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2698 secondes de malaise avec le Black Rebel Motorcycle Club

Depuis quand un groupe de musique, a fortiori un groupe de rock, doit-il être sympa ? A l’occasion de la sortie du « Wrong Creatures » du BRMC, posons-nous la question grâce à une interview aux airs de douche froide.

A force de rencontrer des groupes qui n’ont rien à dire, on avait presque oublié que leur rôle, une fois assis dans le canapé du service promotion, n’a pas toujours été de servir la soupe à des journalistes à peine moins cons qu’une cafetière à dosettes. Si la plupart, ces jours-ci, vont aux labels comme on irait à l’usine, sans aucune réflexion sur leurs produits ni sur la manière de les vendre, le Black Rebel Motorcycle Club, lui, semble avoir trouvé la solution : faire un max de bruit sur ses albums successifs et éviter de trop réfléchir à la manière d’assurer le SAV, qu’ils assurent d’ailleurs sans trop se plier à l’exercice.

Avant d’en venir au contenu de cette interview bras de fer, tout de suite, un point météo des 20 dernières années sur le pays du rock : mine de rien, le BRMC, à force d’albums qui souvent font la gueule et creusent le noir, ont finalement enterré un paquet de groupes à qui l’on promettait pourtant un avenir plus radieux ; citons en vrac : Dandy Warhols (condamnés à sortir best of sur best of et bientôt à se produire dans des McDo du suburb), The Strokes (désormais des momies trentenaires, bientôt quadra) The White Stripes (auto-suicidés avant que ça ne finisse trop mal), The Kills (qui aurait mieux fait d’en faire de même), The Raveonettes (quelqu’un à des nouvelles ?), Black Mountain (perdus de vue), The Vines (un leader qui perd la tête, forcément…) et dans une moindre mesure, même le Brian Jonestown Massacre, dont les derniers albums font le même effet qu’un asthmatique franchissant la ligne d’arrivée sur une civière. Un poil moins destructeur que « Beat the devil’s tatoo » (2010) et « Howl », le dernier né permet quand même de mesurer le chemin parcouru depuis les débuts, quelque part à la fin des années 90, et qui s’apparente de plus en plus à un chemin de croix pour Robert, Peter et Leah, trois apôtres jetés dans un désert et entourés par les cadavres du « retour du rock » dont ils semblent les seuls rescapés. Rescapés du « dégagisme » qui a touché tous leurs copains tombés pour la cause, rescapés de l’ancien monde où votre popularité ne s’évaluait pas encore au nombre de fans sur votre page Facebook, rescapés, enfin, d’une époque où faire la tronche sur vos photos presse ne vous condamnait pas à la dernière page des journaux, section « rechute dans la drogue ».

Sans transition, notre précédente rencontre remontait jusque là à 2005. Peter Hayes tentait bien que bien que mal d’expliquer l’album « Howl », et Nick Jago, drogué jusqu’aux oreilles, balbutiait des choses incompréhensibles que seuls les abonnés des cliniques pour alcoolémie extrême semblaient pouvoir comprendre. Douze ans plus tard, round 2 : si le groupe est toujours vivant, la méthode, elle, n’a pas changé : l’animal est toujours aussi difficile à apprivoiser. Et c’est ainsi qu’on se retrouve pendant 40 longues minutes à tenter d’extirper quelques mots à Robert, dépité par les questions, Peter, d’humeur bégayante post jetlag, et Leah, douce conciliatrice d’une relation triangulaire qu’on n’imagine pas facile tous les jours.
La suite n’est qu’une partie de ping pong géant où chaque réponse fait le même effet qu’une balle de golf dans la machoire ; et après tout, c’est peut-être la meilleure des piqûres de rappel : non, il n’a jamais été écrit qu’un bon groupe de rock devait être composé de créatures sympatoches pour durer. Bienvenue au Black Rebel Fight Club.

Commençons avec ma première question… sauf qu’en fait je ne suis pas certain que ce soit la meilleure pour commencer.

Robert Turner : merde, t’es pas sensé commencer avec ta meilleure question ?

C’est juste que cette après-midi je réalisais que vous êtes là depuis plus de 20 ans. Et j’étais surpris.

Robert Turner : eh bien… moi aussi.

D’une certaine manière, vous n’étiez pas programmés pour ça.

Robert Turner : sache que moi-même je n’y crois toujours pas. Techniquement, le BRMC existe depuis 17 ans.

Leah Shapiro : pour moi, ça fait dix ans.

Robert Turner : Je sais pas quoi te dire de plus… A part qu’en toute logique, on devrait pas tarder à crever. Aha.

