Dans les années 90, n’importe quel garçon s’est arrêté cinq minutes à un moment donné de son enfance pour faire le point sur sa vie. Il s’est alors posé une question, une seule. Une question qui est devenue fondamentale à l’adolescence, et qui pouvait vite tourner à l’obsession si elle restait longtemps sans réponse, comme les chevaliers rendus fous par la quête du Saint Graal : « où est-ce que mes parents ont planqué leurs films de cul ? »

Bien souvent, la réponse à notre question se trouvait du côté des VHS sur lesquelles on n’aurait pas parié un kopeck. Carton sans image, pas d’étiquette, pas de titre, aucune traçabilité possible. Quand il y avait un titre, c’était souvent un truc incompréhensible, écrit en rébus « J.O Esp-Pol 1992 / finale USA-You ». La jaquette ne fait pas le film de cul. Autrement dit, la bite ne fait pas le moine. La pochette de cet album est immonde. Il s’agit d’une espèce de patchwork de motifs, zébrés, panthères, à rayures et à carreaux, en forme de rond, ressemblant à une boule de linge sale sur lequel est collée une image du corps humain à la « In Utero » de Nirvana. Autour, « Bleeding Rainbow / Yeah Right » sur des morceaux de papier. So 1990s…  Aussi séduisant qu’un étron mal démoulé dans un Tupperware turquoise. Et dieu sait que j’aime cette couleur.

PrintBleeding Rainbow n’évoque rien à personne. Ils sont inconnus et vont certainement le rester. Pourtant, ils sont plutôt bons. Pas exceptionnels, mais pas mauvais non plus. Ils ne sont certes pas très beaux, j’entends par-là glamour, mais ils sont fans de Sonic Youth. Un dimanche après-midi devant un cathodique trente-trois centimètres avec une pute édentée sexagénaire parait plus excitant. Ils ont des guitares, ils font du bruit, comme leurs idoles. Heureusement, c’est une nana qui tient les rênes. Elle chante dans un micro, au lieu de turbiner derrière la friteuse d’un diner ou la caisse d’un Walmart en Pennsylvanie, d’où est issu le duo, à présent quatuor. Elle est blonde, comme Kim Gordon. Elle joue de la basse, comme Kim Gordon. Elle s’appelle Sarah Everton. Elle a trente ans de moins, à vue d’œil, ou peut-être même plus à en juger par les rides sur le visage de Kim, qui laissent à penser qu’elle a bu trop de whiskey en flashs, Gordon. HuMoore humour, quand tu nous tiens. Cette nana est la caution sexy d’un groupe normal : la Najat Vallaud-Belkacem Américaine.

Je déteste utiliser le mot « nana ». Evoquer ces créatures divines, mystérieuses et fascinantes, chacune à leur façon, et toucher du bout des doigts cette fibre dramatique qui exhale de leurs profondeurs insondables autrement que par un vocabulaire emphatique me paraît impossible. Un trou reste un trou, certes, mais le leur est différent. Pas dans le sens « bizarre » comme on entend lorsque l’on dit de quelqu’un qu’il est différent (faire les guillemets avec ses doigts). Il est mystérieux. Il est sacré. C’est un calice, dans lequel je préfère, certes, y boire l’eau bénite plutôt que le sang du Christ. Bref, je mets la chatte sur un piedestal. De plus, ce « nana » exhume le fantôme de Gala, cette vedette italienne de la dance des années 90, responsable d’un Freed from desire que tous les gamins s’évertuaient à reprendre dans un anglais ressemblant à s’y méprendre à une espèce de yaourt périmé au fond du frigo. On n’y comprenait que pouic et on s’en battait la race. “ My love is got the money is got the strombolice. My love is got the power is got the strombolice. My love is got the babe is got the strombolice […] NANANANANA NA NA NANANANANA NA NA NANANANANA NA NA”. Je n’ai jamais su ce qu’était ce putain de “strombolice”. Sans doute une allusion à l’odeur d’œuf pourri commune au souffre craché par les volcans, et à la musique de Police.

Des guitares, du bruit, un exhibitionniste teuton, de la choucroute et des poils au menton.

