« All work and no play makes Jack a dull boy », littéralement mourir d’ennui sans distraction. La phrase tapée à l’infini sur la machine par Jack Torrance (Shining) prit tout son sens durant le week-end que je passai à écouter en boucle les six chansons de ces soldats inconnus. Au bout de la cinquantième écoute, maintenant que chaque mot du groupe Destin était rentré en moi, je pouvais lire dans les lignes de la main, parce que c’était mon…

… Le destin des groupes français, on le connaît bien. D’un côté on trouve ceux qui rentrent très tôt dans le rang, décident de poser fièrement sur la pochette avec un single fait maison après les cours du soir, prêts à battre le pavé d’un label à l’autre pour vendre leur âme au diable. Les exemples de compromission sont nombreux, on épargnera ici à notre lectorat la douleur des énumérations ; il suffit au critique de relever les compteurs des dernières victoires de la musique – Gaëtan Roussel pour l’album rock de l’année 2011, c’est déjà en soi la fin d’un monde, non ? – pour comprendre qu’ici on préfère encore voter pour Marine Le Pen plutôt que d’inculquer à ses enfants les règles élémentaires de l’esthétique et des accords plaqués. De l’autre côté, le club très privé des groupes élitistes, diluant dans leurs mélodies quelques bouts d’espoir et d’intention, saupoudrant le tout d’originalité, de décalage et d’anglo-saxonnerie, de synthés parfois ! Manière élégante de rappeler aux novices qu’aussi sûr qu’en France on ne se drogue pas, les jeunes gens modernes – Jacno, Taxi Girl, Deux, Marie et les Garçons, les Olivensteins, j’en passe et des moins meilleurs – ont globalement tous fini au cimetière public avec une rose fanée sur leurs tombes. Sans espoir donc, d’un jour éclore dans le cœur trois couleurs de nos chères têtes blondes. Quelques fois, sur la pente raide qui mène à l’ennui, on trouve pourtant, perdu dans la masse, un groupe prophétique dont les bras virevoltent avec l’énergie du désespoir dans le grand bassin vide, de l’écriture avec pleins et déliés qui réduit au néant tous les soupirs. Du superlatif, bien sûr, quoi d’autre, des tartes dans la gueule, un oratorio d’opérette pour émouvoir le chaland, quoi, un micro enfoncé dans ton rectum pour te remettre les idées en place ? Quoi d’autre, bordel, pour arriver à parvenir à (te) faire comprendre que Destin est le groupe que j’attendais depuis des lustres ?

« J’attends le jour du jugement dernier / Que Jésus Christ fasse tout péter / Les femmes, les bagnoles : à quoi bon ? / Voici venir l’Armageddon / Y aura plus de métro, y aura plus de bus / C’est ce qu’a dit Nostradamus » (L’homme est une chose immonde)

Cette chanson, voilà des années que je prie tous les soirs pour l’entendre. Parvenir à faire claquer les mots – en français dans le texte, c’est d’autant plus méritant – sur la thématique de l’apocalypse et des banquises en péril, du malaise et du besoin de changement d’ère ; réussir à s’inspirer du pire des productions 80’s et en retirer la sève, placer des guitares rugissantes et accolées au mal-être d’un chanteur qu’on imagine pas plus prolo que le baron de Nucingen, tout cela en moins de trois minutes sans rien ou presque, c’est ce qu’on appelle un miracle. Et le comme le rappelle le chanteur de Destin, « Dieu nous rappelle enfin à ses côtés, la créature a assez joué ». Solo de guitare tout droit sorti de l’an 1987, expulsé d’un flash delirium entremêlant le Bernard Lavilliers des années Californie et Métal Urbain, l’aube du métal FM et des radios libres, cette douce insouciance où porter le perfecto semblait aussi dérisoire que l’autoproduction et où Daniel Balavoine réussissait l’exploit de placer des parties de guitare héroïques et pignolées sans passer pour un pingouin du show-business. Vivre ou survivre, finalement, être heureux ou malheureux, vivre seul ou même à deux”. Bel adage pour une fin de monde, beau slogan pour Destin.

