Nous sommes en 1974 : un groupe grec composé de membres aux couleurs de peau diverses tente de rallier le centre de l’Europe avec, dans la cale, des disques de Gong et CAN mais aussi des flûtes bourrées de pavot. Ce rêve éveillé, Dury Dava l’a fait. Nous sommes en 2018 et le quintet libéré-délivré est l’auteur d’un premier disque en complète contradiction avec l’époque.

2016, quelque part en Grèce : un groupe saisit l’opportunité de la crise qui touche son pays pour faire le tabula rasa au doux son du sirtaki. Sauce free, le grec. Alors qu’Angela Merkel et quelques financiers en costumes gris, peu experts en albums débraillés, tentent de liquider la dette nationale à grands coups de rabotages budgétaires, les membres de Dury Dava forment un groupe étrange, magique, rappelant à sa manière les cavalcades sans barrière de sécurité de Gong, le groupe formé par Daevid Allen et ses gnomes à cheveux longs. Trois ans après cette naissance au forceps, coincé entre le FMI et le LSD, Dury Dava livre dix pistes énormes qui dépassent de loin le simple adjectif « psychédélique ».

Plutôt que l’Allemagne de Merkel, il est ici question de ces quelques albums krautrock qui, au début des années 70, considéraient la Turquie et l’Orient comme une fantastique porte de sortie au rock un peu bas du front. Des albums comme le « Malesch » d’Agitation Free ou le « Ege Bamyasi » ont, on s’en doute, bercé l’enfance de Dimitris Mantzavinos et ses copains. Il en résulte dix pistes aux noms imprononçables ; mais le plus étrange reste sans doute l’attelage musical qui compose « Dury Dava », le disque. C’est la roulotte du cirque Barnum : un bouzouki, des clarinettes, une vièle indienne… un orchestre cassant les assiettes dans la grande tradition grecque, mais sur la tête des rockeurs un peu trop formatés. Ici, il est question de spiritisme et de musiques étirées fonction des divagations d’un groupe qui ne doit pas tourner qu’à l’eau plate. Rythmiquement parlant, Dury Dava, éloigné du centre de l’Europe, s’offre un luxe : pouvoir tout casser à l’intérieur d’un même morceau, déraper sur un break avant que le tapis volant ne décolle au son de gammes orientales avec, à chaque fois, notre Damo Suzuki athénien vociférant des incantations pacifistes, barrées et planantes qui devraient capter ceux que le rock psyché-turc d’Altın Gün (de retour avec un nouvel album, « Gece ») fatigue un peu.

Ainsi donc, cet « Aquaserge grec » vient de composer ce qui aurait pu être la version européenne du Sur la route de Kerouac. Une invitation parfaite, de bout en bout, et qui permettra aux plus tenaces de redécouvrir l’importance de Gong – aux dernières nouvelles toujours en activité, malgré le décès de Daevid Allen en 2015 – tout en s’affranchissant, avec une délectation sans nom, des codes marketing désormais en vigueur dans la majorité des albums de « rock » occidental. Sur « Dury Dava », la beauté du Free n’est pas une impasse pour anciens toxicomanes, c’est de la plénitude en barre pour 1 heure et 9 minutes de vol au dessus du médiocre.
Au moins, la prochaine fois que votre grand oncle, abonné à Rock & Folk depuis 1971, vous bassinera avec ses souvenirs du concert de Pink Floyd à Mon-Cul-Sur-La-Commode, vous devriez être en mesure de lui expliquer qu’il existe encore des groupes capables de rivaliser, niveau audace et goût de la liberté, avec les fantômes d’un passé de plus en plus difficile à tuer.

Dury Dava // Dury Dava // Inner Ear Records
https://durydava-innerear.bandcamp.com/

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