La première fois que je les ai écoutés, cette odeur-là me titillait les narines. La redite me paraissait aussi évidente que deux et deux font quatre. C’était comme déambuler dans la rue et se faire attaquer par un exhibitionniste sorti de nulle part et qui, en un éclair, poserait ses couilles parfumées à l’eau de Cologne sur votre nez. Si proches de la rétine que les nervures tracées sur ces balloches flétries ne laissent aucun doute quant à l’incroyable ressemblance avec le circuit du Nürburgring. Dès qu’il s’agit de saucisse, les Allemands sont dans le coup. Cette redite donc, allait m’ennuyer pendant les cinq premières minutes. Go ahead me faisait vaguement penser à une chanson du Velvet Underground, ou peut-être à Atmosphere de Joy Division, sans que jamais je ne puisse savoir avec certitude à quoi cela me faisait penser. Un de ces morceaux apaisant quoique totalement mélancolique. Agréable pendant trente secondes, jusqu’à ce que cette voix adolescente de jeune fille post-pubère ne crisse à mes oreilles ainsi que des ongles sur un tableau noir lavé à la javel. Sa culotte est trempée, et apparemment, ça la démange aussi. Une vague sensation de malaise chatouille le fond de ma gorge alors que s’élèvent les guitares claires et saturées. Les prochaines quarante-cinq minutes vont être délicieusement horribles, pensais-je alors.

Quel con j’ai été ! You’re not alone est terrible. L’influence My Bloody Valentine transpire par tous les pores de la chanson, les guitares saturées à outrance, des nappes électriques enveloppantes avec toute la douceur maternelle d’une mère allemande, type Angela Merkel, avec du poil au menton. Lourd, sensuel, et piquant à la fois. Et puis la voix, clairement inspirée par Bilinda Butcher sur les trois quarts des morceaux. Rien de neuf sous le soleil, mais pourquoi se priver d’un plaisir simple comme celui-là ? Envie de voir le mariage entre Wooden Shjips et My Bloody Valentine ? Ecoutez Drift away, ses riffs krautrock lancés en mid-tempo et ces lacérations sonores sur le corps outragé du martyr.

Le groupe est peu avare en surprises. Mais il fallait les trouver.

En cherchant bien, on trouve toutes sortes de choses aussi intéressantes que révélatrices sur leur condition. Tout d’abord, sachez que les quatre fantastiques ont participé à la tournée nord-américaine des bruyants, et non moins excellents, A Place To Bury Strangers pour leur album « Worship » sorti à l’automne dernier. Lire cela me fit le même effet que la fois où je vis le sein de Sophie Marceau éjaculer de sa robe lors de la montée des marches à Cannes. Si vous aimez le bruit comme APTBS a l’habitude d’en produire, crispant et dilaté, il y a des chances pour que Bleeding Rainbow vous plaise. Sachez aussi que Dave Grohl et Krist Novoselic aiment ce groupe, et je ne peux pas croire que ces mecs-là aient mauvais goût. On parle quand même du batteur et du bassiste de Nirvana, le plus grand groupe de rock, au sens large du terme, de ces trente dernières années. Et je suis sûr que, par le biais d’une planche Ouija, Kurt Cobain donnerait sa bénédiction. Finalement, tout cela est bien normal. Leur musique sent bon la fin des années 80 et les années 90.

C’est du déjà vu, alors pourquoi les écouter ? Parce que la seule règle faisant foi en matière de musique, la plus incontestable, est celle du plaisir. Replonger dans ses souvenirs, raviver la flamme d’une époque morte depuis longtemps, quoi de plus délicieux ? Revoir la chute du mur de Berlin, My Bloody Valentine, la guerre du Golfe, la coupe du monde 90 en Italie, celle de 94 aux Etats-Unis, la coupe mulet de Roberto Baggio, le grunge, Nirvana, les chemises bucherons, les Converse, la coupe au bol, les t-shirt Waikiki, Jurassic Park, Un indien dans la ville, les Power Rangers, le Prince de Bel-Air, les Simpsons, Dragon Ball Z, Hartley cœur à vif, Friends, Melrose Place, les Chicago Bulls, Michael Jordan et son orchestre, David Ginola, le skate, Nulle part ailleurs, la Super Nintendo, la Megadrive, Sonic et Super Mario, les magnétoscopes et leurs VHS, les walkmans à cassettes, Pamela « les gros lolos » Anderson et son maillot de bain rouge super sexy, les compil’ « La plus grande discothèque du monde », les Spice Girls, quoi de plus délicieux pour les nostalgiques ? Et même si les boys band ne sont pas votre came, nevermind.

Bleeding Rainbow // Yeah Right // Kanine
http://bleedingrainbow.bandcamp.com/album/yeah-right

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