A l’heure où la société française en est encore à se demander si endormir définitivement ses retraités permettra aux nouvelles générations d’arrêter de rêver à une vie de salarié sans encombres dans une société où le vapotage d’intérieur sera bientôt devenu le dernier acte d’insoumission possible, les Pixies se reforment pour un nouvel album studio. « Ils sont de retour après plus de 20 ans d’absence ! » claironne le communiqué. Tout le monde se lève ! Et se rassoit, un peu fatigué, pour écouter « Indie Cindy ». Puis meurt dans d’atroces souffrances.

Commençons par un constat objectif : le cinquième album studio des Pixies fait le bruit d’un pet sur une toile cirée et procure autant de plaisir qu’un thermomètre qu’on s’enfonce en solitaire avec le bruit du périphérique en arrière-plan. S’il fallait traduire ce disque en son, on penserait en vrac à la fanfare d’une maison de retraite, voire au hoquet poussif d’un type qui, condamné à la chaise électrique, souhaiterait en une seule mélodie exprimer son dégout à la face de l’humanité. Dit comme cela, c’est un peu fort de café – ce disque en manque cruellement – mais il y a dans « Indie Cindy » tous les ingrédients d’un retour raté, d’un retour pour rien, d’un retour sans gloire ; tous les indices d’un re(ma)niement sans promesses.

Kim Deal ayant démissionné l’année dernière – comme quoi la cure de desintox a parfois du bon – ce sont donc des Pixies en formation resserré autour du line-up historique – Black Francis au chant de canard, David Lovering à la batterie molle et Joey Santiago aux guitares ciselées – qui viennent redonner des nouvelles ; comme si le monde n’attendait que ça et que les 23 ans d’absence du groupe n’avaient pas suffi pour se dire qu’on n’en voulait plus de ces années 90 avec leur vestes en jean et leur rock caricatural, leur bandanas dans les cheveux, leur absence d’exigence esthétique et ces poncifs d’arpèges qu’une génération d’ados s’est escrimée à apprendre puis massacrer pendant tout ces longs dimanches sans rien d’autre à faire que d’écouter « Trompe le monde », Noir Désir et les Smashing Pumpkins. Bientôt tous ces gens chercheront une place dans leurs bourgades pourries pour fêter la musique du 21 juin avec d’atroces reprises de Where is my mind. Et puis tous, comme la vie est bien faite, finiront par retrouver un semblant de dignité en devenant responsable commercial de PME avec ce sursis virtuel qu’on appelle le treizième mois.

Où est ton esprit

Attaquer les Pixies sur leur physique aurait évidemment tout d’un coup bas ; ce serait un peu comme moquer le nain pour sa taille, le bassiste pour son manque de charisme, en bref ce serait pour dire comme tirer sur une ambulance. D’ailleurs le physique est l’une des seules choses qu’on puisse louer chez ces Pixies nouvelle mouture ; ils étaient moches dans les années 90, ils le sont tout autant en 2014. Rien n’a changé. De ce point de vue là, les Pixies sont à l’image de leurs fans. Après 23 ans à ruminer le passé glorieux qui les aura vu, année après année, gagner en largeur ce qu’ils perdaient en masse capillaire, leur nouvel essai sonne comme un appel à l’aide. Perdus dans la dernière ligne droite de la quarantaine, les musiciens rentrent leurs ventres devant la glace et s’imaginent en gens qu’ils ne sont plus. Pourtant, leur musique non plus n’a pas pris une ride, toujours aussi mauvaise, toujours aussi boursouflée, codifiée, pleine de ces suites d’accords qu’on devine trois mesures à l’avance, avec ces insupportables chœurs typiques du son Pixies, Beach Boys du pauvre, porté par une batterie jouée à l’enclume.

Disque qui ne ment pas sur ses intentions, « Indie Cindy », à défaut de boire la tasse dans la fontaine de Jouvence, est marketé comme un retour aux sources. Produit – encore que non produit soit plus juste – par Gil Norton, déjà aux manettes sur les disques de la grande époque, ce Prozac sonique, qui si on le broyait dans de petits cachetons avant de l’envoyer par Canadair permettrait sans doute d’en finir avec plus d’une guerre civile, reste en dépit du fait qu’il soit impossible de l’écouter d’une traite sans avoir envie de vomir sur ses enceintes une madeleine de Proust qui ne cache pas sa marchandise. Conçu par des vieux pour des vieux, un disque régressif où Francis n’y va pas avec le dos de la cuillère pour séduire une audience acquise à sa cause ; pas une seule concession à la modernité, pas un seul instrument ou arrangement qui ne soit directement tiré de la fin des années 80, impression de déjà vu qui rassurera sans peine tous ceux qui ne veulent rien voir d’autre. On peut bien évidemment refuser de vivre avec son temps en tapant avec style sur les succès commerciaux de Fauve ou Stromae ; mais pour autant, passer sous silence ces ignobles bouts de tôles passés au karcher qu’on appelle come-back, précédemment avec Garbage et aujourd’hui avec les Pixies, a quelque chose de criminel. Pourquoi pardonner au passé qui revient ce qu’on condamne chez les groupes qui ne marqueront pas l’histoire ? Et pourquoi cette complicité silencieuse à l’égard de groupes cultes passés professionnels dans le c’était mieux avant parce que ce sera pire après ? Même impression que le pote du lycée dont on a perdu la trace pendant 20 ans, et qu’on retrouve un jour, œil usé et joue flasque, à vous expliquer comment la vie l’a rattrapé, lui et ses rêves de gosse.

