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« CHÉBRAN » : LA COMPILE FARCE TRANQUILLE

"Chébran – French Boogie", la nouvelle compilation du label Born Bad, est un objet rare, drôle et déstabilisant, regorgeant de ratages commerciaux et de crashes textuels portés par la funk synthétique des années 80. Autant de wannabe-hits précipités dans les grands fonds des charts avant que le rap n’emporte tout.

Après une douzaine de compilations précieuses, souvent pour leurs qualités documentaires, et parfois musicales, le label de J.B. Guillot déterre une nouvelle série de titres en creusant toujours plus profond dans le cimetière de la face cachée de la pop. Là où la fantastique compil Bippp balayait la période 1979/1985 de la « French Synth-Wave », Chébran – French Boogie scanne aujourd’hui la période 1980/1984 d’un genre qui n’en sera jamais vraiment, gardant un pied dans la disco-funk des 70’s tout en calant l’autre dans la porte à peine entrebâillée du rap, les synthétiseurs à burne servant de pont de singe entre ces deux rives. Ce boogie – également appelé funky, disco-funk ou disco-boogie – est donc à considérer comme un style strictement transitif, tout cul entre deux chaises étant voué à échouer sur le lino. A la télé, à la radio, le grand public verra passer les quelques étoiles filantes et fluo de cette mouvance ayant pour nom Elégance (Vacances j’oublie tout), Le Club (Un fait divers et rien de plus), Tristan (Bonne bonne humeur ce matin), Regrets (Je ne veux pas rentrer chez moi seule), Claudia Phillips (Quel souci Montaigne et la Boétie), Bandolero (Paris Latino), et le plus célèbre d’entre tous, Chagrin d’amour, avec ce tube hantant encore aujourd’hui les ondes de Nostalgie et Chérie FM : Chacun fait (c’qui lui plaît).

 Histoire d’un braquage raté 

Autant de hits que notre compile élude soigneusement, sa vocation étant donc d’exhumer le corps des soldats inconnus de la pop made in France. Dans Chébran – French Boogie vous trouverez tous les ratés de cette non-scène, tous les laissés pour compte d’une ruée vers un mauvais filon, portés par des artistes je-m’en-foutistes ou opportunistes, des producteurs arrivistes, entrés en studio pour faire un coup ; les 80’s restant à tout jamais LA décennie des tubes sans lendemain. Certains portent des noms donnant une idée précise de la notion de « cool » à cette époque, comme Interview, Style, Casino, New Paradise ou Attaché Case. Ils sont DJ au Palace, top model américaine, ex-taulard, requins de studio ou jeunes espoirs sortis du ruisseau, et finiront tous protagonistes de « l’histoire d’un braquage raté », ainsi que l’analyse Born Bad.

Capture-d’écran-2015-10-26-à-12.52.46Le style boogie, c’est une rythmique funky dopée aux caisses claires explosives des années 80, des basses qui slappent comme des élastiques – quand elles ne sont pas préférées à des séquences synthétiques lourdes comme un train de marchandise –, des cocottes de Fender Stratocatser réglées en mode « quack », des gimmicks de synthés en cascades et surtout, surtout, des couplets rappés – la plupart du temps par des Blancs, selon un flow parfois si maladroit, si bancal, que ça en devient attachant (nous parlons d’une époque où rien que le fait de parler au lieu de chanter était une révolution en soi). Une musique profondément influencée par la première vague d’un hip-hop alors plus divertissant que revendicatif, portée par Break Machine, Kurtis Blow, Grandmaster Flash, Whodini ou The Sugarhill Gang. C’était juste avant qu’on ne passe du smurf au breakdance, des lyrics potaches aux sujets qui fâchent et, qu’en France, les blancs-becs ne cèdent leur place en studio aux enfants d’immigrés.

