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Les poussières d’étoiles de Bad News From Cosmos

A tous ceux qui ont loupé la prétendue « superlune » de la mi-novembre : séance de rattrapage avec le dernier album des ukrainiens Bad News From Cosmos à paraître sur le label Anywave, l’aire d’autoroute des ovnis d’ici et d’ailleurs. Délire cosmique ou l’évangile selon Youri Gargarine.

Dans un ouvrage célèbre publié au Seuil au milieu des années 80, l’astrophysicien Hubert Reeves, passé maître en vulgarisation scientifique, défend la thèse selon laquelle nous serions tous des « poussières d’étoiles ». Selon lui, nous serions constitués des mêmes atomes que les étoiles, et notre existence serait directement liée à leur extinction. C’est tenir le genre humain en haute estime : s’il avait pris un jour les transports en commun aux heures de pointe, il aurait constaté, de façon empirique, que pas mal de gens sont en fait constitués de poussière de merde. Passons. Le nouvel album de Bad News From Cosmos, intitulé « Minn Sjó », possède une dimension cosmique, en lien avec la « musique des sphères » dont les penseurs de l’Antiquité avaient l’intuition.

D’un millénaire à l’autre, la musique est pensée comme une porte d’accès (comme dans Stargate avec la porte des étoiles) à une sorte de principe ordonnateur, reflet de l’ordre du monde. Pour les Grecs, cette théorie possède une dimension physique, géométrique, illustrée par les lois pythagoriciennes : il s’agit de trouver la mesure du monde, la musique faisant nécessairement écho aux dimensions de l’univers. Ici, c’est le versant mystique qui domine. La quête spatiale traduit le surnaturel, le mystère, et par là même tout ce qui échappe à l’entendement humain. L’atmosphère qui s’en dégage n’est d’ailleurs pas tout à fait étrangère à celle des films d’anticipation, dans la veine de Blade Runner par exemple, sans être totalement dysphorique.

Assez logiquement, le synthétiseur est l’instrument qui fait écho à cette fantasmagorie spatiale. L’invention même des premiers modèles commercialisés coïncide d’ailleurs à peu de choses près avec les premiers pas de la conquête spatiale. Toutefois, un subtil jeu des sept différences s’établit par rapport à la kosmische musik théorisée par Tangerine Dream au début des années 70 : déjà parce qu’ici le format court est privilégié, la miniature plutôt que la suite ; ensuite en raison de la voix, aussi timide soit-elle, qui s’y affirme comme la trace d’une présence humaine. L’homme est mis au premier plan ; ses angoisses, ses vertiges, son rapport à l’autre.

La musique de « Minn Sjó» est donc stellaire, cosmique au sens littéral : le thème des étoiles ne semble pas simplement décoratif ; il rend compte d’un rapport singulier au monde qui se traduit par l’évitement, l’esquive, la fuite. La chanson Kosmadomamama l’exprime clairement : s’affranchissant des lois de la gravité, le corps s’enfuit hors de son assignation terrestre, et contemple le monde au-dessus des nuages, à la façon d’un satellite. L’espace, c’est le lieu de la fuite, de la soustraction au monde. Si cette musique est « planante » c’est bel et bien parce que la pesanteur ne s’y exerce pas comme sur terre. Dans le morceau Tsunami, la voix est en retrait, presque indistincte, et chante la catastrophe sur le mode de la comptine. Le tsunami se transforme en cure thermale, et toute la violence potentielle du titre est évacuée, domestiquée par une voix qui murmure, qui se cache. Le tsunami, c’est le nouveau bain à remous. Or dans l’eau, comme dans l’espace, on s’imagine plus léger, flottant, on se meut différemment, on s’abandonne comme Loana. Le flottement, c’est peut-être le maître-mot de cet album, dont le titre (merci Google Trad) signifie « Ma mer » en Islandais.

Contrairement aux précédentes sorties du groupe, dans lesquelles, comme dans le bortsch, il y avait à boire et à manger, ici, zéro déchet. Leur précédent album, « Loversgrove », sorti sur Anywave en 2015, témoignait déjà d’une maîtrise indéniable des ambiances et des textures, mais sans cette assurance, cette impression d’évidence qui se dégage de leurs nouvelles compositions. Chaque morceau ou presque (sauf Losers, un peu raté, mais ça n’a pas gâché mon plaisir) est mémorable et entêtant. Jetez-vous dessus, c’est en écoute terrestre ci-dessous, et ça va bientôt tourner sur les tous tourne-disques martiens.

Bad News From Cosmos // Minn Sjó // Anywave Records
Sortie le 29 novembre 2016 (CD et numérique): https://anywave.bandcamp.com/album/minn-sj
Crédits pochette : Julien Carreyn & Myriam Barchechat.

Cosmos

1 Comment

  1. Primois

    26 novembre 2016 at 17 h 02 min

    Cher Boris
    bien sûr que nous sommes des poussières d’étoiles ! Où crois tu que l hydrogène s’est transformé dans tous les autres corps du tableau de Mendéléiev ?
    La réalité est plus forte que tu ne crois, petit frere !

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