Entre la révision des cours d’anglais et la sonnerie de récréation, on avait tous entendu sa chanson au moins une fois, en 1994. Son nom importait peu, A girl like you beaucoup plus. Un hit venu d’Angleterre comme on en entendrait plus vraiment par la suite, nous la génération des collégiens boutonneux.

Dix ans plus tard ou presque, Edwyn connut une double traversée du désert. Les enfants des nineties avaient grandi et l’écossais vécu une double hémorragie cérébrale qui l’avait laissé sur le carreau, vieux chanteur atone au corps immobilisé et à la carrière tétraplégique. Etre chanteur quand on n’a plus de voix, c’est finalement encore pire que d’être l’homme d’une seule chanson.
Accompagné par une armée de jeunes porte-voix (The Drums, Franz Ferdinand, Little Barrie), Edwyn Collins signe aujourd’hui son grand retour et Losing Sleep chante un grand réveil. Une élégance de lord anobli, des chansons en costume trois pièces, un album de miraculé qui trouve les bons mots sans dérouler les pathos. Paradoxe d’une carrière débuté voilà trois décennies, Collins puise dans ses albums précédents (Hope and Despair, 1989, Doctor Syntax 2002) pour chasser les démons, tuer les fantômes de son propre handicap.

En le regardant se mouvoir pour s’avancer, aidé d’une simple cane, on devine les failles du rescapé, la cinquantaine et ses casseroles chancelantes, le bonheur d’être simplement là pour défendre son témoignage et son récit. Edwyn Collins, un homme touchant et un artiste qui refuse les silences, quitte à bégayer son histoire en pointillé. Ecossais d’origine mais le cœur forgé dans la brique anglaise, l’auteur de Losing Sleep tend deux doigts quand on lui tend la main respectueuse. En dépit du temps qui passe et des cicatrices à demies-ouvertes, les garçons comme lui ne s’endorment jamais vraiment.

Depuis la sortie de votre nouveau disque, avez-vous retrouvé le sommeil ?

Oui, ça va mieux (sourire). Je… euh.. (long bégaiement) me sens plus positif maintenant, mais comme dans la chanson – I’m losing sleep, NDR : « I’m losing sleep, I’m losing dignity, everything I own is right in front of me, and It’s scaring me down », euh… je parle dans cette chanson de tout ces sentiments, la peur, l’angoisse, la frustration qui m’ont longtemps collé à la peau et que j’ai réussi à évacuer. Disons que euh, je suis revenu à la réalité, de façon plus générale : je suis en vie, à nouveau.

Cela vous dérange-t-il qu’on emploie tous le terme « born again » pour définir votre come-back ?

… Aujourd’hui j’aime les chansons directes, rapides, pleines de vie. A cause de ma condition physique, je dois aller à l’essentiel, me concentrer sur l’énergie.

Et les chansons sont introspectives, je pense notamment à celle-ci, What is my role. Quelle était votre quête, au moment de l’écriture ?

(Une fois encore, il cite ses propres paroles) Sometimes I’m up, sometimes I’m down, sometimes I wonder what is my role. J’y parle de situations personnelles, comment vivre et aller mieux, découvrir mon rôle dans le monde qui m’entoure.

Sans revenir sur votre période de rémission, les longs mois passés à l’hôpital en rééducation, êtes-vous aujourd’hui capable de tenir une guitare ? Avez-vous d’abord composé le disque mentalement, pensé les chansons avant de les coucher sur papier ?

J’arrive à plaquer les accords avec ma main droite, mais impossible de taper les cordes moi-même, trop difficile. Ryan, Romeo, Barry ou Alex, je leur montre donc les accords et ils interprètent ma musique, ça fonctionnait très bien ainsi. Trouver les accords, c’était assez facile, en revanche les refrains étaient plus cotons pour moi, comme les textes. Les chansons étaient là, la musique aussi, mais écrire fut difficile…

Sa femme intervient :

Trois ans après la double hémorragie, une nuit il m’a littéralement tiré de mon sommeil, à deux heures du matin, et m’a dit : « Write this down ». J’étais soudain devenue une sorte de secrétaire qui tapait sa dictée, j’étais abasourdie car il repensait enfin à la musique comme avant, quand le songwriting était quelque chose de facile pour lui.

En parlant de rémission, je suppose que marcher équivalait à chanter pour vous, vous étiez porté par la même motivation, non ?

Yeah, yeah. Je suppose que mes chansons ont été une sorte de thérapie, Losing Sleep m’a aidé à m’exprimer à nouveau, trouvé un canal d’expression.

Le fait d’avoir à demander à vos musiciens de jouer vos chansons, cela vous a-t-il aidé à prendre du recul par rapport à vos techniques d’écriture ?

