En remontant le trottoir de Pigalle, direction le Wepler de la place Clichy, j'avais plein de questions dans la tête. Et pas une seule préparée...

En remontant le trottoir de Pigalle, direction le Wepler de la place Clichy, j’avais plein de questions dans la tête. Pas une seule préparée pour la rencontre avec Arnaud Fleurent-Didier, mais plein tout de même, de quoi rythmer l’écoute accélérée de La reproduction. C’était juste avant Noël, avant le foie gras à outrance, les familles dont on aimerait se désabonner, la nouvelle année à vouloir se foutre dans la corbeille et les putes qui tapinent même pendant la trêve des confiseurs. Sûr qu’il aurait pu en faire une chanson tiens. La vraie vie.

Des questions j’en avais, en fait. Sur le rejet du nouveau disque, la haine des musiques savantes, le long monologue interne sur les chiens qui promènent leurs maîtres et vice et versa, l’intérêt de venir serrer la main d’un chanteur qu’on n’a pas vraiment compris sans savoir même à quoi il ressemble, mon éternel dégoût des pulls en laine et de Phoenix, sans trop savoir pourquoi. Il est assis au fond, côté restaurant, physique lointain de Pete Townshend, il mange un tourteau (« Tu vas pas m’allumer parce que je mange un crabe à 18H hein? »), lui et moi, on a sûrement les mêmes préoccupations, la même vie. Peut être même des névroses identiques, allez savoir, une ex en commun, des disques en partage.

Comme prévu dans l’agenda, le troisième disque (La reproduction) d’Arnaud Fleurent-Didier est sorti, faisant d’entrée un tabac chez les gens qui fument plus. Disque d’un trentenaire égaré entre Morricone, Daft Punk et Delerm, qui détache les syllabes pour parler entre deux bouchées de crabe. Un disque de poly-techniques (AFD a tout composé, seul), un premier single qui fait parler (France Culture) tout le monde, moi y compris, à presque s’excuser d’en avoir pensé du mal tiens, des attaques sur le second degré, le maniérisme et son coté apolitique sans vraiment l’être. Les messies sont-ils forcément des gens ternes, et qu’avons-nous de si différent tous les deux? Après le début des hostilités faciles (« ça regarde des films d’Europe de l’Est sous-titré puis ça rentre chez soi à pied, à l’automne, parce que les feuilles tombent et qu’on préfère lever la tête pour les voir tomber. C’est le réalisme français appliqué à la chanson d’hexagone, bande-son des trentenaires atteint par le mal des bourgeois »), le disque d’Arnaud Fleurent-Didier vaut bien un match retour. En face à fa(r)ce.

Y’a beaucoup de culture sur ton disque, sans jeu de mots. Première question pour rentrer dans le vif du sujet: Est-ce un disque pour les trentenaires ? Est-ce une musique sensée refléter ce que vous n’avez pas réussi à entreprendre ?

Je ne calcule pas les disques que je fais. Le dernier (Portrait d’un jeune homme en artiste, 2004), je l’avais composé entre 25 et 29 ans, il ressemblait à cet âge là, parce que je ne sais pas faire autre chose. Je n’ai pas le talent qu’ont certains, de pouvoir écrire sur une petite fille qui va s’acheter une glace ou je sais pas quoi. Lorsque je finis un disque, je ne sais pas si j’en ferai un autre. C’était idem pour La reproduction.  Et oui, en le réécoutant après deux ans de maturation, je me rends compte que c’est un disque pour les trentenaires, avec les problématiques de mon âge: Avoir une conscience politique, devenir adulte, savoir qui baiser correctement, voir mes parents qui meurent. Décrire d’autres mondes que le mien, j’en suis incapable. Mais j’ai cru comprendre qu’il plaisait aussi aux vieux, comme quoi…

Et donc le fait que le disque vive entre Pigalle et Clichy, c’est une réalité qui s’arrête sur une porte délimitée ?

Si si.. On a tous une vie, moi je vis ici, je compose ici, je ne voulais pas signer avec Universal parce qu’ils sont dans le cinquième arrondissement… Moi je vais au cinéma ici, je sors, je vais au quick, c’est un long travelling (sur Je vais au cinéma, NDR), cela donne une chanson. Je ne vais pas chanter le Café de Flore ou la tour Eiffel si ce n’est pas dans mon champ de vision… je ne sais pas expliquer cela autrement. Avec Para One (musicien, remixeur et aussi cinéaste, NDR), on voulait tourner un clip, en faire un Michael Mann place Clichy, tu vois?

C’est une autre influence visuelle pour toi ?

Oui, totalement. La lumière, le mode de récit ; j’ai un énorme respect pour son travail. Et donc pour revenir sur Para One, son projet actuellement, c’est de tourner un Michael Mann à Paris, filmer Paris comme dans Miami Vice, avec des vrais gens, des vrais potes qui vont dans des vraies soirées.