Tout aurait pu en rester là, l’auditeur coi devant un titre percutant mais isolé, consommateur frustré devant la vitrine Myspace, avec rien à l’intérieur pour se restaurer. La présence d’Adelaïde sur la nouvelle compilation Kitsuné, dédiée aux groupes parisiens, aurait aussi pu faire tiquer : « tiens, voilà Tintin au pays des pulls en cachemire, après la chanson d’apocalypse, les voilà qui partent en voyage chez Sébastien Tellier et Etienne Daho, j’espère qu’ils sont bien couverts ». Ce serait déjà d’ailleurs un exploit, que des Français parviennent à gravir l’Himalaya embarqués sur des synthés sherpas ; on se ferait dès lors la bise en promettant de se revoir à l’occasion, puis chacun suivrait son chemin sans se retourner. Le vice du Destin, c’est que ces amoureux solidaires ne s’inscrivent dans aucune mouvance – ni pop, ni rock, ni psyché, ni shoegaze, ni électro, ni quoi que ce soit de récent, du moins – ce qui permet aux apôtres d’aborder tous les styles avec la même décontraction. Exemple avec Le premier pas, chanson taillée pour les booms, si les adolescents d’aujourd’hui pratiquaient encore le slow plutôt que se violer collectivement le samedi soir sur des parkings désaffectés.

« On s’est rencontré / Au lycée, en Seconde B / Et jamais je n’aurais osé / Non non non, faire le premier pas / Mais soudain tout ces regards / Ont changé en cours d’Histoire / Je frôlais ton corps de déesse / Chaque mardi en EPS » (Le premier pas)

Sorties du contexte et dénudées, les paroles feront certainement sourire les cyniques et les coincés du larynx, les méticuleux de la Charley qui tape à contre-temps et des placements de voix George Martin. L’idée qu’un groupe français – j’insiste – puisse tailler l’époque avec tant de morgue et de désinvolture, tant de clins d’œil aux ancêtres tombés pour la France, il est vrai que c’en est déconcertant pour Monsieur-tout-le-monde. Sur Destin, titre éponyme, flash forward direction les 70’s, la Library music et les synthétiseurs, bonjour aux boucles de batterie armées comme des lance-roquettes pour un songwriting désuet alternant second degré et gorge déployée ; Destin, un titre à faire directement rentrer dans l’écurie Motors de Dreyfus, aux côtés de Louis de Prestige et Mounsi. Le seul hic, c’est que trente ans ont passé, que Destin s’inscrit dans le présent aux côtés de quelques autres, de Wagner à Alexandre Chatelard. Une nouvelle génération de désabusion distinguée pour qui le dandysme n’a jamais été rien d’autre qu’une harmonie des couleurs entre chemise à jabot et synthé Casio. Au loin, on entend se dissiper le dernier refrain, « Destin ! / N’abandonne pas, reviens / Destin ! / Ne joue pas au malin ». Changer le futur et ses passés décomposés, c’est à peu près tout mal que je leur souhaite. Apocalys(n)o(w), champagne et caviar pour tout le monde.

http://www.myspace.com/destindodecanese
(En concert au Baron le 17 mars)

13 commentaires

  1. Mouais, ils font bien propres sur eux ces jeunes gens au look versaillais expat’ dans le 10è en APC de la tête aux pieds. J’aimerais bien entendre la fameuse chanson sur ‘l’apocalypse, le changement d’ère’ etc. Pas sûre que ce single Adélaïde leur soit le plus avantageux.

  2. Voilà enfin de quoi faire grincer les rouages néanderthaliens des adeptes du gris métal intérieur skaï.
    La liberté c’est le paradoxe et le Destin est paradoxal!

    Destin, vas-y, libère-nous si tu peux des ternes gardes chiourmes de l’ennui préfabriqué et de leur petite dépression d’ayatollah de sous-préfecture.
    Avanti!

  3. C’est cool d’avoir une chanson ou une mélodie comme ça qu’on a toujours rêvé d’entendre. Moi ce serait plutôt des morceaux comme Daveg d’Alb ou Bound to Let Me Down de Parting Gifts même si y’a des trucs cent fois plus grandioses mais c’est comme des réminiscences.

  4. j’aime aussi beaucoup les falaises de craie.
    une sorte de nostalgie bête.
    bien vu pour le second degrés, c’en est rempli que ça soit pour le coté Versailles ou la touche revival vieille France.

  5. PS/ oui bon je le rajoute ici mais leur second degré est transpire sur toutes les chansons, sans que cela n’enlève rien à leur talent.

  6. Eddy Mitchell, sors de ce “premier pas”!
    Bester, tu t’es gouré sur la date de leur concert, t’as confondu avec ta propre soirée non?

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