(C) Aloïs Lecerf

Longtemps, Champion aura été connu comme une marque de sportswear. Une féminisation du mot plus tard, et voilà désormais Championne, la nouvelle pépite de la cold wave à la française. Interview avant sa probable victoire en 2024.

Du Victory de Kool and The Gang aux Jacksons en passant par le We are the Champions de Queen, le Québecois Champion ou le somptueux Victoire d’Irène Drésel, la métaphore sportive de la win est assez fréquente dans le monde de la musique. Prête à recueillir les lauriers d’une victoire méritée, la rennaise Mathilde Lejas, alias Championne, débarque sur le ring et fait, après seulement deux singles ultra efficaces, d’ores et déjà office de prétendante au futur trophée de révélation 2024 dans ma playlist annuelle. Sa musique ? Du rock teinté de cold wave et de pop, aux textes souvent sombres contrebalancés par une voix rêveuse. Bref, Championne, c’est plus proche de Gwendoline que de Slayer.

Commençons par la question de base, pourquoi Championne?

D’abord, c’est un nom pour se donner un peu de force et de courage. C’est aussi une forme de tape dans le dos à soit-même pour se dire « Peu importe ce qu’il se passe et ce qu’il arrive dans la suite de la vie du projet, au moins tu as réussi à t’émanciper, à prendre le pouvoir et à faire de la musique ». Rien que de ce point de vue, c’est gagné.

Dans quels projets étais-tu auparavant ?

J’ai commencé hyper jeune. Vers 16-17 ans, je jouais dans un groupe plutôt pop-rock. Un groupe local avec qui j’avais beaucoup tourné en France et à l’étranger en tant qu’interprète. A l’époque, je ne foutais pas les pieds dans la composition ou dans l’écriture. Ensuite, je suis partie et j’ai formé Cavale Blanche, avec Mika de Gwendoline et Pierre qui nous a aussi rejoint pour nous suivre sur scène. C’est à ce moment-là que je me suis rapprochée de la compo et de l’écriture. On co-composait, on écrivait ensemble. Mais j’avais toujours en moi ce syndrome de l’« impostrice ». J’osais pas vraiment y aller alors même que ça germait en moi et que je rongeais mon frein depuis hyper longtemps. Après ça, j’ai fait un break de 5 ans. Finalement, il y a deux ans, j’ai commencé à écrire toute seule.

(C) Aloïs Lecerf

Le nom Cavale Blanche, ça a à voir avec le quartier du même nom à Brest ?

Non. C’est un heureux hasard, et une coïncidence qui a désormais du sens puisque les gars ont emménagé à Brest et qu’il y a aussi des chances que j’y aille. Donc 10 ans après le projet, on va se retrouver à Brest, près de la Cavale Blanche !

Au moment où on se parle (décembre 2023), Championne, c’est seulement deux titres : Bilboquet et Fête, ton dernier single, qui commence par cette phrase « Je veux m’euthanasier la tête ». Quel est ton programme de vie ?

Aha, c’est vrai que globalement, le monde ne vas pas très bien. Et en même temps – c’est peut-être casse-gueule ou prétentieux – on peut trouver un peu de plaisir dans une forme de fête dépressive. Ce morceau, faut peut-être le voir comme un hymne aux névrosés. J’en sais trop rien à vrai dire. Ce qui m’intéresse dans l’écriture, ce sont les contrepieds, les contrastes. Fête, c’est un morceau qui évoque des expériences et des sentiments intimes. On en chie parfois tellement qu’il faut juste laisser tomber et aller faire la teuf pour s’oublier un peu. C’est à double tranchant.

« La cold wave et le post punk, c’est une évidence. Mais j’ai aussi une petite fascination pour les chanteuses françaises comme Véronique Samson ou Mylène Farmer ».

Il y a dans ta musique des sonorités new wave, cold wave, des guitares incisives à la Soft Moon. Quelles sont tes grandes influences musicales ? 

La cold wave et le post punk, c’est une évidence. Mais j’ai aussi une petite fascination pour les chanteuses françaises comme Véronique Samson ou Mylène Farmer. Fête est vraiment très produit. La prod’ est bien aboutie. Tout ça, c’était aussi un petit fantasme de ma part. Je voulais vraiment faire un single avec cette texture et ces couleurs un peu crades, le tout enrobé dans une grosse couche de pop éthérée, un peu « dream », avec un sens de la mélodie assez pop. J’adore aussi la dream pop des 90’s. Et les grands classiques de la même époque comme Nirvana, Pixies, Sonic Youth et Tutti Quanti.

On entend souvent ces références chez les jeunes groupes. Mylène Farmer, par contre, c’est plus rare. C’est le personnage qui te fascine ou sa musique ?

C’est une inspiration assez accidentelle. C’est pas quelqu’un que j’écoute régulièrement. Je ne passe pas la discographie de Mylène Farmer pour me détendre chez moi. Mais comme pas mal de personnes, il m’arrive à 3h du matin de passer son morceau Désenchantée très très fort. Les thèmes qu’elles évoquent souvent dans ces morceaux, c’est aussi les thèmes que j’ai évoqués quand j’ai commencé à écrire. Du coup, il y a entre elle et moi une sorte de passerelle. Elle chante aussi parfois dans les aigus, ce qui fait que je me suis un peu identifiée à elle. C’est pas devenu un modèle intime, mais une petite planète dans la constellation de mes influences.

