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En bon soldat de l’analogique, le label français ERR Rec livre depuis presque 4 ans un combat contre la musique périssable. K7, séries limitées et récemment compilation hommage à la Library Music (« Espace Urbains vol. 1 »), tout est bon pour s’inscrire dans la lignée de KPM, Télé Music et autres labels historiques entrés en guerre contre la musique bruyante. Gilles Maté et Bolanile Maté, ses deux têtes pensantes, ont accepté de nous en dire un peu plus sur ce qui semble être tout, sauf une erreur.

Juillet 2018. Gilles Maté, le mec à lunettes (et à chipset diront les fans) derrière le label ERR REC et moi avons rendez-vous pour une réunion dont j’ai oublié l’objet. Je crois qu’il souhaite m’offrir des disques, notamment le vinyle de sa récente compilation « Espaces Urbains ». J’aime tellement cet album, et je m’en veux tellement de ne rien avoir écrit dessus jusque là, que je préfère ne pas demander pourquoi nous devons nous voir. Finalement, on ne se voit pas.

Aout 2018. Rien. J’écoute encore « Espaces Urbains vol.1 » et je crois être près de la limitation d’écoutes imposée par Bandcamp. J’apprends qu’il s’agit d’un hommage à la Library Music française, et que derrière des pseudos aussi ridiculo-géniaux que Pierric Gildas ou Etienne Valino se cache rien de moins que toute la scène synthétique actuelle, majoritairement parisienne, de Pointe du Lac à Cité Lumière (signés chez ERR REC) en passant par Forever Pavot ou Ojard. C’est déjà la fin de l’été, et on a l’impression de le passer aux côtés de François de Roubaix dans une pub vantant les mérites d’une motocyclette nucléaire.

Septembre 2018. C’est lundi, il est 18H00. Gilles et Bolanile, fondateurs de ERR REC, franchissent la porte du bureau. Lui est en charge des signatures du label ; elle, des visuels. Lui est Français, elle, new-yorkaise fan de graphisme, de mode et de design scandinave. A eux deux, ils forment l’une de ces poches de résistance telle qu’on les aime, beaucoup plus centrée sur l’artisanat et la manière de faire les choses que sur le fait d’en parler ; façon de dire que ERR REC, en dépit de ses 4 ans d’existence, reste un petit secret bien gardé. Ensemble derrière le label comme à la ville, ils ont pris le temps de se prêter à une petite interview, évidemment non préparée.

(C) Julita Przybyła

Gilles, Bolanile, c’est quoi la raison d’être du label ?

Ça rejoint ce que pas mal de gens racontent quand ils fondent un label ; tu t’arroges une place qui ne t’était pas prévue au départ. Pour nous, c’était un pari, avec la passion des objets musicaux et de l’obsolescence programmée contenue dans le format K7.

A quel moment un couple décide-t-il de créer un label de musiques obscures plutôt que de s’endetter sur cinq ans pour acheter un frigo familial ?

On ne s’est jamais posé la question. Ca a débuté voilà 4 ans alors que c’était encore un peu la mode du krautrock, nous on était plus dans quelque chose d’électronique, Detroit style ou inspiré par Pino Donaggio, alors forcément les disquaires comprenaient pas ; ils ont commencé par nous classer dans le bac de funk ! C’est après ça qu’on a lancé des collections K7 en séries limitées, des trucs bien barrés avec, toujours, une dimension graphique gérée par Bolanile. On voulait garder la mainmise sur les visuels, ce qui n’est pas exemple pas le cas chez Hands In The Dark, alors que quand tu regardes les pochettes du label il y a une vraie cohérence, un esprit de famille.

“On ne souhaite pas écouter de la musique expérimentale toute la journée ; la musique à synthé c’est parfois plus facile à écouter.”

Et vous, vous pouvez aller jusqu’où pour l’amour du disque ?

Globalement, on dispose de moyens assez limités. On a du mal à savoir à qui on s’adresse, c’est une scène tellement minuscule que c’est très difficile à quantifier. J’ai en tout cas l’impression que c’est une sorte d’Internationale des fans de synthés analogiques, et on comprend : c’est assez excitant de faire partie d’un club de possesseurs de K7 tirées en séries limitées. Il y a quelques anglais, des espagnols, des Japonais ; mais très peu de Français. […] Mais bon, quand tu te lances dans la K7, la prise de risques reste quand même très limitée ; au pire tu perds 250 balles. Donc l’intérêt reste de produire quelque chose d’unique, notamment avec belles K7 chrome. On ne se met pas en danger ; pour l’instant « Espaces Urbains » c’est seulement notre troisième sortie vinyle après celui de Bernard Grancher, édité à l’unité, et dont on a toujours préféré les morceaux instrumentaux aux morceaux chantés.