Mais pour l’heure, nos amis Chébran tentent de surfer sur le succès de Chagrin d’amour et compagnie, évoluant sur un spectre esthétique allant des bouffonneries régressives de Richard Gotainer à la funk crade et glaciale de Gainsbarre sur Love On The Beat. La compilation de Born Bad révèle d’ailleurs la qualité professionnelle de ces productions qui ont dû nécessiter une mise de départ substantielle. On n’est pas chez les punks. Même si les paroles inoculent une bonne dose de subversion, mais toujours avec le sourire. A commencer par le texte de Krootchey dans Qu’est-ce qu’il a (d’plus que moi ce négro là?), qui enfonce le clou en se faisant shooter par Pierre et Gilles pour la pochette, grimé comme le Noir de Banania. Un artiste qu’Alain Pacadis décrira en ces termes : « L’ancien DJ du Palace et des Bains-Douches tente un croisement entre un Henri Salvador branché et le tirailleur sénégalais hilare des publicités Banania, apparaissant, tour à tour, en rasta défoncé, tyrolien amoureux, Fu Manchu exotique ou belle blonde platine, avant de se livrer à un ballet à la Busby Berkeley sur un planisphère géant. » Même lorsqu’ils sont graves, les thèmes abordés par ces 17 artistes sont systématiquement interprétés selon une bonne humeur quasi-contractuelle. C’est ainsi que Bianca, dans La fourmi, raconte avec béatitude l’histoire d’un viol en réunion par cinq voisins de palier (la cigale, quant à elle, se fera déglinguer par « sept portoricains »).

La pop à Nanar

Chébran – French Boogie déroule l’histoire d’une « pop insouciante aux paroles potaches, ainsi que l’explique Born Bad, une musique en phase avec son époque, qui glorifie au passage le luxe, la réussite et un certain mode de vie consumériste incarné notamment par Bernard Tapie. » Sa pochette elle-même évoque à la perfection cette dictature de la décontraction, à travers un portrait dessiné de François Mitterrand qui pastiche à merveille les codes graphiques de l’époque, où Tonton déclare dans une bulle : « Vous auriez dû dire câblé ! » Pour ceux qui ne connaissent pas cette séquence d’anthologique de l’interview politique, l’image fait directement référence à l’émission Ça nous intéresse Monsieur le Président de 1985, sur TF1 pas encore privatisée, où Yves Mourousi, le présentateur le plus relax du PAF, teste la « jeun’s credibility » de l’homme d’état en lui demandant s’il connaît la signification du terme « chébran ». Dans un rictus sournois et l’index dressé en l’air, Dieu tente de ringardiser en live le journaliste : « Mais c’est déjà un peu dépassé, hein, vous auriez dû dire câblé ! » Un terme jamais employé en France, ni par celle d’en haut, ni par celle d’en bas. L’exercice de démagogie vire au nazebroque, la démonstration de coolitude à la ringardise. Le verlan reste l’apanage des jeunes, la politique celui des vieux, et la Terre continue de tourner. Mais bien tenté, Tonton.