Tu parlais tout à l’heure d’émancipation musicale. En décembre, tu jouais aux Transmusicales de Rennes, un festival important. C’est encore une autre étape. Comment abordes-tu ce genre d’exercice ?

C’est clairement un step de bourrin. Mon concert aux Trans, je l’ai très bien vécu. C’était pas forcément le cas des concerts précédents. On a vraiment débuté les live avec tout le groupe qui m’accompagne en mars dernier. On est donc forcément encore très « verts » sur scène.  Depuis 6 mois, on enchaîne les premières fois. Comme une idiote, je m’étais dit que la scène, ça allait être comme le vélo et que ça reviendrait très vite car j’en avais déjà fait pas mal par le passé. En mars dernier, notre tout premier concert a eu lieu à l’Ubu, sur invitation de l’équipe des Trans, c’était pas trop ça. C’est pas du tout le même positionnement, être interprète dans le projet de quelqu’un d’autre, ou être au coeur de l’attention du public. Et ça, j’en avais pas forcément pris conscience avant. Surtout que les textes que j’écris sont assez éprouvants à dire sur scène. En tout cas chargés. Le chemin vers la scène a été un peu plus laborieux que je ne l’imaginais. Il faut jouer, jouer, jouer. Et ça passe. A un moment, il faut aussi savoir se foutre la paix et accepter que ça fait que 8 mois qu’on joue ensemble. L’interconnaissance de jeu, ça prend du temps. On avance au fil du temps, et c’est de mieux en mieux à chaque fois. Peu à peu, on relâche tous la pression et la balance et le ratio pression/plaisir évoluent de mieux en mieux.

(C) Aloïs Lecerf

Tu évoques le binôme pression/plaisir. C’est aussi le sujet de Bilboquet, un morceau qui parle de sexe et de domination. Pourquoi aller vers cette thématique pour ton tout premier single ?

Les morceaux viennent vraiment très intuitivement. Assez rapidement, sans trop réfléchir consciemment. Je me pose pas en me disant « Tiens, j’ai envie de parler de telle ou telle chose ». J’adore les contrastes, et Bilboquet, c’est tout ça. Un morceau qui parle d’une expérience personnelle, mais que plein de personnes ont peut-être vécu, cet aller-retour entre le fait d’avoir envie de céder à la tentation et en même temps de se dire « Si je cède, ça va être de la merde et je fais finir par regretter ». C’est un sentiment qui m’animait très fortement quand j’ai écrit ce morceau. Il y avait urgence, et on avait plié la maquette en deux heures.

Pourquoi l’avoir sorti comme premier single ?

Quand j’ai commencé à écrire en français, j’ai découvert que j’avais une écriture assez crue. Je ne passe pas par quatre chemins pour dire les choses. C’est viscéral, sans artifices.  Foutue pour foutue, autant y aller franchement. Aller vers un morceau bien bourrin. Avec mon producteur Joris (NDLR : Saidani, le batteur du groupe punk Birds in Row), on s’est dit qu’on tenait là un titre fort et que c’était bien de sortir du bois avec ça. Joris, je l’avais contacté quand j’étais en train d’essayer de constituer un groupe, notamment un batteur. C’est devenu un ami très proche. Même s’il était super occupé, il avait pris un peu de temps et on avait commencé à échanger sur mes maquettes. Il était en train d’aménager dans un studio, et il m’a proposé de commencer à explorer ce que pourrait être le « son Championne ». Ce que je lui avais envoyé, c’était vraiment les toutes premières maquettes. C’est comme ça qu’on a passé l’été 2022 à réfléchir, à tout poser à plat, à se demander ce que j’avais envie de dire avec ce projet. Ca a matché à 3000 %. Joris, c’est un taulier, une pure personne. Un cador qui m’a appris plein de trucs. On voyait les maquettes progresser les unes après les autres, c’était très fort, et très chargé symboliquement pour moi.

Tu es rennaise. Quel est ton rapport avec les Transmusicales, ce festival aux airs d’institution ?

En tant que rennaise qui s’intéresse à la musique, je suis déjà forcément venu. Les Trans, c’est inratable ici. C’est de l’ordre de l’indéboulonnable. Ma toute première fois aux Trans, c’était en 2009. J’étais venue avec ma MJC faire tous les parcours culturels qui étaient proposés. C’était mortel. Puis j’en ai fait comme spectatrice, et j’ai eu des copains qui ont commencé à y jouer.

Après ces deux singles, comment envisages-tu la suite ?

CHAMPIONNE : J’en parlais justement hier. J’ai très envie de me lancer dans un album mais je prends mon temps. Pas envie d’arriver à une compilation de singles maladroitement assortis à la fin. J’ai vraiment envie de réfléchir à l’objet album. Sans même parler de concept album car je suis incapable de faire ça. Mais je veux voir comment tout ça se déroule, comment ça se déplie, comment les titres s’interconnectent entre eux. J’ai commencé cet été à me remettre à l’écriture pour en faire un album. Jusque là, on a quand même un peu mis la charrue avant les bœufs. De façon très joyeuse et dans des grosses salles. Mais on a aussi envie de poncer du bar, des petites scènes, de voir ce qu’on peut faire avec des assos alternatives. L’idée maintenant, c’est de jouer à fond pour progresser le plus possible et aller plus loin dans cette relation musicale entre nous 5.

CHAMPIONNE // Bilboquet – Rêve // Parapente K

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