Et cette compilation synthétique « Espaces Urbains », c’est quoi en fait ? Un manifeste esthétique ? Une manière de marquer une évolution ?

Rien de très compliqué : c’est un disque hommage à la Library Music. Un jour j’ai lancé l’idée comme ça, en rigolant : je voulais faire un faux disque de Library en demandant à tous mes potes musiciens et collectionneurs de synthés s’ils n’avaient pas des morceaux un peu honteux qui trainaient sur leurs disques durs. Et à ma grande surprise, tous ont répondu. Et en moins de 3 mois, ce qui est assez remarquable. La chose à noter, c’est que tous les musiciens ont également respecté ma consigne qui était de pousser le vice en trouvant des pseudos pour signer leurs compositions : c’était une grande habitude dans la Library Music française, d’où certains pseudos un peu héroïques sur la compilation. Evidemment je ne dirai jamais qui a composé quoi, même sous la torture [1].

C’est quoi le futur pour ERR REC ?

Là on est davantage dans une période très Easy Listening, je ne souhaite pas écouter de la musique expérimentale toute la journée ; la musique à synthé c’est parfois plus facile à écouter. On vient de sortir le nouvel album de Takahiro Mukaï, un compositeur d’Osaka très prolifique depuis 15 ans et qui sort un nouvel album tous les deux mois, c’est très borderline noise, minimal, pas composé avec un mur de synthés modulaires à 10 000 dollars. Et sinon actuellement on bosse sur le deuxième volume des compilations, nommé cette fois “Science et Technologie”,  avec un peu plus de femmes au casting. Et coup de bol, on en a trouvé.

Genre qui ?

Je ne dirai rien. L’une d’entre elle est passée par Stereolab. Je ne dirai pas laquelle. Il y aura également Amo Vaccaria aka Amosphère qui rempile. Et si par chance on peut arriver au volume 3, on aimerait produire un volet plus international et centré sur l’Angleterre et l’Europe du nord. Finalement, je dirais qu’on cherche à produire des disques qui vieilliront bien, sans être trop typés d’une époque, et dont on n’aurait pas honte dans 10 ans.

Comme vous semblez aimer chercher l’introuvable, et en faisant référence à la « Nurse With Wound List[2] », quels sont les disques du moment, inconnus ou mésestimés, que vous serez encore capables d’écouter et défendre dans 10 ou 20 ans ?

Exercice pas facile. On dirait « Heaven & Earth » de Kamasi Washington, « The Stargate Tapes » de Emerald Web chez Finders Keepers, « Fever » de Black Milk (trois albums sortis en 2018, Ndr), « Cellular Automata » de Dopplereffekt (2017) ou encore la réédition de « Riddles of the Sphynx » de Mike Ratledge ( initialement sorti en 1977).

PS/ démerdez-vous pour aller écouter ces disques par vous-mêmes, il ne suffit que de taper les noms sur Youtube ou Google, votre aventure commence ici.

Plus d’infos sur ERR REC ci-dessous (et il reste des copies vinyles de « Espaces Urbains Vol.1 », dépêchez-vous. https://err-rec.bandcamp.com/album/err-rec-library-vol-1-espaces-urbains

[1] On trouve quand même quelques indices dans les notes de pochette Bandcamp :

Amosphère est A . . V . . . . . . .
Antonin Fortin est A . . . . . M . . . . . .
Bernold Delgoda est Bernold Delgoda
Etienne Valino est S . . . . . . . L . . . . . .
Gianni Moretto est G . . . . . M . . .
Julius Hermann est J . . . . . L . . . . . . . .
La Hase est A . . . . . . . R . . . .
Madeleine Byblos est M . . . . . D . . . .
Pierric Gildas est E . . . . S . . . . .

[2] Les membres de Nurse with Wound ont dressé dès 1979 une impressionnante liste de leurs musiciens expérimentaux préférés. De nombreux français comme Ame Son, Philippe Besombes ou Catherine Ribeiro & Alpes y sont répertoriés, de même que des groupes comme Amon Düül, CAN ou Gong. Trente ans avant Internet et Discogs, une Bible pour tout chercheur en déviance qui se respecte.

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