Yeah. Evidemment je leur montrais les accords à jouer, mais la grande différence c’est surtout le nombre de collaborations sur ce disque. Jusque là – l’accident, NDR – j’étais devenu un véritable control freak. Désormais j’aime la simplicité, la passion instinctive, c’était une nécessité pour moi. Peut-être que finalement je suis devenu un homme simple, sans prétention. Comme si j’étais un peintre, que j’étais obligé de limiter ma palette aux couleurs essentielles, que mes chansons devaient être rongées jusqu’à l’os.

Pour tous ces gamins qui vous accompagnent sur le disque, vous êtes paradoxalement devenu une sorte de parrain.

Je suis flatté, en fait. Le fait d’être devenu un « indie-father » pour les Drums, c’est plutôt surprenant. Une bonne nouvelle, franchement.

Lorsque vous chantez « I can do it again » sur la chanson Do it again, j’ai eu l’impression que c’était une référence à votre tube des années 90, A girl like you. Etait-ce le cas ?

Non, car les paroles sont d’Alex et Nick (Franz Ferdinand, NDR). Mais on peut voir les choses ainsi, je suppose. Je pense tout de même qu’ils ont écrit cela dans un sens plus large, le fait de pouvoir se relever, vivre encore. Moi, je n’ai jamais regretté d’avoir écrit ce tube, A girl like you, c’est une grande chanson.

C’est pourtant le genre de chanson qui vous enferme dans une boite. Vous êtes tout de même un bel exemple de One Hit Wonder.

Two hit Wonder, car vous oubliez Magic Piper of love ! Prenez l’exemple de Lou Reed, il n’a composé qu’un seul hit, Walk on the wild side. Et comme lui, je suis toujours là.

Sa femme l’interrompt (encore) :

Edwyn est un bon exemple d’artiste ayant réussi à survivre au succès.

Sur votre Myspace, on trouve une citation que j’aime beaucoup : Too many protest singers, Not enough protest songs.

C’est justement tiré de A girl like you, en référence à Bob Dylan – et c’est vrai qu’en relisant le texte on y trouve une autre référence : « Here you come a knockin’, knockin’ at my door ». Blonde on Blonde est un album incroyable, chanté avec un phrasé exemplaire, « I want you, I want you, I want you so bad… » (Il part soudain dans une imitation du Zim)

Dernière question, concernant votre voix. Comment est-elle revenue ?

Jusqu’en 2005, date de mon accident cérébral, j’étais un être euh, différent. Maintenant, je suis plus clément, plus simple. Avant j’étais timide, pas véritablement à l’aise dans mon rôle d’artiste, par manque de confiance… En fait, j’étais arrogant et un peu méprisant sans doute, aujourd’hui je dois me battre tous les jours pour comprendre le sens de la vie, parvenir à m’exprimer avec les bons mots. Après l’hémorragie, j’ai du me battre pour refaire sonner les mots correctement, ça n’a pas été facile mais c’est revenu, presque au niveau d’avant. Le point paradoxal, c’est que ma façon de parler est encore moins fluide que mon chant.

Et si vous deviez choisir entre parler et chanter, ce serait…

Mmmmmh… Au grand désespoir de ma femme, je choisirais de chanter, sans aucun doute.

Photos : Fiston

Edwyn Collins // Losing Sleep // Heavenly (Coop)
http://www.myspace.com/wwwmyspacecomedwyncollins

6 commentaires

  1. Heureux d’avoir des nouvelles d’Edwyn Collins. Le titre est plutôt sympa en plus. Un peu déçu cependant par l’article. Je ne demande pas un truc fouillé de fan comme sur Roxy Music, mais un peu de mise en perspective pour quelqu’un qui, comme vous le précisez, a passé ses 30 ans de carrière. The Drums & co sont sans doutes là plus pour ces années Orange Juice (3ème gros tube pour lui avec rip it up d’ailleurs) que pour sa carrière solo. Mais bon vous n’avez peut-être que passé qu’une demi d’heure avec lui et ça ne vaut peut-être pas le coup de s’emmerder à faire des recherches pour ça. Dommage quand même, Orange Juice et leur label Postcard, ça vaut son pesant de cacahouètes parce du genre seul le détail compte…
    http://www.tangents.co.uk/tangents/main/2007/shiversinside/2.html

  2. Cher Pietro,

    merci de votre commentaire.
    Si seul le détail avait vraiment compté, j’aurais sûrement du plus parler de ses bégaiements post-attaque cérébrale, du fait qu’il a tourné en boucle sur deux réponses importantes pour lui (“les chansons sont plus directes”, “je suis devenu qqn de simple”) et sur le fait que j’ai passé 4 jours en Ecosse cet été à écouter son nouveau disque en faisant du vélo près des Loch.

    Pour ainsi dire, je ne trouvais pas que cela avait un intérêt véritable. Et pour être franc, je trouve son nouveau disque bien au dessus de tout ce qu’il a fait avant, notamment “Gorgeous Georges”, que je ne trouve pas si bien que ça en format long.

    Quel lectorat exigeant… je prends cela comme une flatterie, finalement.

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