Passée maitre dans l’art de composer d’oubliables comptines électroniques et vaporeuses pour des publicités Audi ou Volkswagen, l’Allemagne enfante parfois des anomalies prodigieuses comme Ben Lukas Boysen, auteur d’un deuxième album sous son nom à la fois classique dans la confection et digne d’une mini-fusée Soyouz remontant un violoncelle au ralenti.

Personne ne sait vraiment ce qu’il est devenu, ni pourquoi il est parti. Un tube, deux adieux, une retraite ; c’était fini. Mark Hollis, aujourd’hui 61 ans au compteur, fut un temps le roi de la pop – du moins entre mars et septembre 1984, période du lancement du single Such a Shame. Un single qui allait tout écraser, les charts, le monde, la carrière même du groupe et qui ferait bientôt jurisprudence pour d’autres groupes comme Radiohead ou Portishead, tellement apeurés par le succès qu’ils préfèreraient savonner la planche eux-mêmes plutôt que de revivre ce qu’on appelle, dans les milieux d’initiés, le « traumatisme Hollis ».
Une fois passée l’onde de choc pour ces Anglais qui se rêvaient davantage R.E.M. période IRS que R.E.M. période Everybody Hurts, vinrent les disques anti-systèmes ; ceux qui refusaient de réitérer l’exploit de ‘It’s my life’. De ‘The Colour of Spring’ à ‘Laughing Stock’, cinq ans de lente dégringolade et une plongée dans les tréfonds du classement qui convaincront le chanteur, non sans mal, de se tirer une balle dans le larynx. Sur un coup de tête, ou plus probablement sur un coup de dé – Such a shame lui a été inspirée par le livre The Dice Man de Luke Rhinehart – Mark décida qu’il était temps d’en finir avec Talk Talk, non sans avoir tenté un come-back à la Mohamed Ali, en 1998, avec un album solo intimiste où chaque note donnait l’impression d’avoir été pesé par les anges. Tellement, qu’à la fin il finit par s’envoler.

Si les mésaventures de Mark Hollis trouvent étrangement leur place dans une chronique d’un disque instrumental, c’est en raison de cette impression d’ombre flottante sur ‘Spells’, deuxième essai de l’Allemand après ‘Gravity’, qui semble faire toc toc à la porte du destin. Un morceau notamment, Nocturne 3, où l’on imagine assez facilement comment Hollis aurait pu prolonger sa carrière s’il n’avait pas décidé de vivre en reclus dans la banlieue londonienne pour élever ses deux enfants. L’ambiance ouatée, les accords plaqués sur le piano, les harmonies pop de chambre combinées à un spleen d’automne ; tout est là pour rappeler ‘Spirit of Eden’ et sa longue marche vers le cimetière des éléphants.
On pourrait presque s’arrêter sur ce morceau d’un inconnu connu (sous le nom de Hecq) qui n’a certes pas le quart du charisme de Hollis, mais qui en a tout de même plus que prévu sous la pédale. Chaque titre de ‘Spells’ se révèle être une torgnole à la modernité. Qui évoque Hauschka, Max Richter, Tiersen, toute l’école contemporaine du 1 doigt posé sur le piano, mais surtout Nils Frahm, qu’on retrouve d’ailleurs à la production d’un disque à la fois intemporel et fruit du collage. Né la même année que Talk Talk, Ben Lukas confie avoir grandi avec des amis imaginaires aussi disparates que Wagner, Bach, Autechre et Godspeed You! Black Emperor. Cette science des montées spectaculaires, on la retrouve intacte sur ‘Spells’ ; merveilleux album de mariage ou d’enterrement, selon que vous êtes seul(e) ou accompagné(e).

Ben Lukas Boysen // Spells / Erased Tapes
http://benlukasboysen.com/

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