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COUP DE SOLEIMAN

« Aérien », « Solaire », « Lumineux » ou encore « brillant »  ; autant d’adjectifs inrockuptés qui traduisent mal la réussite du premier album d’Adrien Soleiman à paraître le 23 septembre chez Tôt ou Tard. Derrière le mur du con sur lequel viendront sans doute se taper les experts en cynisme, une certaine idée de la revanche qui rend autant hommage à l’excès d’honnêteté des années 80 qu’à la belle variété française.

Et puisqu’on en parle, il faudrait un jour arriver à écrire en détail à quel point les réseaux sociaux ont pu lui faire du mal, à cette variété française. Après le traumatisme du pathos humanitaire dans les années 90 (Goldman), le néo-réalisme rohmerien des années 2000 (Delerm) et le château gonflable de la nouvelle scène pop incarnée par les chanteurs de la croix en plastique, vint cette époque blasée dans laquelle nous vivons encore, et dans laquelle un chanteur français exprimant des choses sincères dans sa langue natale passe aussitôt soit pour un étudiant attardé de fac de lettres, soit pour un pédé.
L’interminable liste des artistes récemment marketés pour reprendre le flambeau des Daho, Lavoine et consort est évidemment l’une des raisons de l’affaiblissement du genre, mais elle n’explique pas tout. Et certainement pas pourquoi l’auditeur revenu de tout s’est lentement détaché de cette idée du tube FM fédérateur, à la fois simple dans sa forme et complexe dans sa réussite, et qui permit à la génération des chanteurs eighties de s’enrichir sur le dos de l’amour collectif. Sur le ‘’Brille’’ de Soleiman, il y trois tubes : Poisson Volant, Rue des Etoiles et Près de moi. Ca fait déjà trois de plus que sur la majorité des disques vendus mensuellement comme la prochaine relève d’un genre complètement pété depuis au moins dix ans.

Il fut pourtant un temps où les gens – des garçons même ! – écoutaient des disques comme le ‘’Superflu’’ de Pascal Obispo en cachette, et en se souciant peu de savoir s’il serait mal vu d’afficher cette référence sur une timeline publique. Ce temps c’était, en fait, il y a vingt ans. Les chanteurs chantaient, les acheteurs achetaient, le tube était placé en piste 1 et les K7 se retournaient à la main. Un autre siècle qu’on racontera bientôt dans les livres d’histoire ; non pas que les chansons étaient mémorables (plutôt l’inverse) mais un public semblait ouvert à l’idée qu’un mec puisse entrer sans frapper dans la cuisine pour leur déballer un morceau gueulée à gorge déployée entre le gigot et le journal de TF1. C’est dingue comme, en écrivant cela, la variété semble s’être pris un Boeing sur la gueule. De cette ère pré-glaciaire restent aujourd’hui quelques icônes planquées dans le hall de la maison de retraite et surtout une palanquée de nouveaux chanteurs-graphistes déroulant une impressionnante liste de chansons sans refrains avec un foulard sur la gorge ; de peur de prendre froid à exprimer tout haut ce que plus personne ne pense du tout.

Le sens de la navigation d’un auditeur s’étant horizontalisé – merci Youtube, c’est alors que le ‘’Brille’’ de Soleiman, un temps pressenti pour être signé sur une plus petite maison de disques, donne l’impression de nager à contre-courant. Transition malheureuse vers le premier titre à avoir fait lever l’oreille, le titre Poisson Volant est l’un de ces Ovnis de l’année 2016 qui aurait parfaitement pu avoir sa place en airplay dans les cours d’école. Le fait qu’il ait été remplacé par PNL et une armée de rappeurs fringués comme des vendeurs de chez Celio Sport n’est en soi pas un drame, mais il permet de remarquer mesure après mesure à quel point le gros doigt du pied peut encore s’avérer sensible à une mélodie bien troussée.

Cette réussite artistique, qui rappelle tantôt le Bryan Ferry période brushing ‘Boys and Girls’ (Brille) tantôt Chamfort ou Balavoine (Frappe moi d’amour), est d’autant plus surprenante qu’Adrien Soleiman (saxophoniste de formation) possède un physique, si ce n’est anachronique, du moins anguleux et aux antipodes des morceaux qu’ils chantent. C’est à dire que les morceaux de Soleiman ne sont pas vraiment des coins de table et si saillants ils sont, c’est sur leurs bases rythmiques, redoutables. On oserait presque dire, à force d’avoir entendu trop de « nouvelle scène pop française » jouée par des prestataires de service ayant appris la guitare sur une palette graphique, que les basses sont ici vraiment jouées, la voix vraiment enregistrée sur un micro avec une main sur l’oreille comme dans un clip pour lutter contre la famine en Ethiopie, la batterie cognée par un type qui n’a pas vraiment fait carrière dans une entreprise de démolition dans une vie antérieure. En bref, et pour le dire bien, ‘’Brille’’ est un vraiment disque. Tout l’inverse d’un disque pour de faux à la durée de vie d’une mort subite (plus d’explications en consultant la rubrique Perez). A force d’écouter ce disque dansant sans aucun second degré ni arrière-pensée mercantile, on se prend à rêver d’un remix de Rue des Etoiles par Paradis pour espérer se cogner les genoux au rayon pâtes fraiches de la première superette de quartier. Inutile de préciser qu’arrivé là, sur la mappemonde du cool, vous êtes désormais à mille lieues de la souffrance des génies maudits vendant leur désespoir en cuir comme d’autres bradent leurs organes ; mais vu l’état de dégénérescence générale du vivre ensemble, autant admettre qu’il y a peut-être un lien entre la fin du Top 50 et la montée des extrémismes.

Evidemment, et comme avec tout objet brillant, la trajectoire du disque d’Adrien Soleiman est imparfaite : la pochette est ratée, les paroles dada-droguées un peu gnagnan (Un couplet comme « L’amour du retour / Manifeste détour / L’enfant firmament se joue du serpent », c’est soit Jim Morrison soit du Cali) et l’emprunt inconscient au Lettre à France de Polnareff sur J’ai le cœur enflé est un peu gros. Qu’importe. Une fois passé l’été indien de l’emballement médiatique, cela laisse une belle marge de progression pour celui qui devrait un jour autant plaire à votre mère qu’à votre petite sœur.

Adrien Soleiman // Brille // Tôt ou Tard (Sortie le 23 septembre)
http://www.adriensoleiman.com

3 Comments

  1. philippelegry

    2 septembre 2016 at 5 h 58 min

    Les Français sans leur « soupe » seraient perdus !!

  2. sans les mains

    3 septembre 2016 at 7 h 44 min

    Je lis Un roman français de beigbeder (pas sûr de finir), soupe imprimée du même tonneau que cette soupe à ouïr.

  3. VLBD

    18 février 2017 at 18 h 14 min

    Aux deux barbons qui viennent de causer ci dessus
    « les raisins sont trop verts …. »vous connaissez ?

    moi j’aime le PAILLETTE d »émotions de ce disque

    et d’ailleurs j’adore la SOUPE comme j’aime l’enfance que certains savent garder si PRES de NOUS

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