Pour faire un autre parallèle et pour ne pas citer les électeurs du Front National, on stigmatise trop rarement le fan des Pixies. Celui capable, T-Shirt 100% coton et jean informe en étendard, de vous tenir la jambe sur l’art du contrepoint chez Franckie, et pourquoi « Doolittle » et autres albums mineurs sont le préliminaire d’un rock grunge que plus personne n’écoute. Qu’on m’amène tout ces gens pour qui les Pixies ont été une déflagration, un marqueur important dans leurs vies, l’acte fondateur séparant l’avant de l’après ; qu’on les enferme dans un parc sous haute tension et qu’on jette les clefs dans la rivière.

Une barrière tombe

Jamais vraiment rangé des voitures malgré son long break, le groupe décide de se relancer dans une tournée au milieu des années 2000. En 2006, ils sont à l’affiche du festival de Benicassim ; ça tombe bien, j’y suis aussi. Moitié du set, alors qu’on lutte pour éviter de dormir debout, Black et ses copains guère decker s’arrêtent en plein milieu d’une chanson dont j’ai oublié le nom. L’instant dure, plusieurs minutes. Des milliers de spectateurs tenus en haleine, et un groupe à la limite de poser ses instruments pour quitter la scène, complètement flippé. Quelqu’un a-t-il sorti un gun, comme à Altamont ? Non. Le motif de cette interruption lors du concert de reformation, on l’apprendra plus tard, tient au fait qu’une barrière de sécurité a lâché, et que le célèbre groupe de rock vendu pendant deux décennies comme l’un des modèles de Cobain a simplement les chocottes d’être en prise direct avec un public de gras du bide, quarantaine grisonnante ; un public qui lui ressemble et qui n’a certainement plus la condition physique pour escalader les deux mètres de haut qui séparent le groupe de la meute des festivaliers assoupis. L’anecdote est risible, elle est pourtant véridique. Symptomatique de ces pèlerinages de gourdes qui amènent tant de fans nostalgiques à se ruer en masse à des non-événements. « Indie Cindy » ne fait pas exception.

A l’image de groupes préhistoriques comme Dinosaur Jr et à l’inverse de groupes comme R.E.M., qui auront au moins eu l’élégance de se retirer après une carrière sans pointillés, ces Pixies font aujourd’hui l’effet d’une chaise roulante à pneus crevés, et qu’on tire à bout de bras plutôt que de s’avouer qu’on n’a plus l’âge de sortir. Et le pire dans cette histoire, c’est que ce disque expédié d’une seule main éclipsera une fois encore nombre d’albums réellement indépendants qui auraient mérité un meilleur sort. Elle a beau être indie, cette Cindy est une sacrée garce. Et ses clients, en plus d’être aveugles, complètement sourds.

Pixies // Indie Cindy // PIAS (sortie le 24 avril)
http://ep3.pixiesmusic.com/

16 commentaires

  1. Excellente chronique qui m’a bien fait marrer !! J’ai découvert ce groupe à l’adolescence et l’ai adopté immédiatement. Les 90’s et le grunge m’ont berçé, comme tant d’autres. Puis à leur séparation je n’attendais plus rien d’eux. Et là, un nouveau Pixies arrive. Un bon disque malgré l’absence criante de Kim Deal. Je continue de l’écouter. Et d’écouter leurs vieux disques aussi.

  2. Le papier m’a semblé plus haineux à propos du groupe que de l’album en soi (qui est bel et bien un étron). D’ailleurs la réponse ne mentionne quasiment pas ce dernier.

  3. Il fallait le prendre avec un peu de second degré : Critiquer les Pixies et en même temps encenser Mustang ; Gonzai est le roi de l’ironie !

  4. Le dernier album est bel et bien une sacrée daube (rien à voir avec ce que la clairvoyante Kim Deal fait dans son coin). C’est sûr qu’il n’y a pas du tout de quoi fanfaronner du genre ça y est ils sont revenus, mais annoncer un retour perdant quand on a jamais pensé à un aller gagnant, ça n’a pas beaucoup de sens. Il aurait suffit de déclarer “j’ai jamais pu blairer les pixies” mais bon ok d’accord, voyons ça comme un exercice de style. Pour le coup je choisis quand même le camp du fan de 22 ans, Doolittle étant évidemment une merveille absolue (merde j’espère qu’on va pas me retirer mon abonnement et “m’enfermer dans un parc sous haute tension” 😀 )

  5. Quand Indie Cindy est sorti, j’ai été un peu déçu, comme pas mal de monde. Mais dernièrement j’ai repassé Trompe le monde et au final je pense qu’ils sont tout simplement repartis sur les bases qu’ils avaient laissé il y a 20 ans. Donc effectivement, ce n’est plus le Pixies de Surfer Rosa ou de Doolitle et ce n’est clairement pas celui que je préfère.

