De disque en disque, d’erreurs en accidents, ce fils mutant de Jean-Louis Costes poursuit une route cabossée qui le voit écraser avec talent tous les artistes français avec sa folie à double roues motrices. Son dernier album, « Troublante tournure », devrait rapidement devenir le disque de chevet de tous les déviants psychiatriques élevés par des loups dans les forêts expérimentales.

Parler de la musique, écrire dessus qui plus est, est souvent une expérience décevante. Cela se résume dans 90% des cas à user de superlatifs galvaudés pour vanter le travail d’artistes qui, au civil, ne sont pas plus impressionnants que vous et moi. Rarement on tombe sur des personnes suffisamment tordues pour concilier démarche artistique et vie déglinguée. C’est parfois l’un (un bon album qu’on pourrait écouter 3 fois d’affilée sans avoir envie d’envoyer un mail en même temps), parfois l’autre (une trajectoire personnelle tellement étrange qu’on rêverait presque de nous aussi vendre des disques à perte sur Bandcamp), presque jamais tout ensemble. Comme si faire de la musique, en 2019, condamnait la majorité des gens à une certaine normalité.

La normalité, Bernard Grancher ne semble pas être tombé dedans quand il était petit. Avec une régularité déconcertante, il enchaine depuis quelques années des albums qui ne se ressemblent pas, qui disent tout et l’inverse et qui permettent à l’auteur d’explorer toutes les facettes de cette poly-schizophrénie qui pourrait donner du boulot à au moins trois praticiens à temps complet pour les dix prochaines années. Philippe Katerine vous semblait être le plus gros zinzin de la pop française ? Vous étiez simplement au mauvais rayon; la société du divertissement avait un double fond et vous n’aviez tout simplement tapé sur la cloison assez fort.

Le dernier exemple de cette déviance en date se nomme « Troublante tournure », un disque où Grancher, après s’être rêvé chanteur de variété dans un monde où Laetitia Sadier de Stereolab serait Présidente de la république, revient aux fondamentaux. Soit des expérimentations synthétiques où chaque titre donne l’impression d’assister à la naissance de monstres mutants dans un laboratoire de la taille d’une chambre de bonne. Emouvant et intime, au sens où la notion de filtre entre l’artiste et son public est ici définitivement bannie, ce disque vient rejoindre une collection de douze autres albums publiés sur son Bandcamp, sans budget, depuis 10 ans. Mis bout à bout, ils composent une vignette étrange ; une espèce de monde parallèle où entasser compulsivement les machines achetées sur internet alors que vous avez plus de 40 ans ne ferait pas de vous un nerd à peine capable de passer dans un épisode de Confessions intimes.

Heureusement, ce monde n’existe pas. C’est cette normalité dans laquelle nous baignons tous quotidiennement ce qui rend le travail de Bernard Grancher, gentil père d’une famille installée à Rouen, si atypique, si personnel et si dérangeant. A ce jour, 177 personnes ont cliqué sur la vidéo ci-dessous, et où ledit freak explique aux novices comment écouter son dernier méfait. En attendant d’arriver au millier, au million, nous aimerions connaître l’adresse et l’identité de tous ces gens. Ils constituent, avec Bernard en tête de fil, cette ligue invisible qui lutte pour rendre nos quotidiens plus supportables.

Bernard Grancher // Troublante tournure // Dispo chez Polytechnic Youth en vinyle et digital
https://gbbgarkestra.bandcamp.com/album/troublante-tournure-lp-polytechnic-youth-records-py77

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