Dix ans de silence, quand vous êtes catalogué dans la section « musique électronique », cela sonne comme le début d’un enterrement. A la place de David Carretta, un nom qui vous évoque de loin les années 90 et les débuts de David Guetta, vous aussi, vous auriez tout plaqué pour partir vivre au fond de l’Ariège et élever des moutons électriques. C’est ce qu’il a fait. Puis il est revenu tel le Jesus des platines pour livrer « Nuit Panic », cinquième album où les ombres de Martin Gore, Gary Numan et Moroder planent froidement sur un disque qui emprunte aux années 80 les plus basses températures du thermomètre.

On doit être quelque part vers 1996, dans le sud de la France. Mon bus roule vers le lycée, j’écoute Depeche Mode au walkman ; des chœurs sortent des deux écouteurs avec un écho de boite à rythmes tellement fort que ça doit s’entendre jusqu’au dernier rang ; c’est Shake The Disease, extrait de « 101 – Live », sorti presque dix ans plus tôt, au crépuscule des années 80. Il y a tout : la voix de stentor, le gimmick synthé, le refrain, le côté stade produit dans une pièce de 20m2 ; l’impression d’être Hercule dans une enceinte romaine peuplée de garçons coiffeurs avec des mousquetons accrochées aux ceintures pour trainer les auditeurs dans la poussière. Dire que c’est marquant est en dessous du vrai.

Mon bus vient de me déposer devant le lycée. David Carretta, même époque, vient de signer son premier maxi chez International Deejay Gigolos, le label de DJ Hell. Recalé en France, paradoxalement en pleine viva French Touch, Carretta se retrouve alors obligé de franchir la ligne Maginot à contre sens : « J’avais envoyé les tracks de mon premier EP à Fnac Music et Laurent Garnier, mais Eric Morand, le manager du label à l’époque, m’a dit que ça faisait trop allemand comme son… ». L’histoire débute donc ainsi, sur un malentendu littéral, et c’est ainsi que David ratera le train de la popularité. Aussi mauvais en (F) communication que Christophe Monier des Micronauts, il publie quatre albums entre 2002 et 2008 et a, dans l’entre-deux, crée son label Space Factory (en 2003). On vous invite cordialement à aller faire un tour sur la page Wikipédia de David Carretta afin de mesurer la distance qui le sépare de la nouvelle génération, davantage rodée aux réseaux sociaux et au quart d’heure de gloire warholienne.

Lentement, et malgré 2 compilations rétrospectives chez Unknown pleasures records, David Carretta s’efface. C’est pas comme si les traces avaient eu le temps de s’enfoncer dans le sol ; les années 2010 ont peu à peu recouvert tout ce qui a pu un jour exister avant elles. Les différences entre EBM et EDM, electroclash et house, new wave et new new wave, disco et italo disco ; tout cela est finalement le sujet d’un débat entretenu par tous ceux qui n’ont jamais réussi à serrer sur un dancefloor. Ainsi donc, dans l’ombre de The Hacker ou Vitalic, Carretta s’enfonce. Se retire même. Dans les Pyrénées, en Ariège, avec femme et enfants. Dix ans de silence pendant lesquels Carretta songe même à se séparer de son synthé fétiche (un Pro One de Sequential Circuits) avant qu’un certain Arnaud Rebotini ne l’intercepte au vol et lui propose finalement de sortir son « Nuit Panic » sur son propre label, Black Strobe. Nous sommes en là quand débute l’album.

C’est peu dire que « Nuit Panic » ne fait pas dans la dentelle. Beaucoup moins vulgaire qu’aurait pu le laisser craindre l’étiquette apposée dans son dos, cet album de la « rescapitude » renvoie directement à 1988, année du live de Depeche Mode décrit plus haut, avec son armée de synthés et de boites à rythmes d’époque, quelque part dans un triangle des Bermudes ; là où le Peter Hook de New Order aurait échoué sur une île avec la vieille moustache ringarde de Moroder. A moins qu’il ne s’agisse d’un vieux club belge où de jeunes gens décomplexés sur la new beat danseraient sur Front 242 sans avoir peur du bug de l’an 2000. Bon, en fait, « Nuit Panic » est un lieu dur à décrire. Ce qu’on devine, c’est qu’il est froid, minimal et que, sans jamais tomber dans le sentimentalisme rétro, s’inscrit à contre-courant de l’époque.

En fait, c’est un choc thermique qui fait penser à l’entrée des clubs en plein hiver. Ca caille, mais vous sentez bien qu’il fait chaud à l’intérieur. C’est le propos de titres comme Come Here Come Down ou Destination l’amour, et la pochette, avec son bleu Blade Runner, ne fait qu’appuyer sur ce beaux sentiment d’éternité que surent inspirer la partie la plus immergée des années 80. Est-ce de l’italo disco congelée, de la « frencho disco » sauce Koudlam (dans la série « que sont-ils devenus », justement…) ? La question, là encore, n’est pas vraiment celle là : il faudrait plutôt se demander pourquoi tant de médias fainéants continuent à éluder ce come-back artistiquement surprenant, et d’autant plus parfait quand les deux aiguilles s’alignent sur le cadran en position 0. Du haut de son Pic de Midi, Carretta, lui, regarde minuit tranquillement. Il vient de pondre un sacré disque de résistance. Électronique, d’abord, comme aux heures de notre apprentissage des circuits imprimés au collège. Résistance à la merde ambiante aussi, maintenant que l’électro n’est plus un genre à proprement parler et que tout le monde peut devenir DJ. A la chaleur, enfin, avec un disque qui ne risque pas, cette fois, de se tordre au premier coup de beat. Rendez-vous dans dix ans pour une prochaine éclaboussure.

David Carretta // Nuit Panic // Black Strobe / Space Factory

2 commentaires

  1. il y a 30 ans notre cher moustachu faisait de l’EBM avant tout le monde en France, ses cassettes rares d’Art Kinder Industrie viennent enfin d’être restaurées, remasterisées et publiées en CD 14 titres (sur la filiale electro @Closer² du label français Unknown Pleasures Records) et en maxi vinyle 6 titres (label Techno italien Lux Rec), Carretta est le pionnier électro en France à une époque ou Front 242, DAF et Nitzer Ebb étaient les patrons du clubbing du monde libre !

    >> https://hivmusic1.bandcamp.com/album/1988-1990-cl003-authentic-ebm-sub-label-closer

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