Les Bass Drum of Death sont-ils un groupe de pop ? Rien n’est moins sûr, mais il faut sous-entendre la transformation de l’écurie Fat Possum, fortement ancrée dans le blues du bayou (les BDD sont d’ailleurs originaires du Mississipi), vers la production de pépites garage-pop bourrées de spontanéité à la Ty Segall – ou comment allier l’esprit pionnier américain et la technologie moderne. La réponse est sûrement à chercher du côté son utilisation : nous vivons une époque fascinante où il n’a jamais été si compliqué d’obtenir un son superbement crade. Le dernier album des Bass Drum of Death, "GB CITY", en est une belle illustration.

L’album s’ouvre sur l’attaque stoogienne de Nerve Jamming, version early 80’s garage bien dégueulasse flirtant avec  le flower punk des Black Lips. On sent déjà que ces jeunes gens ne vont pas nous épargner. Ce groupe est un tigre bourré de certitude, qui part à l’attaque de sa naïve proie adolescente encore appelée « segment marketing » (sad but true words) ; pas de doute, le rock est sur des rails. S’ensuit une ingénue GB City, un morceau coincé dans l’insouciance des sixties à l’énergie contagieuse, une énergie féline qui fait tournoyer les esprits autour d’une proie fictive, un Search and Destroy nothing qui donne envie de sauter partout. Il raconte ces villes d’Angleterre qui donnèrent naissance à des générations de branleurs aux looks plus extravagants les uns les autres. Après l’hommage aux « Dirty Pretty Stooges » teinté de subterfuges à l’effigie des Fab Four, on passe du côté des Stones avec cet étrange Get Found, qui renvoie autant au post-modernisme d’un Eagles of Death Metal qu’au revival blues puriste d’un White Stripes. On est vraiment à la frontière entre la pop et le garage-punk, avec une prod aussi léchée que négligente ; est-ce la limite de tous ces nouveaux groupes « garage-something », un genre de fausse spontanéité cachée sous une production crade ? Synthétiser un tel paradoxe, c’est là toute la tâche du label, qui n’en est pas à son premier essai. Et John, le chanteur-guitariste du duo, peut remercier Fat Possum de lui avoir accordé cette grâce après avoir été désigné pire employé de la compagnie il y a trois ans.

C’est comme ça le rock garage, c’est un vrai truc de wanker, ça passe ou ça passe quand même.

La chanson Velvet Itch suit, avec son petit côté Manchester dans la nonchalance, pas loin d’Oasis, anti-cérébrale, qui fait valoir la puissance de corps, comme un groove déchaîné qui agite le tigre et lui donne l’occasion d’imposer au monde son existence. Un cynisme inéluctable dans cette chanson qui parle, semble-t-il, de démangeaisons provoquées par le velours, et susciteraient l’impuissance à trouver des mélodies. Un pied-de-nez au vieux continent où plus grand monde n’est capable de pondre d’aussi bonnes chansons, alors que ces messieurs désespèrent d’en composer de meilleures. Soyons clairs : chaque morceau de cet album est un hit.

High School Roaches est basiquement punk, détendue du médiator au premier abord, mais elle semble avoir été écrite pour son refrain, déstructuré par une voix aigüe et des notes chargées d’une reverb incisive évoquant la bipolarité des Buzzcocks. Assez antinomique au flower punk précité. De la contradiction donc, un vrai secouage de neurones qui donne plus envie de faire sa rentrée à l’UCLA qu’à la caisse d’un fast-food de banlieue parisienne.

Spare Room marque une interruption dans l’album qui lorgne vers un psychédélisme chamanique exaltant la complainte spirituelle du tigre en fin de vie, un genre de transcendance qui évoque l’idée d’offrande ou de sacrifice, comme si le groupe avait jeté en pâture ce morceau au milieu d’une oraison pop à chapelets égocentrés. Young Pros pourrait clôturer l’album en beauté, avec son romantisme bon enfant évoquant un bout d’Angleterre, ce champ de bataille dont Fat Possum semble s’être fait le nouveau chantre à travers ce son foutraque bourré de mélodies, le cul coincé entre le freakbeat, le garage et la pop. Le groupe sait aussi prendre des chemins de traverse, comme avec cette petite perle garage-surf qu’est le morceau Heart Attack Kid et son solo qui prend tout le monde en diagonale avec son riff incisif : le tigre se fait plus insidieux à l’approche de la proie. Beaucoup de simplicité et une efficacité pop indéniable, une ambigüité qui plane toujours entre le garage et la pop. Le morceau Leaves est plus lent, légèrement down-tempo, et on sent le caractère désinvolte du propos faisant de cette chanson la jumelle de Velvet Itch : après la résignation, l’attitude est à l’indifférence feinte teintée de mépris, une réflexion vaine et sans issue possible. I could never be your man replonge dans le côté desert songs de l’album, avec ses distorsions psyché et ses aigus qui piquent comme un verre de mescaline avalé cul-sec ; un genre de desert-punk lunaire, paysages sans fin, intrigues indiennes et tristesse pacifiée à la clé.

L’album se clôture sur une forme de victoire, avec la chanson Religious Girls, mais une victoire de l’absurdité sur la cohérence de la séquence que vient de proposer le groupe. Un emballement sans respect, qui évoque peut-être la vacuité créative, un certain hommage aux puissances de l’esprit malmenées tout au long de l’album, mais qui demeurent le repère intangible de ces rejetons du rock sensuel.

Bass Drum of Death // GB City // Fat Possum (Differ-ant)
http://www.myspace.com/johnbarrettmusic

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