C’est justement « marrant » que tu dises cela, parce que notre première rencontre remonte à 2005, pour « Howl », et ça n’avait pas l’air d’aller super bien à l’époque [le batteur Nick Jago sortait juste de cure de désintox et tournait en rond autour de sa chaise pendant que Peter Hayes tentait de ne pas mourir d’une apoplexie à chaque réponse, Ndr]. D’où mon insistance sur votre survivance à vous-même, en fait. Car « Wrong Creatures » est vraiment un bon album.

Le groupe : [LONG SILENCE DE MORT]

Peter Hayes : tu veux, tu veux savoir comment on a réussi à survivre, musicalement ?

Précisément.

Peter Hayes : on doit ça au fait que les gens continuent d’aimer nos albums, je pense. Bon, ça n’a pas toujours été le cas ces 15 dernières années. De façon très égoïste, je crois que nous avons besoin de faire du bruit pour nous-mêmes ; si ça ne vient pas de toi, personne ne te rendra jamais heureux. Et c’est toujours aussi surprenant de voir que nos « fans » sont toujours au rendez-vous.

« On essaie de rester simples, mais tout le monde croit que nous sommes des enculés. »

Si l’on parle de survivance du BRMC, on peut aussi parler de meurtre : vous avez « tué » un paquet de groupes, à commencer par les Dandy Warhols, qui fêtaient récemment les 20 ans de « The Dandy Warhols Come Down ». Quand on écoute « Wrong Creatures », on n’a pas l’impression d’écouter un groupe qui tourne en rond. Ca marche comment, ça marche toujours pareil : vous trois, en studio, tournant autour des guitares ?

Leah Shapiro : A peu près oui.

Peter Hayes : Robert, tu veux répondre ? [Robert fait signe que non, on n’entendra plus Robert pendant dix minutes, trop occupé à prendre sa tête entre ses mains à l’écoute de chaque question] Okay donc oui, c’est toujours un peu pareil, les idées vont et viennent, on tente de les attraper du mieux qu’on peut. La grande différence avec les albums d’avant, c’est qu’on a davantage fait les choses à notre manière en se foutant un peu de l’avis de l’entourage. Pour le meilleur et pour le pire, en fait.

Tout à l’heure j’ai mentionné votre album « Howl », un vrai disque de blues selon moi. Dans les sonorités, les paroles ayant trait à la foi, Dieu, et d’une certaine manière : la rédemption perpétuelle. Est-ce quelque chose qui vous habite encore aujourd’hui ?

Peter Hayes : on n’a pas tous le même point de vue là dessus. La manière dont je vois la chose, c’est que la foi impacte tous mes choix de vie… putain je sais pas où tu veux m’embarquer là. Disons que la foi, au delà de la croyance spirituelle, est importante.

Nan je vous demande ça parce que…

Peter Hayes : putain j’ai l’impression de répondre à côté à chaque fois, aha !

Nan mais regardez : vous êtes tous fringués en noir, vous composez des morceaux généralement pas joyeux, d’où mes questions sur tous les clichés qui vous entourent, de l’auto-destruction à la foi, c’est presque un conte biblique le BRMC, en fait.

Robert Turner : [soupir]

Peter Hayes : Euh… c’est peut-être dur à suivre pour les gens extérieurs au groupe, pour nous c’est très clair. Merde, je suis encore en train de répondre à la mauvaise question…

« Tu veux en venir où en fait ? »

Y’a pas de mauvaises réponses, uniquement de mauvaises questions…

Peter Hayes : le drame de tout ça, c’est qu’on essaie de rester simples, mais tout le monde croit que nous sommes des enculés, aha. Ta question sur les fringues en noir, l’ambiance glauque, je la comprends, mais on ne surjoue rien, on vit comme ça, sans calcul. Et plus on tente de s’expliquer, et moins ça marche.

Leah Shapiro : tu oublies de préciser que se fringuer en noir c’est un choix délibéré ; aux Etats-Unis les conditions de tournée sont tellement pourries qu’on t’offre jamais une putain de douche…

Robert Turner : eh ouais tu vois on est obligé de tourner avec des fringues sales [le mec se fout de ma gueule au cas où vous n’auriez pas remarqué, Ndr]. Je crois que la majeure partie de tes questions tournent autour de « comment vous avez survécu », « pourquoi vous vous fringuez en noir », « c’est quoi votre but », « où est la tension »… ce genre de trucs. Tu veux en venir où en fait ?

Au fait que contrairement à la majorité des groupes vous semblez n’avoir jamais réalisé le moindre compromis pour rester vivants dans ce business. Robert, pardon de te demander ça, mais mes questions semblent furieusement te déplaire, tu peux m’expliquer pourquoi ?