Chez Mann, il y a aussi la vision nocturne. Impossible d’écouter ton disque sans avoir l’image d’Epinal du jeune Rastignac qui arpente le trottoir en fumant sa cigarette. C’est très parisien tout ça.

… (Soupir)… Ca c’est parce que tu viens de province. Tu viens d’où ?

Euh.. Avignon. Et toi?

J’ai grandi dans le sud de la France, à St Raphaël. Je suis arrivé à Paris à 14 ans, je suis devenu parisien. Lorsque j’ai rencontré la bande des versaillais, ceux que tu appelles mes congénères, faut préciser que j’y suis né mais que j’y ai passé cinq minutes, le temps de naître…

C’est marrant, ils disent tous ça (Rire. Jaune). Elles s’entendent les cinq minutes sur le disque quand même.

On a tous changé, Daft Punk, par exemple, sonne plus parisien que versaillais. Bref. Ce qui est choquant, ce que nous venons tous d’un milieu bourgeois moyen type banlieue ouest. Ca c’est un scandale.

Pourquoi ?

Toi tu sembles vivre cela très bien mais je vois beaucoup de complexe Paris / Province, ça c’est scandaleux. Il existe encore des gens qui pensent la province comme un autre continent, la création en souffre, elle est vachement emmerdée par ça.

Si je suis ton raisonnement, ma critique de ton disque comme un florilège des clichés parisiens ne devrait même pas exister.

 

Au pire cela devrait être une étiquette cool. Moi, quand je vais chez Nagui, j’ai eu peur qu’il m’enferme dans l’étiquette du chanteur parisien. Heureusement il ne l’a pas fait, mais il l’a déja fait à d’autres, notamment mes potes de Housse de Racket, des amis. Personne ne m’a jamais soutenu jusque là, mon disque n’est pas parisien, pas étiqueté « Inrocks ».

C’est étrange, j’ai le sentiment contraire.

Bah non, ils n’ont jamais rien fait sur moi. Aujourd’hui, beaucoup de médias disent qu’ils sont là depuis le départ, parce qu’il y a un semblant de sauce qui prend, mais les seuls qui soient là depuis le départ, c’est Chronicart. Ca tombe bien, c’est le seul journal que je lis. Et là, j’apprends qu’ils détestent La reproduction !

Ce n’est pas rageant d’avoir l’impression d’être stigmatisé parce qu’on te soupçonne d’être récupéré par des médias bobos trentenaires ?

Mais non, putain, je suis presque content (il tape sur son tourteau, par colère ou maladresse, dur de savoir). Pour une fois les choses risquent de se passer plus facilement, devrais-je m’en plaindre? Tout cet engouement, ce n’est rien, je le sais. Le disque sort le 4 janvier, je sais qu’on va en vendre 17 la première semaine, et ma carrière sera peut-être finito la commedia. Lorsque les choses échouent, tu n’as plus le luxe du moment où tout est encore possible, c’est fini, tu deviens un looser.

Bon, à part ça et hormis mes critiques,  t’en es content de ton disque ?

Oui. Comme celui d’avant, il me surprend. Entre le matériau cheap que j’ai apporté à Alf (mixeur de l’album) et ce que j’ai entendu, il y a de la surprise. Aujourd’hui, La reproduction, je trouve que c’est un disque cool, il me ressemble. Tout est bizarre sur ce disque, les prises de voix, l’enregistrement. Alf m’a dit qu’il aimait le disque parce qu’il sonnait comme s’il avait été enregistré en Pologne.

Parlons production et sonorités. A l’écoute, on pense tout de suite à William Sheller et…

Oui… Et tu m’allumes en citant cette référence, alors que je connais aucune de ses chansons. Comme Polnareff. Avant d’enregistrer le disque, je ne connaissais pas non plus. C’est Alf qui m’a fait découvrir, en me faisant surtout écouter Polnareffs, qu’il cite comme son meilleur disque, parce qu' »impossible d’enregistrer une chanson comme Mémé 68 sans connaître Polnareff ». C’est vrai que c’est hallucinant en production, je le reconnais, mais je connais pas.

Connaître ou pas, tu penses quoi de l’incarnation de la musique française, du fait qu’aujourd’hui aucun chanteur ne désirent incarner sa musique ? Composer une musique contre des gens comme moi mais pour un large public, ça te révulse ?

J’y comprends rien moi, les modèles, je les vois pas. Ce qui est certain, c’est que je ne rentrerai pas dans le moule William Sheller ou quoi qu’est-ce. Evident que si ma musique se trouve dans le bac chanson française, alors oui, la chanson française ressemblera un peu à ça aussi. Moi je suis surpris que la chanson française ressemble à du Vincent Delerm, quand c’est arrivé c’était un modèle nouveau. Je me fous de tout ça, de Sheller comme de Daft Punk. En plus je préfère leur films tu vois. Mais je n’ai aucun soucis avec le concept du chanteur français.

Le second degré, la dérision. Dans l’une des chansons, tu dis que tu « aimerais être irakien » (sur My Space Oddity, NDR), j’ai rigolé, sans trop savoir comment tu souhaitais que cela soit interprété.