Revenons à notre compile câblée et sa musique pas prise de tête, aussi éphémère qu’un Kodak jetable, un stylo Bic ou un rasoir Gillette, qui tente de s’épanouir dans ces années Fram et Club Med où tout se devait d’être fun, cool, relax, des clips méchamment chatoyants de Jean-Paul Goude aux publicités sur papier glacé pour les cigarettes Peter Stuyvesant, toujours truffées de yachts, de Boeing et de planches à voile. Une esthétique criarde qu’épouse sans réserve le French Boogie, avec ses histoires de drague, de fête ou de boulot galère, cultivant un fétichisme pour toute sorte d’objets faisant office de marqueurs sociaux et générationnels. Dans A mon âge déjà fatigué de Pierre Edouard, on retrouve le chocolat instantané, des pulls et pantalons à damier, des stéréos, vidéos, radios portables, platines-cassettes, et des groupes comme Police, les Buggles qui sont premiers au hit parade, ainsi que la pochette des Specials dans laquelle « y a Johann Strauss, encore Papa qui s’est planté ». Dans La dégaine, Trigo & Friends nous enseignent l’art d’un « look ok » pour sortir en boîte : « Jeans stone-washed, t-shirt fripe, blouson pilote vieilli, santiags aux pieds, voilà la vraie dégaine ! ». Et c’est ainsi que « deux blondes à la chebou, j’attaque royal ! » La boîte de nuit, qui cristallise ici tous les fantasmes, New Paradise nous en parle aussi sur fond de disco. Car c’est là que l’on mène la « Easy Life » en tapant dans ses mains pour montrer qu’on est « branché, pas du genre prétentieux ou mal baisé ». Yannick Chevalier, dans Ecoute le son du soleil, ne dit pas autre chose : « Laisse tomber tout c’que tu fais/La nuit c’est fait pour s’éclater/Sur mes platines, j’ai l’traitement d’choc/Funky, black soul, reggae and rock/Musique tabla, musique des îles/Y a du feeling sur le vinyle ». On en a des frissons… Quant à Pathé impérial, du groupe Casino, sans conteste le morceau le plus taré de la compile, les paroles déroulent le menu d’un restaurant chinois (cuisine alors en vogue), du porc au soja à l’alcool de riz en passant par le poulet curry, et scande dans son refrain : « Cuisine exotique/Ambiance romantique/Mélodie divine/Prix pas excessif »… Vous entendrez rarement plus con que ça.

Fallait pas commencer

Mais le disque témoigne aussi de l’évolution des mentalités avec des paroles assumant un langage trivial. Les gros mots n’étaient jusqu’ici tolérés (et encore) que dans la bouche des poètes, Brel ou Ferré en tête. Mais les impertinentes années 80 voient triompher des artistes comme Lio qui, avec Fallait pas commencer, lâche sur la FM : « Mon vieux t’es un connard avec un grand C ». Sans oublier Gainsbourg, en pleine période salasse, et son No Comment où il bande sans vergogne pour des « salopes », des « actrices », des « putes » et des « gamines » ; un titre qui passera comme un lettre à la poste chez Dimanche Martin ou Cadence 3 de Guy Lux. Chébran est lui aussi truffé de gros mots lâchés très naturellement, de « Salut les salauds » avec Interview à « J’emmerde les gens » ou « T’as qu’à fermer ta gueule » avec Gérard Vincent. Preuve que la liberté d’expression faisait son chemin dans les années 80, autant que le bon goût perdait du terrain.

Diamétralement opposée à Bippp, monochrome et dépressive, la nouvelle compilation de Born Bad propose une galerie de tocards sympathiques aux couleurs vives, chargée de one-shot qui ont tous raté leur cible, écris par des musiciens malins et des paroliers souvent catastrophiques, empêtrés dans leurs narrations bordéliques, rebondissant sur des rimes trop faciles. Mais c’est avec un plaisir coupable que s’écoute Chébran-French Boogie, qui se révèlera pour certains la madeleine rassie mais encore gouteuse d’une époque tendrement débilitante, croquant une décennie 80 parallèle, une démarque de culture pop, voire une uchronie où les tricards du Top 50 auraient triomphé, passeraient encore aujourd’hui sur Nostalgie, palperaient de la Sacem en guise de retraite complémentaire et vogueraient en équipage cacochyme dans les bus de la tournée Star 80.

Compilation ChébranFrench Boogie // Born Bad

2 Comments

  1. JB

    5 novembre 2015 at 15 h 34 min

    Hello l’article est super. mais histoire d’être plus juste, c’est Fred de SERENDIP LAB qui est le moteur sur ce projet. Grace lui en soit rendu…. JB

  2. benjaminboris

    6 novembre 2015 at 20 h 34 min

    La dénomination n’est pas anodine en fait, et les mecs du « funk » se foutait bien de la gueule de la disco par exemple, comme le boogie est plus généralement l’étiquette par laquelle on a designé ces pépites kitsch ensoleillées par la suite… C’est des guerres de chapelles mais ça montre bien l’importance des étiquettes en France.

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