Robert Turner : Oh ! C’est pas qu’elles soient mauvaises, c’est même plutôt intéressant en fait ; le truc c’est que je n’aime pas les choses faciles… Y’a un conflit dans ma tête, permanent depuis le départ, entre la philosophie punk consistant à emmerder le monde et à faire la musique pour soi, sans avoir de label ; et puis de l’autre côté, y’a… le commerce. Et le fait de pouvoir payer ses factures, vivre de manière décente. A certains moments nous avons du faire quelques compromis pour protéger ce en quoi nous croyons depuis le début, mais la question est toujours la même : ce putain de job, tu le veux ou non ? Si la réponse est oui, alors tout ce qu’on raconte depuis le début de cette interview, ce sont des problèmes de riche. Le fait de porter des blousons noirs, par exemple, devoir l’expliquer, devient alors subitement ridicule, c’est un non sens, une blague ; et ça nous éloigne de ce qui nous intéresse le plus : arriver à composer de bons morceaux, savoir en parler (ou pas), et mettre tout son cœur dans ça, prioritairement. Ca n’empêche pas que faire des interviews soit aussi notre business, et quelque part, ça c’est un autre problème. Désolé si j’ai semblé tendu en écoutant tes questions… c’est juste que ça me fait pas mal réfléchir.

Après 20 ans de carrière, vous ne vous êtes jamais dit que le BRMC pourrait arrêter de donner des interviews et laisser la musique parler par elle-même ?

Peter Hayes : c’est… c’est une autre manière pour se connecter aux gens qui sont capables de nous entendre.

La dernière biographie en date stipule que vous refusez d’avoir le moindre leader dans le groupe, aucun porte parole officiel donc. Vrai ?

Robert Turner : ça dépend des jours… [il tripote un magazine de mode avec Jehnny Beth de Savages en couverture, Ndr] on essaie de donner autre chose que ça [le magazine en question].

Peter Hayes : je me sou-souviens des glandes qu’on avait la première fois où on, ona a fait la couverture du NME

Robert Turner : c’est tellement plus facile de vendre des disques quand tu joues le jeu médiatique… Le label arrête pas de gueuler parce qu’on n’est pas assez présent sur les réseaux sociaux. C’est quoi déjà leur mot ? « Contenu » !

Peter Hayes : « On a besoin de contenus »… ahahaha.

Ou d’une histoire à raconter aux gens.

Robert Turner : le BRMC a une position ambivalente sur les réseaux sociaux ; on en saisit bien l’intérêt, mais tout est désormais prédigéré comme dans un gigantesque intestin. Cela dit, je ne sais pas si des groupes comme The Soft Moon auraient vu le jour sans Internet, c’est paradoxal.

Peter Hayes : le problème de la « célébrité », c’est… d’accepter de donner aux gens ce, ce qu’ils veulent. On essaie de faire gaffe à ça, pour ne pas passer du mauvais coté de la ligne.

 

Une dernière question, parce qu’on me fait signe [l’interview a commencé il y a 40 minutes et le ticket suivant est prêt à se faire mordre, Ndr], pour boucler tout ça…

Robert Turner : c’est le moment où tu nous poses ta meilleure question ?

Aha ! Nan, je me demandais juste, honnêtement, si c’était votre pire interview de la journée.

Robert Turner : Nan, même pas ! Le plus difficile, certainement, parce que tu nous as obligé à réfléchir. J’ai bien capté ta technique : tu laisses flotter les questions et nous encourages à discuter entre nous pour créer une discussion. C’est toujours plus intéressant que les réponses blanches ou noires où tout est tranché par avance. C’est à l’image de nos disques, le dernier spécialement, pour lequel on a pris pas mal de temps – pas la meilleure idée du siècle pour être honnête – alors qu’on pourrait faire comme tous les groupes du moment et réfléchir moins, sortir des disques, voire des EP’s, tous les ans. Ce serait plus facile à digérer pour les gens, que d’aller dans leur sens. Mais ne va pas croire qu’en faisant l’inverse on fasse un gros « fuck » au système, aha !

Black Rebel Motorcycle Club // Wrong Creatures // Vagrant Records (PIAS)
http://www.blackrebelmotorcycleclub.com/

4 Comments

  1. la veuve qui branle tout ce qui passe bvd poissonieres

    16 janvier 2018 at 10 h 28 min

    l’etat est Faux, Debout Prisonniers!

  2. Gwendoline ta meilleure amie

    16 janvier 2018 at 15 h 08 min

    bravo, ce coup-ci on n’est plus très loin de spinal tap (par contre lester bangs… mais on fait ce qu’on peut.) Sinon la musique t’intéresse ou l’idée c’est surtout de réussir à faire dire au groupe à quel point le journaliste est trop trop intelligent ?

  3. Chapiteau

    17 janvier 2018 at 5 h 36 min

    Big up au dernier mec de la Terre à encore dire « Robert Turner ». Fallait le faire quand même.

  4. Bouisson

    22 janvier 2018 at 0 h 48 min

    Rarement lu une interview aussi désobligeante, aucune question vraiment posée sur les morceaux. La palme du journaliste le plus relou.

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