Certains groupes s’écoutent. Poliment. Sans trop y faire attention. Nos playlists en sont pleines. Et puis il y a Prefab Sprout, qu’on défend comme une cause perdue, combattant celles et ceux persuadés que “King of Rock and Roll” résume toute l’affaire. Une affaire qui s’oublie peu à peu au fil du temps et du silence de leur leader malade, Paddy McAloon. Grave erreur. Derrière les cheveux impeccablement peignés et les pochettes souvent douteuses se cache l’une des discographies les plus fines, littéraires et mélancoliques de la pop anglaise. Et si on classait leurs albums, du pire au meilleur ?
Le journaliste désormais retraité François Gorin vient tout juste de publier Je resterai inconnu (Paddy McAloon – Prefab Sprout aux Editions Le Boulon, excellente biographie musicale consacrée au groupe culte de Durham. Une très bonne nouvelle pour les convertis, celles et ceux qui pensent encore que la pop peut être aussi intelligente qu’un bon roman et plus cruelle qu’un divorce. Mais parler aux convertis reste d’un intérêt limité. Tentons de convaincre le profane en lui présentant les 10 albums de Prefab Sprout, classés du moins indispensable au carrément miraculeux. En bonus, deux morceaux à sauver en cas d’incendie. Et en super bonus, le classement personnel de François Gorin himself !
10. Let’s Change The World With Music (2009)
Un titre messianique pour un résultat proche d’un PowerPoint sur le bien-être en entreprise ? Quand même pas. Cet album, conçu à l’origine en solo en 1993 dans le propre studio de McAloon (le fameux Andromeda Heights Studio), aurait du être le successeur du cultissime Jordan : The Comeback sorti deux ans plus tôt. Il sortira finalement bien plus tard, en 2009, atteindra la 39ème place dans les Charts UK et sera assez vite oublié de tous. A tort. Certes, tout ici ressemble à une maquette de luxe. On nage dans le propre, le poli, le un peu trop sage. Paddy McAloon y poursuit son rêve de pop idéale, mais son élégance tourne parfois au papier peint haut de gamme. Un chouia trop épais, un poil trop clinquant pour provoquer un effet Waouh. La presse salue pourtant son retour, avec l’indulgence respectueuse réservée aux génies fatigués. Le public, lui, applaudit poliment avant de retourner écouter Steve McQueen. On le comprend : il manque ici ce petit venin qui faisait les grands Sprout. À l’époque, la concurrence s’appelle déjà Arctic Monkeys et LCD Soundsystem. Sortir ça en 2009, c’est un peu comme arriver au Hellfest dans un cardigan Tigersushi Furs.
Deux morceaux :
– Let There Be Music
– Sweet Gospel Music

9. Crimson/Red (2013)
Le 10ème et dernier album du bourgeon préfabriqué a déjà 13 ans. Paddy McAloon seul aux commandes, sans le groupe, sans compromis, sans doute sans sommeil non plus. Album étrange, Crimson/Red reste un album dense, parfois brillant, parfois totalement perdu dans le baroque. Dopées par des arrangements massifs, les morceaux débordent d’idées, mais l’ensemble – malgré quelques fulgurances – ressemble à une conversation passionnante avec une personne qui refuse de respirer entre deux phrases. L’accueil critique outre-Manche s’avère malgré tout excellent, et l’album se classe 15ème dans les charts UK à sa sortie. Au fait, ne vous y trompez pas, le titre de l’album est un clin d’oeil au peintre abstrait Mark Rothko, pas au sublime Red de King Crimson.
Deux morceaux :
– The Best Jewel Thief in the World
– The Old Magician

