23 ans après sa sortie, le dernier disque solo de Roger Waters ressort dans une version deluxe, ultime pierre du grand mur capitonné construit par le fondateur du Pink Floyd.

Gageons que les gigantesques spectacles « The Wall » montés par Roger Waters entre 2010 et 2013 auront eu au moins un effet positif: en rentrant dans le top 3 des tournées les plus lucratives de l’histoire du rock, ces concerts ont peut-être être convaincu Columbia records du bien-fondé de la réédition « deluxe » de Amused to death, l’album que l’auteur de ‘’Dark side of the moon’’ considère comme son chef d’oeuvre. Boudé aussi bien par le public que par la critique à sa parution en 1992, le dernier disque solo du leader de Pink Floyd n’avait, en dehors du cercle bizarrement restreint de ses aficionados, jamais atteint le statut culte des ‘’Exile on main street’’, ‘’Darkness on the edge of town’’ et autres disques ressortis en coffrets onéreux plusieurs décennies après leur publication initiale. Dénué d’outtakes, de DVD et autres notes de production, cette réédition de ‘’Amused to death’’ devrait être financièrement accessible aux non-fanatiques: l’objectif commercial est bien de remettre en lumière un disque oublié et non de capitaliser sur la nostalgie.

https://youtu.be/GyG1L7D_HVY

Outre quelques ajouts sonores et un changement de pochette, l’évolution la plus significative est en fait le remix 5.1 signé James Guthrie, producteur historique de Pink Floyd. Ce qui, chez n’importe quel autre chanteur de rock, serait un gadget sans intérêt s’avère ici l’aboutissement de la quête obsessionnelle d’un musicien qui, à la fin des années 60, contribuait à inventer la quadriphonie au sein du groupe le plus avant-gardiste de son temps.

Les effets surround plongent l’auditeur au coeur d’un univers sonore d’une richesse -littéralement- inouïe. Superposant guitares, orchestre symphonique, samples et choeurs avec la méticulosité visionnaire d’un grand architecte, Roger Waters rappelle aux monomaniaques de la chansonnette que, de Palestrina aux Beatles, la musique qui a compté était verticale avant d’être horizontale.

Ce faisant, il s’entoure d’une distribution cinq étoiles. Jeff Beck à la guitare fait aisément oublier l’absence de David Gilmour (l’enjeu musical n°1 des albums solos de Waters). P.P Arnold, la chanteuse chérie des amateurs de northern soul, magnifie la complainte Perfect Sense. Don Henley et Rita Coolidge assurent les choeurs tandis que Michael Kamen, collaborateur de longue date, dirige l’orchestre philharmonique national. Jeff Porcaro, le requin présent dans tous les bons coups, vient donner un coup de main à la batterie. Le plus beau avec cette avalanche de talents est que l’oeuvre finie n’ait rien d’un gloubiboulga musical, chaque contribution s’inscrivant parfaitement dans le dessein du grand ordonnateur.

Ce dessein, quel est-il?

waters2hdPeu ou prou, ressasser une dernière fois ses obsessions: l’Histoire, la guerre, la société de consommation, les aliénations de toutes sortes. Le concept de l’album est celui d’un zapping télévisuel où sont convoqués Bill Hubbard, un vétéran ayant abandonné un camarade dans les tranchées et à qui le disque est dédié, HAL 9000 [1] ou encore Marv Albert, le commentateur officiel de la NBA. Adoptant le confortable point de vue de Sirius, Roger Waters signe quelques une des lignes les plus misanthropes jamais enregistrées: « give any one species too much rope and they’ll fuck it up ». Ce pessimisme forcené serait insupportable s’il n’était transfiguré par ce mélange de jouissance sardonique et de lamentation pathétique si typique de l’auteur de the final cut.

A cette variété des registres répond une invention musicale permanente: une chanson de heavy rock toutes guitares dehors (The bravery of being out of range) succède à une pièce délirante où l’explosion d’une plateforme-pétrolière est intégrée à la musique (Perfect sense II), cette pièce succédant elle-même à un pur morceau de soul (Perfect sense I)…le tout sans que jamais l’unité de l’ensemble ne soit brisée (c’est le côté concept-album du bouzin). Ce génie baroque culmine dans la chanson éponyme, peut-être la plus belle écrite par Roger Waters, où le lyrisme n’a jamais côtoyé le cynisme d’aussi près.

Au sein de ce grandiose oratorio, un titre se détache: Watching T.V. Non que cette évocation des massacres de Tien-Anmen n’ait aucun rapport avec le reste de l’album mais l’élégance souriante de ses accents élégiaques m’a fait comprendre pourquoi Roger Waters, l’ombrageux empereur du rock progressif, aime tant clamer son admiration pour John Prine, le secret le mieux gardé du folk américain.

[1] C’est l’un des ajouts de cette réédition, Stanley Kubrick ayant de son vivant bloqué l’utilisation de la voix de l’ordinateur de 2001, l’odyssée de l’espace

Roger Waters // Amused To Death // Legacy (Sony Music)

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