offrir de poignants adieux. Eternel tête de con, Lou Reed a bien salopé les siens en récitant de la poésie SM en compagnie de Metallica. Notre avocat va tâcher de le réhabiliter.

Pour me remercier d’avoir défendu son sale Boulot, Keith m’avait invité en Jamaïque pour siroter ses Pina Coladas maison. Il avait fallu supporter l’écoute du nouvel album des Stones, un mal nécessaire pour savourer un peu de repos loin des tribunaux. J’étais bien peinard, le nez dans la poudre, jusqu’à ce que je décroche ce putain de téléphone. Le boss, paniqué : « Laurie Anderson va ressortir toute la disco de son défunt mari. Y a un gros boulot de réhabilitation, on a besoin de toi vieux. » Putain, fallait bien que ça arrive un jour.

Depuis la mort de Lou, je tremblais à l’idée qu’on réédite son catalogue. « Growing Up in Public » ? Les doigts dans le nez. « Mistrial » ? Du gâteau. La seule clause dans mon contrat, ne jamais avoir à m’occuper du cas « Metal Machine Music ». Une sale surprise m’attendait néanmoins sur mon bureau. Quand j’ai vu la pochette du disque que j’allais devoir défendre, j’ai vomi deux litres de Pina Colada.   

Les faits : Vous connaissez l’effet domino ? Si les gamins de Neil Young n’avaient pas d’infirmité motrice cérébrale, leur papa n’organiserait pas chaque année le concert de charité pour la Bridge School. Si le Bridge School Benefit n’existait pas, Lou Reed et Metallica n’y auraient pas partagé l’affiche en 98. Ipso facto, tout est de ta faute, Neil.

Au départ, le projet est presque louable : se remettant peu à peu de l’échec de leur « St. Anger » (2003), Metallica envisage de reprendre des morceaux obscurs de l’ex à Warhol. Pas de souci puisque de toute façon, à part méditer et réciter de la poésie, y a plus grand-chose qui l’intéresse le vieux Lou. Entre deux séances de Taï-Chi, il décide quand même de se taper l’incruste en studio et, entre avril et juin 2011, voilà qu’il se remet à parler-chanter comme en 40. Après avoir pillé Edgar Allen Poe sur l’inégal « The Raven » (2003), Lou s’attaque cette fois à « Lulu », un opéra inachevé inspiré du dramaturge allemand Frank Wedekind (1864-1918). L’histoire de l’ascension puis de la chute d’une féministe avant-gardiste qui se prostituera avant de mourir du choléra. Un univers raccord avec celui du gars qui a écrit Femme Fatale et Lady Day. Lulu pourrait presque être un personnage rencontré au Chelsea Hotel, à la Factory ou en train de se piquer avec Candy dans Walk on the Wild Side.

« There was a song we were starting to nail after two takes, and Lou said, ‘We got it. I’m never singing that again. » (Lars Ulrich)

Dans une ambiance bon enfant – insultes et bagarres à l’ancienne – Kirk Hammett et sa bande enregistrent donc une toile heavy sur laquelle notre vieux pote pose sa voix familière. James Hetfield et Lars Ulrich racontent avoir pleuré pendant les sessions, Darren Aronofsky est embauché pour réaliser le clip, tout porte à croire que l’événement sera historique. Un an après le feat sympathique de Lou sur le Plastic Beach de Gorillaz et le succès du « Death Magnetic » de Metallica, le monde est-il prêt à entendre la collaboration la plus improbable depuis Doc Gynéco et Bernard Tapie ?

Réponse : absolument pas – mis à part la Croatie, où « Lulu » sera quatrième dans les charts et le magazine Uncut qui le nomme généreusement album du mois. Dans le reste de la presse, ça canarde sec : « J’aurais mieux fait de me branler dans une chaussette que d’écouter ça », déclare le site The Quietus. « Le pire album de tous les temps », selon Pitchfork. Ce bon vieux Chuck Klosterman s’en mêle : « Si les Red Hot Chili Peppers enregistraient douze reprises de Primus en acoustique pour une compil Starbucks, ça sonnerait mieux que cette bouse. » On imagine même pas la réaction de Lester Bangs, ennemi numéro 1 du Lou, lui qui avait tant aimé « Metal Machine Music ». La liste des reproches est aussi longue que l’album – 88 minutes ! – et l’expérience ne convaincra ni les fans de Metallica ni ceux de Lou Reed. Les premiers menaceront de mort les seconds, qui traiteront d’incultes les premiers. Un commentaire sur YouTube résume plutôt bien ce triste consensus : « Quand j’ai fait écouter l’album à ma femme, elle a demandé le divorce, tué nos enfants, a kidnappé un bus d’handicapés, a foutu le bus dans un fossé et… et je comprends sa réaction. » En cas d’éventuelle réédition et à l’occasion de la sortie d’un nouveau Metallica, laissez-moi réparer cette injustice.

