Dans un récent papier de Libération intitulé « Le miel Gibson », l’increvable Bayon, Belphégor de la rédaction en place depuis au moins quatre générations de machines à écrire, décrivait la musique du jeune américain comme un « baryton Engelbert Humperdinck revu americana, entre Tom Jones et Richard Hawley (…) croisé de Hanni El Khatib rectifié la Redoute ». Fidèle à sa légende, Bayon continue d’écrire des papiers que personne ne comprend. Mais pire que le style ampoulé emprunté au Baron de Nucingen rectifié rock critic qui vaut à Bayon d’appeler un chat par d’autres noms, il y a une toute autre évidence : un chanteur portant le même nom qu’une marque de guitare mérite mieux qu’une comparaison avec un acteur psychotique.

Et d’ailleurs : est-il nécessaire de tout capter pour comprendre le talent ? La discographie de Brian Eno laisse à penser que non, tandis que celle de Yannick Noah prouve précisément l’inverse ; bref le deuxième disque de Daughn Gibson tombe au mauvais moment, d’une part car il n’y a plus vraiment de place pour un bellâtre de plus – cf Hanni El Khatib, cet empoté plat comme un dos d’âne – et de l’autre parce que sortir un disque de ce calibre en plein mois de juillet, c’est un peu comme vouloir lécher des glaces au mois de décembre.

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Et puis Daughn n’a pas la voix de son imposant physique. Carcasse anguleuse, gueule de taulard. Chez Balzac, il aurait pu être Vautrin, dans le rock moderne le cousin éloigné de Josh Homme ou Mark Lanegan, avec qui Daughn partage ce filet de voix bucheron, genre cantate après une quinte de toux carabinée et soignée à la Gitane sans filtre. Citer Lanegan dans un papier consacré au rock américain, qui plus est pour parler de ce miraculeux « Me Moan » fraichement sorti du bois, ce n’est pas anodin. Exception faite qu’écouter les disques de Marco s’avère toujours un peu pénible sur la longueur – et que Lanegan c’est un peu comme le bruit des vagues : quelque chose qu’on aimerait aimer sans jamais y parvenir – les deux partagent cette envie d’une Amérique XXL où la pedal steel serait enseignée à tous les morveux. Comme on n’est pas près de voir Ronald McDonald chanter du Neil Young avec des frites plein la bouche, faudra bien faire avec les moyens du bord et ce Daughn Gibson qui gueule avec des cailloux à la place des molaires pourrait bien faire l’affaire.

a0e05edbAttaquons la dissection de « Me Moan ». Voix hululant depuis la cave, grand corps caverneux, tentation d’un blues couleurs pop sur Phantom Rider, claquement de doigts comme dans les saloons, PAN PAN, paroles incompréhensibles (la réverb’ mec…)  pochette christique shootée dans une église de Pennsylvanie comme si deux bonnes sœurs tentaient la génuflexion dans une station service abandonnée, harmonica en méta-réverb sur Mad Ocean et soudain : une cornemuse.
Tout le disque ou presque est à l’image de ce ping pong entre les impossibles, entre ce look de chauffeur poids lourd reconverti chanteur et ses aspirations d’un rock de catcheur produit pour les fillettes, entre ses balades à la Tindersticks gonflés à l’EPO et ce drôle de délire qui lorgne vers la nu-country, mélange transgenre où l’Americana de Daugn Gibson s’écouterait avec des capuches fluos et tout l’attirail des rave partys. Quelque part, c’est bien plus rafraîchissant qu’une chronique crypto-cryptée de Bayon, qu’un week-end à Deauville avec ZZ Top, qu’un papier sur ZZ Top décrypté ou qu’un week-end à Deauville avec Bayon pas top; sortez pas les éventails les mecs ; ça s’appelle juste « Me Moan », inclassable disque d’un stentor perché.

Daughn Gibson // Me Moan // Sub Pop (PIAS)
http://daughngibson.com/

5 commentaires

  1. Bayon est peut-être le seul gonzo français certifié. Si on veut « comprendre » (je ne comprends pas…) on a l’embarras du choix en matière de piquettes malheureusement. Tuer les pères semble une obsession de la presrock (je me souviens des inrocks venimeux en leur temps avant de monter sur le podium de la honte) qui bénéficierait d’un peu plus de discernement.

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