Je pense que mon défaut premier, c’est que tout chez moi est du premier degré. C’est peut-être moins évident sur La reproduction, je me cache derrière des personnages, des histoires de pépé fasciste.. Mais tout chez moi est direct. Si tu prends My Space Oddity, moi je rêvais d’une chanson sur la modernité, j’ai envoyé mes premiers mails à 25 ans, bon la chanson est un peu raté, j’ai grandi depuis… Mais le monde a changé, on ne parle plus de bouquins, tout cela, ce n’est pas du second degré.

Pour revenir sur Mémé 68, la France des années 68, tu t’y reconnais ou tu la rejettes ?

Il n’y a pas de ligne de démarcation, là seule chose que je sais c’est que j’en viens. C’est cela la reproduction, tout cela à la fois, la culture, la polysémie du mot « reproduction » même, qui est assez fourre-tout. Quand tu n’es pas sûr de ressortir un disque, c’est rassurant. (…) Il n’y aucun message dans le disque, c’est cela ton problème. Mon seul objectif en tant que musicien, c’est de mettre des émotions dans les chansons, comme dans Miami Vice de Mann. Ca, c’est motivant. Après les thèses, les analyses, tout ça… Peut-être que j’ampoule trop, c’est sûrement cela qui t’embête. Après mon passage chez Nagui, on m’a dit qu’il m’avait fait un beau cadeau pour Noël, que c’était génial… Mais qu’est-ce que ça veut dire tout ça… Là j’ai envie de dire « France Culture » quoi. C’est comme Technikart qui me traite de chanteur Villepiniste, tout à cela à cause d’une chanson composée sur mon label (French Touch) après son discours à l’ONU contre la guerre en Irak… Ca s’appelait Un monde meilleur, second degré ou pas?, un truc très OSS 117 avec des choeurs, tout ça… CNN s’y est intéressé, mais Technikart, quand ils peuvent, ils ratent pas l’occasion d’en parler.

A discuter avec toi, j’ai l’impression de m’être trompé sur toute la ligne, je te pensais chanteur de gauche mais, pardon, j’ai maintenant l’impression qu’avec ton premier degré systématique rien n’est finalement réfléchi dans ta musique, qu’elle n’est pas engagée, puis j’ai quand même du mal à croire que ce disque soit totalement dépourvu de message.

Je suis désolé de te décevoir mais… il n’y pas de message. Un ami journaliste, devenu depuis professeur d’histoire, m’a écrit un texte très engagé sur le disque, l’a vu comme une musique anti-Berlusconi. Ouais, pourquoi pas, cela ne m’a dérangé pour autant. Ce que je sais, c’est qu’il y a des choses à faire en chanson française, des choses ambitieuses, non, juste des choses qui m’intéressent. Etre un chanteur de gauche aujourd’hui, ça n’a pas de sens, il faudrait que la gauche ressemble à autre chose, pour commencer. Dans mes clips, il y a du bleu, du rouge, de la même façon je m’intéresse à la politique, fondamentalement, au delà des courants.

Question très premier degré, sans rire. Penses-tu qu’une chanson puisse encore changer la vie des gens, ou la musique ne fait-elle que dépeindre le quotidien ?

Pour moi, la musique change mon quotidien.

Et ces derniers temps ?

A Moutain of One, le single (Bones) m’a ébranlé, ca m’a mis le coeur en joie. C’est formel, ça ne démontre rien, mais ça colorie ma vie. Pendant un petit moment.

L’interview s’est continuée. Encore un peu, quelques minutes. Arnaud Fleurent-Didier ne lâche rien, moi un peu plus, perdu dans la fatigue, les phares de bus qui passent non-stop. On discute de la vie générale, de James Cameron, d’écouter la musique sur l’autoroute en partant en vacances avec les enfants, on parle de longévité, de faire des disques même encore après et sans label, de Michael Mann encore, de science-fiction aussi, si je me souviens bien. « Mon vrai soucis c’est le temps » dit-il sur les dernières secondes de la bande. Moi aussi, j’aurais bientôt trente ans. A chacun son travelling de fin. Un travelling, c’est toujours authentique.

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21 commentaires

  1. nous avons de beaux artistes français trentenaires ou « jeunes » quadras qui relèvent ce pays « plat » et maigre (mais trop rempli de chanteurs restos du coeur qui bat plus!) Je parle de ceux que Gonzaï a déjà « défendu » ici même et que l’on compte sur les 10 doigts des 2 mains…Tous différents les uns des autres et A.F.D en fait partie!

  2. « d’écouter la musique sur l’autoroute en partant en vacances avec les enfants » : je paris que vous avez évoqué ce sujet en parlant de Polnareff.

  3. et puis comme dit l’autre si B.Biolay est aujourd’hui « impudique » il avait le feu sacré du moins pour son album A l’Origine : Ingénieur, musicien, cinéaste, graphiste ou génie il faut choisir.

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