Le plaidoyer : I would cut my legs and tits off/je me couperais jambes et nichons.” Ouvrir un album sur cette phrase, fallait oser. Et c’est ça qui est louable d’entrée de jeu : avoir un Lou Reed qui, à 69 ans, se remet à bander. Qui ose emprunter de nouveaux sentiers plutôt que de se reposer sur ses lauriers – « Magic and Loss » (1992) et « Set the Twilight Reeling » (1996) étaient sympas mais recyclaient la même vieille formule. Depuis longtemps – réécoutez le live/lynchage « Take No Prisonners » (1978) – le mec a prouvé qu’il ne faisait de la musique que pour son propre plaisir/masochisme et s’en fichait pas mal de savoir ce qu’en penserait son public ou, pire, ses critiques. Qu’il décide d’embarquer le plus fameux groupe de metal dans sa galère n’est pas un hasard : qui d’autre saura repousser encore plus loin les sons de torture esquissés sur Sister Ray ? Lou est un produit de la Factory, un disciple indiscipliné de John Cage et, bien malgré lui, de John Cale, faux frère également adepte des expérimentations sinistres. Un artiste contemporain dont on va visiter chaque nouvelle expo sans oser lui dire qu’on ne comprend pas où on veut en venir mais en appréciant tout de même les provocations.

« I don’t have any fans left. After Metal Machine Music, they all fled. Who cares? I’m essentially in this for the fun of it.«  (Lou Reed)

Oui, « Lulu » est trop long. Oui, il est quasiment impossible de l’écouter en entier sans saigner des oreilles – depuis 75, les orthophonistes doivent beaucoup à Lou Reed. Oui, on dirait une jam enregistrée sur Skype dans un cyber-café algérien. Oui, voix monotone + guitares répétitives et batterie lourdingue = bouillie informe (bizarrement, c’est en acoustique que les cordes d’Hetfield sonnent le mieux ici). Mais n’oublions pas, mesdames et messieurs les jurés, que la torture a du bon. Qu’on peut y prendre du plaisir. Qu’il ne s’agit pas ici de taper du pied mais de le prendre de la plus vicieuse des façons. « Lulu » est la bande-son d’une orgie qu’on a envie de fuir dès les premières minutes, mais qui nous viole jusqu’à ce qu’on en redemande tellement c’est un mal pour un bien. Ça finit même par être fun : en nous racontant les mésaventures de la pire des vicieuses, Lou s’en donne à cœur joie et enchaine les punchlines crades (« I will swallow your sharpest cutter like a colored’s man dick », déclare-t-il sur un bon vieux riff à l’ancienne d’Hetfield). Et la plus grande extase vient lors du dernier morceau, la chose la plus excitante proposée par Lou depuis « Street Hassle » : les vingt minutes de Junior Dad (lol), sa basse entêtante, son harmonium, la voix grave d’un capitaine qui coule avec son navire et signe, sans le savoir, son chant du cygne. Après lui le déluge.

It’s maybe the best thing done by anyone, ever. It could create another planetary system. I’m not joking, and I’m not being egotistical.” (Lou Reed)

Le verdict : « Lulu » est l’œuvre d’un condamné qui offre un aperçu de l’enfer avant de s’y jeter pour de bon. Mesdames et messieurs les jurés, vous ne l’apprécierez qu’après avoir accepté votre propre mortalité. Ce n’est pas pour rien que Bowie la considère comme la meilleure chose jamais enregistrée par son ami Lou Reed. C’est en tout cas ce qu’a déclaré Laurie Anderson lors de l’intronisation posthume du Thin White Duke au Rock’n’Roll Hall of Fame. Les morts savent.

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4 commentaires

  1. Ah ah,alors Lou Reed serait le Looloo comploté berlinois mangeur de bretzel du groupe Chocolat?
    Bien vu.

    Album aussi chiant que le flipper Metallica,qui est déja moins pire que celui d’Elvis,celui ci encore mieux que ceux d’ACDC et Rolling Stones(henge) réunis.

    Ceux qui ont un flipper à leur nom savent.

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