Un jour, le chanteur du groupe allemand D.A.F, Gabi Delgado-Lopez, avait confié à un journaliste que "tout ce qui l’entourait était soumis à ses propres règles d’élimination". Manière de dire qu’en son monde, la seconde chance n’existait pas. Cela avait commencé à l’adolescence, au moment de compiler ses titres préférés. Et l’avait ensuite amené à virer tous les membres de son groupe sauf Robert Görl, ce qui, en plus de faire prendre des épaules à D.A.F, lui a évité de finir homme-orchestre.

On pourrait évoquer pendant de longues heures chargées d’histoire les coups de tension du chanteur allemand, mais le parallèle avec le producteur anglais Bullion, de son vrai nom Nathan Jenkins, s’arrête ici : à ces « règles d’élimination » pourtant essentielles. Les années 2000 sont ainsi faites qu’elles pourraient être les années du mash-up, avec 2 Many DJs ou encore le « Grey Album » de Danger Mouse qui mélangeait le « White Album » des Beatles avec le « Black Album » de Jay-Z. Le premier disque de Bullion, en 2007, proposait une approche similaire avec la relecture des morceaux de « Pet Sounds » des Beach Boys sur les productions de J Dilla. Il s’appelait « Pet Sounds : In The Key Of Dee » et avait évidemment forcé le jeune producteur à faire des choix, à mettre de côté, à exclure. Le lot de tout musicien dont le travail est basé sur des samples. Jusque-là donc, rien d’extraordinaire. Sauf que Bullion avait déjà tout du supergroupe des années 2010 : contrairement aux Allemands, il était seul aux commandes. Après une poignée de sorties sur des labels comme Young Turks, One-Handed Music et plus récemment R&S, il ne lui manquait plus qu’un super disque sous le bras.

Ce disque, c’est « Love Me Oh Please Love Me », un maxi sorti il y a déjà quelques semaines sur un label encore inconnu, puisqu’il s’agit là de sa première référence, Deek 001. Il m’est apparu comme une sorte d’épiphanie, la belle surprise d’un artiste n’ayant pas encore assemblé ses meilleures idées dans un album. Après tout, qu’en a-t-on à faire ? « Love Me Oh Please Love Me » est concis comme toute apparition : 21 minutes de pop synthétique et cette fois originale, entre Caribou, Supertramp et le « Old Rottenhat » de Robert Wyatt, dont l’Anglais reprend ici The Age Of Self. « There’s people doing frighfully well there’s others on the shelf. But never mind the second kind, this is the age of self. » Une manière de rappeler à l’auditeur qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même ? Ou qu’est venu le temps de prendre des libertés, de faire des morceaux pop avec du saxophone à la fin (It’s All In Sound) ? Je laisse le soin à l’auditeur de trancher.

En ce qui me concerne, j’ai bien tenté de faire le tri entre les six titres de « Love Me Oh Please Love Me ». Il se trouve qu’entre la funk machine au yeux bleus de It’s All In Sound et les presque entièrement instrumentaux et hypnotiques Save Your Lubb, Family et Keep A Document, je n’ai rien d’autre à ajouter, si ce n’est qu’il s’agit là d’un petit disque inspiré et planant à la même hauteur que les plus grands.

Bullion // Love Me Oh Please Love Me // Deek 001
http://bullionness.com/

Love Me Oh Please Love Me by Bullion

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