En 1968, le photographe Danny Lyon publie "The Bikeriders", résultat d'une immersion de plusieurs années dans le club des Chicago Outlaw. A plusieurs titres, The Bikeriders est l'envers du Hell's Angels de Thompson, pas seulement parce qu'il s'agit là de photographies, mais parce qu'il est un autre objet, très semblable et pourtant fort différent.

L’écrivain, plongé dans le réel, doit lui surajouter du texte. Il construit, dans son coin, quelque chose à partir de ce qu’il voit, et l’on peut le soupçonner de rester un étranger, un traître, de manquer de franchise, de mentir, de romancer. Si Thompson reste un journaliste qui se coule dans le monde des bikers – et l’histoire d’ailleurs se terminera pour cette raison – Lyon est pratiquement un bikers qui fait des photos.

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Comme Steven Shore à la Factory ou Larry Clark à Tulsa, point n’est besoin au photographe de garder une distance critique ou de séparer le lieu du reportage et celui de l’écriture. Le photographe n’a pas à faire la part du réel, il y saisit sa matière, il ne pourrait d’ailleurs jamais s’en départir, il ne peut photographier que ce qu’il a sous les yeux. Il trouve sa distance seulement dans l’appareil qui fait écran entre lui et l’autre. Il sait bien sur que l’événement de la prise de vue et l’image sont deux objets différents, mais l’apparition de l’image reste mécanique et différée. S’il doit en rendre compte c’est autrement, ailleurs, plus tard.

Le travail de Lyon sur les bikers est humaniste, non pas comme l’on dirait d’une posture niaiseuse où des chatons sortiraient de corbeilles de pelotes de laine tenues par des amoureux s’embrassant devant l’hôtel de ville de Paris, mais plutôt en ce qu’il image l’humain dans une communauté qui vit déjà dans l’image. Les photographies de Brando dans la chevauché sauvage, découpées et collées dans les albums des motards disent bien, dés l’entrée du livre, quel rapport s’instaure à la mythologie. Un article sur la mort de James Dean, ou d’autres sur la mort de motards du club disent bien que le contrat avec l’image prévoit aussi la mort des personnages.

Riders' Meeting, Elkhorn, Wisconsin
En marquant cette distance infime avec leur image, les motards de Lyon déçoivent, paradoxalement, celui qui s’attend à voir dérouler la mythologie des anges motorisés de la destruction. Tout est là pourtant, les motos, les blousons, les insignes, les gueules, les rassemblements, la route, mais seulement cela. Le tour de force de Lyon n’est pas dans la mise en scène du mythe, mais dans la capture de sa mise en scène.

Les textes qui accompagnent le livre enfoncent le clou, des autoportraits parlés, des entretiens retranscrits comme tel, sans écriture, si l’on peut dire. Ils ne sont pas comme souvent en photographie, le texte qui dit ce qu’il faut voir dans les images. Ils sont d’autres images, ils prolongent l’effet de ce qui est vu, tissent entre les photographies des liens. Si le résultat n’a pas la verve stylistique de la fresque de Thompson, il gagne paradoxalement en finesse et en précision. The bikeriders, à sa manière, creusent cette voie du journalisme engagé, ne cède pas devant la mythologie de l’Amérique, mais montre comment l’on peut malgré tout habiter le royaume des images.

Danny Lyon // The Bikeriders //  Réédition aux éditions Xavier Barral

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