    Après je trouve cet article un peu gratuit et ça s’enflamme un chouilla. Je préfère me dire que le pigiste s’est un peu laissé entrainer par l’euphorie de son article. Par contre, on sent clairement que c’est juste un mec qui ne connait pas vraiment les Pixies au final.

  6. oui et non Cédric. Quand Frank Black sort son 1er album solo, là il repart sur les bases post-Trompe Le Monde. Pour Indie Cindie j’ai plus l’impression qu’il part des bases de son dernier projet solo, Grand Duchy (groupe monté avec sa femme) avec ces chansons synthé pop 80’s assez immondes.

  7. oui et non Cédric. Quand Frank Black sort son 1er album solo, là il repart sur les bases post-Trompe Le Monde. Pour Indie Cindie j’ai plus l’impression qu’il part des bases de son dernier projet solo, Grand Duchy (groupe monté avec sa femme) avec ces chansons synthé pop 80’s assez immondes.

  8. Plus que les Pixies, c’est un rejet de l’indé des neigthies. ça rejoint déjà cet article de Bester:
    http://gonzai.com/bernard-lenoir-fondu-au-lenoir/
    ou celui là (de Hilaire Picault):
    http://gonzai.com/pour-en-finir-avec-le-rock-inde-rest-in-piss/
    de mon côté j’avais 18 piges en 92, donc je fais parti des vieux cons maintenant (même si je n’ai jamais eu de bandana dans les cheveux et que je ne dirige pas une PME… mais j’en connais ^^). Bref, ça ne m’a pas empêché de bien me marrer en lisant ces articles. C’est assumé et bien tourné je trouve. J’ai fait mon éducation musicale coincé entre Les Olivensteins, OTH, Starshooter ou les Parabellum, mais je me reconnais à fond dans l’article de Bester (comme vieux con hein!). Je le comprend d’autant plus que je rejette en bloc une partie des années 80 (sauf le punk français vous l’aurez compris). C’est pour moi ce que la musique a engendré de pire (juste pour Les Smiths et les synthé de merde). Bref, voir Sonic Youth au Trans, la Route du Rock 96 et son lineup de folie… Et là récemment me faire The Wedding Present (qui rejoue Seamonsters)… Si j’assume pas de vivre une partie de ma vie musicale comme un vieux con 🙂 Mais grâce à des site comme Gonzaï, Foutraque, Hartzine, etc… je suis toujours à l’écoute, un vieux con caché dans le bois, mais qui écoute de la musique de jeunes.

  9. Bester, en lisant ce papier, je me disais mais qu’est ce qui a du t’arriver pendant un concert des Pixies de si névrotique? Un badtrip? Une rupture? Tu me diras…
    biz

  10. Les Pixies ,c’était un truc de filles et de boloss, comme la pop en général. Un truc mièvre et un peu agité pour rebelle du repas dominical entre papa,maman et la grande soeur.
    Maintenant c’est l’indie-pop d’étudiant imagine-r” Tu as perdu ou tu t’es fait voler ta carte …”.
    Fauve ?
    Greens and blues est une daube.

  11. Résumons. Ce nouvel album des Pixies est une bouse, je m’en fous, je ne l’écouterai pas. C’était prévisible, non ? Revenir vingt ans après, tout vieux et tout gros, quand on fait du rock… quelle idée saugrenue. Le vrai problème, c’est cette reformation, opportuniste, vaine… et sans Kim Deal. C’est un peu comme si les Talking Heads voulaient faire leur grand retour sans Tina Weymouth. Ou Téléphone (lol) sans leur bassiste Corinne (et c’est bien ce qui les bloque). Bref !
    C’est un peu dommage de mésestimer leurs premiers disques : “Surfer Rosa” est quand même une déflagration, un truc complètement taré qui va faire le lien entre Big Black et Nirvana. Les Pixies ne feront jamais aussi bien ensuite.
    Sinon je ne sais pas si laisser un droit de réponse (bonne idée au demeurant) à quelqu’un qui n’était pas né à la sortie de Doolitle (d’après un rapide calcul) peut rendre légitime sa parole. Citer dans une même phrase Joy Division et Duran Duran, euh, comment dire…

  12. “Trompe la mort” c’était l’enterrement. Alors, 20 ans après ?
    Cet article bien écrit au demeurant avec des virgules et des ponctuations placées là où il faut est sans doute l’œuvre d’un(e) penseur moderne, qui n’a pas vu le bon concert lors de la reformation initiale.
    Les Pixies, lorsqu’ils apparaissent sont plus importants que les énièmes causeurs musicaux actuels car ils apportent une nouveauté. Trouvez la nouveauté aujourd’hui ? Fauve ? La Femme ? Soyons sérieux, du copier-collé remake 80’s, voire 70’s quand on fouine dans les archives… mais on s’en fout, ça se laisse écouter…
    Le nouvel album est nul, celui de Dalida aussi, c’est pas grave je ne l’écouterais pas non plus.

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