8. Protest Songs (1989)
Alerte, titre trompeur. Pas de barricades ici, ni de pavés, mais bien une plage sonore feutrée et tapissée de cordes. Et de regrets ? Rien n’est moins sûr, même si il semble qu’à chaque que le succès montre le bout de son nez, Paddy fait tout pour s’en éloigner sur l’album suivant. En cela, Protest Songs a tout du cas d’école. Enregistré en 1985, il a la lourde tâche de succéder au chef-d’oeuvre Steve McQueen, paru plus tôt la même année. L’album ? Une collection de chansons élégantes, contemplatives, hors du temps. Des pépites pop, comme on dit aujourd’hui quand on n’a plus d’idées, enregistrées an 12 petites journées au Lynx Studios. Des pépites auto-produites, mais pas de tubes. Aucun du niveau de When loves break down, extrait de Steve McQueen, qui cartonne un peu partout. C’est en tout cas ce que pensent le label Kitchenware et CBS qui décident de reporter sa sortie à plus tard (4 ans après, pour être précis). A raison, puisqu’en 1988, le groupe toisera le mainstream avec le platiné From Langley Park to Memphis. Prefab Sprout, c’est peut-être ça finalement, le meilleur groupe de pop en différé du monde. Rarement fans du direct, Paddy et son entourage préféraient peut-être l’introspection aristocratique. Résultat : un disque qui à sa sortie en déroutera plus d’un, mais gagne avec le temps un statut culte. Pas l’album le plus immédiat du groupe, ni le plus spectaculaire, mais un qu’on aime défendre avec conviction.
Deux morceaux :
– Life of Surprises
– Dublin

7. Swoon (1984)
Le tout premier album du groupe. Un peu brouillon, un peu génial. Produit chez Kitchenware avec les moyens du bord et les ambitions d’un futur prix Nobel de la pop, Swoon annonce déjà tout : l’écriture de Paddy, ses harmonies tordues, cette manière de faire sonner l’intelligence comme une arme blanche. La critique britannique adore cet album, fruit de 7 années d’écriture. Le public, lui, met un peu plus de temps : trop sophistiqué pour la radio, trop pop pour les puristes. Il y a du bizarre là-dedans, et c’est tant mieux. À l’époque, on parle d’Aztec Camera, d’Orange Juice. La bande de Paddy semble jouer dans la même cour, mais le maître des lieux semble déjà vouloir construire le château à côté. Interrogé sur Swoon au début des 90’s, McAloon lâche une phrase qui plaira aux audiophiles et déplaira à ceux qui reprochent parfois à la musique du groupe un son clinique : « C’est toujours un de mes favoris, mais si je pouvais le refaire, je le rendrai plus concis. Mes parties vocales ne sont pas excellentes, et je n’y connaissais pas grand-chose sur le processus d’enregistrement ».
Deux morceaux :
– Cruel
– Don’t Sing

6. From Langley Park to Memphis (1988)
Peut-on faire des tubes sans devenir idiot et en être prisonnier ensuite ? Manifestement, oui. Produit avec Thomas Dolby, FLPTM (flemme de tout écrire) se révèle plus accessible, plus brillant, plus américain dans son ambition que son prédecesseur pourtant prénommé Steve McQueen. Le succès est total. Succès commercial, critiques solides, entrée dans le Top 5 britannique. “Cars and Girls” devient une réponse classieuse à Bruce Springsteen. Quand le Boss glorifie les moteurs, Paddy rappelle qu’on peut aussi finir seul avec ses métaphores. Voilà l’album où le groupe apprend à sourire sans perdre son ironie mordante. Une pop adulte, luxueuse, qui vieillit beaucoup mieux que les costumes de l’époque. Et mieux aussi que sa pochette atroce.
Avec ce 3ème LP, Paddy et ses trois comparses (son frère Martin, Neil Conti et Wendy Smith) paraissent prêts à piétiner la planète pop. Le son claque, trop peut-être ? C’est en tout cas ce qu’écrit Peter Wilkinson de Rolling Stone : « McAloon tente de donner un peu de cohérence à ses paroles désordonnées en utilisant des effets musicaux. Les chansons composées avec la guitare de McAloon se perdent au milieu d’un enchevêtrement de sons produits par pas moins de cinq ingénieurs du son et quatre producteurs ».
Hot Press et Record Mirror classent tous les deux l’album 5ème dans leur top des albums de l’année. Paddy n’a cure de ces classements d’épiciers, il a d’autres ambitions en tête. D’autant que la notoriété, c’est pas trop son truc. Une dizaine d’années plus tard, il déclarera ainsi aux Inrockuptibles : « On me demandait des autographes, les filles voulaient mettre leurs mains dans mes cheveux, me toucher… Pour moi, l’aspect glamour de notre musique n’a jamais été qu’un moyen de montrer qu’en tant qu’individus, nous sommes le contraire de ce monde superficiel et éphémère ». Next.
Deux morceaux :
– Cars and Girls
– The King of Rock and Roll

