Le discret musicien de Los Angeles revient quatre ans après un premier album de pop parfait, "Overgrown Path", petit trésor caché de ce qui était encore le début de la décennie. Avec "As If Apart", son successeur tout aussi mélancolique et doucement psychédélique, il fait fi des conventions : une carrière ce n’est ni se renouveler, ni approfondir son art, mais ressortir exactement le même disque. Avec brio.

Chris Cohen avait surpris en 2012. Tout d’abord parce qu’au vu de son curriculum vitae – The Curtains, Cryptacize, Park Detail’s Band … (va pour Deerhoof) – le disque aurait tout aussi bien pu être réalisé par un Inuit. Il sortait de nulle part. Et il était parfait. Plus au sens du ‘Rise Above’ d’Epic Soundtracks que de ‘Pet Sounds, soit un disque pop de série B, secret bien gardé, élégamment bricolé et plutôt inclassable. Un peu album d’obsession sixties, un peu musique psychédélique contemporaine (ce qui a toujours été plus ou moins la même chose), il est toujours bien difficile de lui trouver une filiation directe aujourd’hui. Tout ceci n’était alors pas totalement passé inaperçu ; Cohen se faisant une petite réputation de nouvel artiste à suivre chez Stereogum et récoltant quelques bons mots à potentielles répercussions médiatiques chez Pitchfork ou autres Spin. À la suite de quoi, notre homme a disparu.

Dépassé un périmètre de deux kilomètres autour de son quartier, il fallait être plutôt informé pour savoir ce que Chris Cohen avait bien pu fabriquer durant ce laps de temps, équivalent de plusieurs carrières complètes dans lesdites années 60. Peut-être a-t-il fait des choses de son temps, comme démarrer un side project. Considérant cette base de carrière pour le moins désincarnée, on peut tout aussi bien imaginer M. Cohen se lever un matin et se diriger vers la cabane de jardin qui fait office de pièce de musique plutôt que d’aller aux courses, démarrer le vieil enregistreur numérique et chanter d’une voix toujours aussi dévitalisée « now that the moon is coming above the Torrey Pine » , phrase d’ouverture d’un deuxième album confondant. Sans raison apparente.

‘As If Apart’ débarque de manière tout aussi impromptue que son prédécesseur. Son auteur réussit même une sorte de gageure : là où certains s’affairent à recréer le son ‘Revolver’ ou ‘Hunky Dory’, lui nous livre une copie carbone du Chris Cohen de ‘Overgrown Path’. On se croirait presqu’en 2012, cette année que tout le monde a oubliée. On entend ici des nappes sonores aux sons aigrelets, une rythmique sèche mixée très en avant, des accords de claviers électriques plaqués qui sonnent comme des poignées de sables jetées, quelques arpèges de guitares twang légèrement distordues et, pour faire court, tout l’attirail d' »Overgrown ». L’impression est frappante : Chris Cohen reprend les mêmes suites d’accords, les mêmes mélodies, les mêmes ambiances, les mêmes fragments musicaux et les réédite dans un ordre différent. Il ressort son premier album comme s’il avait oublié qu’il l’avait déjà sorti.

C’est merveilleux et cela fonctionne parfaitement. Les chansons sont là, même si dans le fond on ne décèle jamais de véritables refrains. Pas grave, le type compose des couplets, des structures mouvantes et laisse ses changements d’accords incessants, souvent inattendus (Torrey Pine, In a Fable), créer leur propre ambiance et cimenter le tout. La signature reste encore cette voix endormie mais jamais empattée, véritable marque de fabrique. On pense un peu aux premiers albums de Kevin Ayers, à un Robert Wyatt en moins terrifiant ou au Damon Albarn de The Good The Bad And The Queen. Sauf que les neuf chansons sonnent surtout, et terriblement, comme du Chris Cohen.

La limite se fait floue entre incapacité à se renouveler, entêtement, absence de conscience du temps qui passe et preuve définitive d’un style. C’est l’avantage – semble-t-il – de produire des grands disques de série B : on peut les dupliquer sans altérer leurs qualités (les mélodies de Drink From A Silver Cup ou de As If Apart, c’est autre chose que du Ty Segall). Chris Cohen peut se payer le luxe de faire comme si de rien n’était, chose plus difficile à appliquer quand s’est posée la question de l’après ‘Pet Sounds’ ou de l’après ‘Blonde On Blonde’. Il doit probablement s’en foutre un peu et estimer – nous avec lui – que des chansons définitivement parfaites comme Torrey Pine et Yesterdays On My Mind aujourd’hui, Monad et Heartbeat hier, se suffisent à elles-mêmes, ne serait-ce que pour retourner tranquillement faire ses courses pour les quatre prochaines années.

Chris Cohen // As if apart // sortie le 6 mai chez Captured Tracks (Differ-Ant)

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