Le leader de The Soundtrack Of Our Lives vient tout juste de publier un disque solo décrit dans la bio qui l’accompagne comme « un album solaire, flamboyant et surréaliste ». Respectueux des traditions suédoises, l’auteur de ce papier démonte Ebbot Lundberg, pièce par pièce.

J’imagine Ebbot.

Ebbot qui viendrait comme un frère m’aider pour mon déménagement, qui se pointerait chez moi avec un pack de six, qui les ouvrirait avec son briquet et me passerait la mienne en premier, en silence, avec la fossette rieuse et un frémissement de la moustache, sans piper mot, parce que ce serait le seul de mes potes qui serait venu m’aider.

Il me demanderait dans un anglais teinté de scandinave si je vais bien. On parlerait du bon vieux temps, des anecdotes de bar d’il y a mille ans, de meufs. Tout ça. Là, je demanderais par politesse à Ebbot comment ça va la musique, l’air de rien, blah blah. Ni une ni deux, Ebbot mettrait la main à la poche de son vieux pantalon, celui qu’il porte toujours, déménagement ou non, pour sortir son portable et les titres de son nouvel album. Ebbot serait vraiment très cool, alors bon. Fébrile, je chercherais un câble pour le relier à ma hifi. Je mettrais la première piste, je ferais remarquer que ça me fait penser à Syd Barrett, ah oui tiens, c’est drôle ça, haha.

On écouterait et Ebbot me regarderait avec ses grands yeux bleus plissés aux coins, avec la dignité d’un épagneul fier. Je tenterais un mouvement de balancier vachement raide pour tenter de lui faire croire que le rythme de la chanson m’entraîne puis je prendrais une cigarette, ce qui me permettrait de chercher un briquet et puis, deux minutes plus tard, de me précipiter vers la fenêtre pour parler du nouveau proprio qui serait chiant tout ça. Broder, quoi.

Faut bien broder parce que si j’aime bien Ebbot, sa musique me sort par toutes sortes d’endroits. C’est vrai tout au début ça me fait penser à Syd Barrett, mais joué par un groupe de vieux. Je n’ai rien contre les vieux hein, vraiment, la plupart de ceux que j’écoute le sont ; certains sont même déjà morts. Mais le père Ebbot, bah, il sonne gentil, sympa, mais voilà, c’est tout. Et ses mélodies, bordel. Ca ressemble tellement aux musiques qui sortent de la télé chez mes parents que j’imagine, en tirant sur mon troisième clope en deux chansons, l’Amour est dans le pré, comme un mauvais retour avec des paysans rougeot se roulant des galoches tout au fond de la glotte, les pieds dans du lisier en étant filmés par trois caméras. Pas simple de lui dire en face tout ça à Ebbott, alors qu’il est là, devant moi, avec son air de chic type, putain.

Maintenant les impulsions électriques de la musique d’Ebbot dégoulinent dans mon cerveau sournoisement et toutes mes pensées sont envahies, j’essaie de fixer très fort sur quelque chose pour oublier qu’il me raconte dans quel studio il a enregistré Calling For Heaven ou un autre de ses titres à la con. J’essaie de me remémorer des souvenirs sexuels agréables, mais Ebbot se ramène avec ces mélodies qui deviennent maintenant vaguement « médiévales » et j’ai du mal a m’imaginer copuler devant une meute de gamers quinqua déguisés en jeunes pages pour une reconstitution d’Azincourt ou de tout autre bataille donnant lieu à ce genre de choses bizarres.

Ma souffrance étant malgré moi un rien perceptible, Ebbot passe quelques pistes pour atteindre (enfin) la fin de l’album, quand il s’énerve, pour me montrer qu’il en a sous le capot, comme au bon vieux temps. Il y a un morceau quasi honnête, Don’t blow your mind. J’imagine que sur ce titre le groupe était plus jeune. J’esquisse un vague sourire pour le rassurer. Et je recommence ma danse du dos, raide comme un piquet, fumant beaucoup, tandis que défilent d’autres titres énervés avec cette sensation d’album de la maturité. C’est rance, pleine de clichés rock, pas loin de Dewey Cox période coke.

En passant de cette musique de téléréalité au classic rock mou, je suis passé par bien d’autres états psychiques qui me rappelaient invariablement des moments difficiles de télévision ou de cinéma, alors que ce n’est pas le but recherché quand on écoute de la musique. Le sourire et la sympathie du gars Ebbot me font penser à des images de pub de barbecue organisés par d’avenants nordiques, ou à des films à sentiments comme Alabama Monroe, qui tendent la peau à force d’agacer. Il m’a fallu un peu tirer de ma noirceur pour trouver une parade à la fin de l’album. Avec un peu de honte mais bien décidé, j’ai filé aux chiottes. Et j’ai attendu, derrière la porte, me forçant à pisser, longtemps. Voilà.

Je recommande malgré tout son disque à tous les monteurs télé qui ne savent pas quoi mettre quand ils doivent illustrer des séquences sur l’amour retrouvé malgré l’adversité, un tournoi de fléchettes ou des réunions de motards.

Ebbot Lundberg// For the ages to come // Akashic Records / Differ-Ant)
https://www.facebook.com/ebbotlundberg/

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