5. Andromeda Heights (1997)
Sept ans après l’acclamé Jordan : The Comme back, voilà le disque du grand retour. Un retour tellement attendu qu’il ne pouvait être que décevant. Les critiques ? Timides. La presse salue une classe intacte mais déplore une froideur certaine. Dommage car en s’y repenchant de plus près deux décennies plus tard, cette musique a tout d’une grande. Et l’attente du public, alors? Forte. L’album atteint d’ailleurs la 7ème place en Angleterre. Revenons aux 90’s. En 7 ans, la Britpop a tout envahi avec ses noms à coucher dehors : Sleeper, Echobelly, Salad, Menswear, Rialto,… On se croirait chez Gan assurances. Les winners, malgré la salsa du Damon, se nomment Oasis. Ils remplissent des stades en beuglant. Totalement imperméable à la vulgarité du moment, Paddy répond calmement avec un album sophistiqué, romantique, gavé de titres somptueux. Acte de noblesse ? Snobisme ? On n’en sait rien mais on salue la perf’ du cador Paddy.
Deux morceaux :
– The Fifth Horseman
– Electric Guitars

4. I Trawl The Megahertz (2003)
Techniquement un album solo de Paddy McAloon, réintégré plus tard dans la discographie Prefab Sprout. A nouveau en différé, donc. Heureusement. Heureusement, parce que ce disque est une anomalie sublime : spoken word, orchestration cinématographique, mélancolie liquide. Appelez ça comme vous voudrez mais écoutez-le. Après des problèmes de vue et de santé, McAloon le compose presque dans l’obscurité. Cela s’entend. Disque intérieur, spectral, qui n’a pas grand chose à faire dans les classements pop traditionnels. La réception fut discrète mais admirative. Ceux qui l’aiment en parlent encore comme d’un secret de famille. .
Deux morceaux :
– I Trawl the Megahertz
– We Were Poor, But We Were Happy
3. Jordan: The Comeback (1990)
Double album, ambition biblique, ego parfaitement justifié. Deux ans après avoir (dé)goûté aux affres de la notoriété avec le tube « Cars and girls », Paddy décide de passer au plat de résistance. Jordan : The Comeback sera sa cathédrale sonore. Un simple album ne lui suffit plus. Thomas Dolby est encore là, la production est somptueuse, les chansons abondent, parfois jusqu’à l’excès. Mais quel excès. Elvis, religion, boxe, désir, Amérique fantasmée : tout y passe. La critique adore, le public suit, et le groupe atteint une ampleur presque mythologique. Bien meilleur qu’un Chirashi saumon.
Deux morceaux :
– Wild Horses
– Looking for Atlantis

2. Steve McQueen (1985)
Pendant que d’autres cherchent le tube, Paddy McAloon écrit des romans en trois minutes trente. Steve ? C’est le sommet. L’album parfait. Celui qu’on fait écouter pour convertir les sceptiques. Tout le monde est d’accord là-dessus. Produit par Thomas Dolby, Steve McQueen affine tout ce que Swoon promettait : mélodies irrésistibles, textes encore plus cruels,… La critique est dithyrambique (je n’ai jamis entendu de critiques sur ce must-have), l’album devient disque d’or, et Prefab Sprout entre définitivement dans la catégorie des groupes que les musiciens adorent encore plus que le grand public. Avec, tiens, au hasard, Steely Dan. Bonny, When Love Breaks Down, Appetite, chaque morceau ou presque frise le chef-d’œuvre. Voilà une pop qui vous regarde avec compassion pendant que vous prenez vos décisions sentimentales. Mauvaises, forcément. Un classique. Pas un “album culte”. Un classique. Prefab Sprout n’a jamais été vraiment à la mode. C’est sans doute pour ça que le groupe reste si moderne. Le reste, comme toujours, n’est qu’affaire de goût. Ou de bon goût.
Deux morceaux :
– When Love Breaks Down
– Bonny

https://www.youtube.com/watch?v=QeZkLV3ZjeI
1. The Gunman and Other Stories (2001)
Leur seul LP sorti chez EMI. C’est l’album de la séparation silencieuse. Wendy Smith n’est plus là, Martin McAloon s’éloigne, Paddy commence à ressembler à un vieux romancier enfermé dans son salon avec sa pipe. Le disque sonne plus adulte ce qui, en pop, sonne rarement comme un compliment. On y trouve de très bons morceaux (Cowboy Dreams est une merveille absolue), mais l’impression d’un groupe presque devenu un projet solo luxueux subsiste. La production est soignée, parfois trop, comme si chaque émotion avait été repassée au fer avant publication. La critique accueille l’album avec respect, sans passion véritable. Pour produire cet album (Le seul de toute la discographie du groupe à n’avoir jamais été édité en vinyle, avis aux investisseurs de mes gonades), le groupe – enfin Paddy, qui a donc décidé de tout faire tout seul, comme ton ex-femme – invite le mythe Tony Visconti. Parmi les musiciens convoqués en studio : Carlos Alomar, Jeff Pevar, Jordan Rudess et le banjo d’Eric Weissberg. Le mec de Deliverance, quoi. Tout est là pour que ça marche. Le public, pourtant, s’en moque comme de son premier quignon sonore. Personne ne crie au scandale, personne ne beugle au génie. On se croirait dans un meeting macroniste en 2017. Voilà un album que vous apprécierez davantage à 52 ans qu’à 22, mais est-ce vraiment une victoire ? Last but not least, même Nagui ne les invitera pas à Taratata (Si autre info, écrire à la rédaction). Le plus incompréhensible ? Ca restera à jamais mon LP préféré du groupe pour son ouverture au banjo. Et je vous emmerde.
Deux morceaux :
– Cowboy Dreams
– The Gunman

Bonus : Le classement de François Gorin et son avis forcément plus éclairé.
10. The Gunman and other stories
« Une échappée vers la country pour honorer un nouveau contrat discographique sans trop se fouler. Peu inspiré, inégal et anecdotique ».
9. From Langley Park to Memphis
« Gros succès commercial via le très coulant Cars and Girls et un plus retors The King of Rock’n’Roll. Le reste souffre de surproduction, sauf le scintillant Nightingales« .
8. Protest Songs
« Drôle d’histoire. Ce recueil spontané enregistré en vitesse devait succéder à Steve McQueen. Il attendra son tour, doublé même par Langley Park. Quelques jolis moments pas si folk. »
7. Crimson/Red
« Un retour et peut-être un adieu. Beaucoup de matériau recyclé mais l’ensemble se tient grâce à des perles comme The Best Jewel Thief In The World et des hommage sentis aux anciens. »
6. Let’s Change the World with Music
« Rescapé d’une période où les projets fusaient sans se matérialiser. Paru dix-sept ans après sa conception, ce catalogue de démos élaborées brille en quatre ou cinq occasions, dont le sublime Music is a Princess« .
5. I Trawl the Megahertz
« A classer à part dans le corpus prefabien et sorti d’abord sous le seul nom de McAloon. Expérimental sur les pas de John Adams et ses boucles, unique par son long morceau-titre, élégie poignante aux solitudes des ondes ».
4. Jordan : The Comeback
« Concept ambitieux, programme d’une richesse et d’une variété qui donnent le tournis. Ça vole souvent très haut, en particulier dans les ballades crève-cœur (One Of The Broken). Chef-d’œuvre de gospel pop ».
3. Swoon
« Premier essai, tendu comme un nerf, biscornu comme l’escalier du grenier où un homme encore vert écrit déjà ses mémoires. La voix ne sait pas trop où elle va mais la musique fait des étincelles ».
2. Andromeda Heights
« Le grand méconnu. Parue peut-être au mauvais moment, cette symphonie mauve ouvertement sentimentale, découpée en douze morceaux fluides, se laisse redécouvrir sans cesse. Une splendeur ».
1. Steve McQueen
« Coup de génie frappé au milieu des eighties à leur point de bascule. Ni farouchement indé ni outrageusement pop, un livre ouvert de confessions intimes orchestré pour le grand monde par Thomas Dolby. Mieux qu’un bonus, McAloon refait huit morceaux du même en acoustique vingt ans après, et c’est encore plus beau ».
François Gorin – « Je resterai inconnu (Paddy McAloon – Prefab Sprout) » (Editions Le Boulon), sortie le 21 mai 2026