Des rues vides, chacun retranché chez soi, des rumeurs, des informations contradictoires et une menace qui se transmet d’un corps à un autre. Nous avons déjà vu le film, nous connaissons les variantes, les twists et les rebondissements. Comme tous les monstres, le zombie est le fruit de son temps et c’est vers ce temps qu’il fait retour, le nôtre. Les monstres nous servent à ça, à penser ce qui arrive. En 1954, Godzilla le gros monstre radioactif avait déjà donné une image à ce qui était encore impossible à imaginer et comprendre sur les bombardements nucléaires de Nagasaki et Hiroshima.

On pourrait penser le zombie comme une figure épidémique. Comme l’épidémie, le zombie ne s’explique pas, il est là. L’explication n’intervient que trop tôt ou trop tard, les scientifiques sont débordés – quand ils ne sont pas eux-mêmes responsable de la pandémie. Entre les deux, le temps du fléau est le moment où quelque chose s’échappe et nous prend de vitesse. Il est le temps d’autres formes d’apprentissage, un état d’urgence dont nous ignorons la durée. Le film de zombie donne une forme à ce que nous ne voyons pas, la panique, la fuite, les malades, la contagion et l’enfermement. Il pose aussi un certain nombre de questions, gouvernance de crise, dilemmes dans le traitement des malades, rapports humains, jusqu’au dilemme crucial posé à celui qui au sein du groupe ressent les premiers symptômes. Mais le zombie n’est pas un simple produit de la situation que nous vivons, il la précède et la modèle. Au cinéma le zombie se présente comme symptôme. Il ne dit pas la maladie car le zombie ne peut pas être malade, lui qui n’est ni vivant, ni mort. Il est un autre, il est sorti de l’ordre du vivant pour s’en nourrir.

Zombie vs vampire

Le zombie se construit en opposition à une autre figure qu’il a progressivement submergée et qui est celle du vampire. Le vampire lui-même n’est pas étranger à l’épidémie, en arrivant à Londres Dracula amène la peste avec lui. Au cinéma, Nosferatu est réalisé juste après l’épidémie de grippe espagnole de 1918 et soixante-dix ans plus tard, Entretien avec un vampire inscrit en sous-texte la pandémie du sida. Chez le vampire c’est la transgression et le sexe qui font irruption dans l’ordre social. Avec le zombie il ne s’agit plus d’une crise morale mais au contraire d’une crise de la modernité. Expérience scientifique, arme chimique ou dérèglement du vivant, l’épidémie zombie émerge de la société moderne elle-même. Pour envisager notre présent confiné, vampires et zombies s’offrent comme deux solutions et l’un éclaire l’autre.

Le sommeil de la raison engendre des monstres

Le premier monstre du cinéma est le vampire. Ce n’est pas un hasard car il est une émanation directe du dispositif cinématographique et de son isolement face aux images. Le vampire ne supporte pas la lumière du jour, il vit dans l’obscurité, se repose le jour et ne sort que la nuit. Ombre parmi les ombres, il prolonge sa vie en se nourrissant du sang des autres. Le vampire est le modèle même du cinéphile, figure solitaire, amoureux sans espoir, le vampire vit parmi les images faute de pouvoir vivre parmi les hommes. Les cinéphiles savent d’ailleurs que le vampire n’est pas éloigné du personnage parfait, le héros de Vertigo, lui-aussi amoureux d’une femme qui est l’image d’une morte.

Résultat de recherche d'images pour "dracula coppola"Cette figure du vampire cinéphile apparaît littéralement dans deux des derniers films du genre, Dracula de Coppola (1992) et Entretien avec un vampire de Neil Jordan (1994). Dans les deux films le vampire découvre l’invention du cinéma, moment final où le genre prend conscience de lui-même et de sa place dans un medium condamné par l’évolution du système des images. Mais on le savait depuis presque un siècle, c’est déjà toute séance de cinéma que l’on peut décrire par le célèbre carton du Nosferatu de Murnau (1922) :  « Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. »

Le zombie apparaît plus tard, au moment de l’explosion de la télévision. Il est un pur produit des médias. Dans La Nuit des morts vivants de Romero (1968), premier opus du genre, les personnages écoutent la radio et regardent la télévision. Si le vampire s’inscrit dans l’histoire européenne, le zombie est un produit des networks américains, il apparaît avec la communication (et son interruption). La où le vampire est solitaire, le film de zombie réunit toujours un groupe et ce groupe cherche à la fois à communiquer en son sein et avec l’extérieur. On ne peut penser le zombie sans cette notion essentielle de communication. C’est d’ailleurs cet échec de communication qui cause le plus souvent la perte des assiégés.

Les monstres nous parlent de notre solitude, la solitude aristocratique du vampire dans son château comme la solitude collective des zombies sur le parking du supermarché.

Zombie et vampire apparaissent à l’écran, comme deux modalités du rapport humain médiatisé par l’image. Leur fonction est de nous dire ce que produit l’image, ce qu’elle sépare de nous. Le vampire cinéphile est un être désirant, mais que l’image coupe à jamais de son désir. Idolâtre, il est puni de son désir pour l’image et souffre de ce que cette image ne puisse jamais lui répondre. En regard, le zombie téléspectateur n’est qu’un corps sans affect et sans pensée. Le flux d’image est ce qui l’anesthésie. Il ne souffre pas, sinon de se sentir un temps égaré ou déconnecté. Dans l’organisation contemporaine des images, la victoire des zombies est systémique. On pourrait dire d’ailleurs que c’est ce que résume aussi le dernier film de Tarantino, premier grand film sur la mort du cinéma, commentaire du monde Netflix, placé justement au moment de la naissance des zombies, en 1969.

Mais l’enjeu n’est pas seulement médiatique, vampire et zombie disent notre dépendance morbide aux images, là d’où l’on regarde le monde auquel on n’appartient plus. Les monstres nous parlent de notre solitude, la solitude aristocratique du vampire dans son château comme la solitude collective des zombies sur le parking du supermarché. La contemplation cède le pas à une simple hébétude devant le flux, mais est-ce que l’on peut encore sortir de l’une comme de l’autre ?

Résultat de recherche d'images pour "zombie parking walking dead"Politique zombie

Ce que dit le passage du vampire au zombie est d’abord un changement d’échelle. Le vampire est seul contre la société, son rapport morbide aux images est une anomalie. Face au vampire archaïque, se trouve une société moderne appuyée sur la religion, la médecine, les armes. Face au zombie, les individus se trouvent progressivement en minorité, les structures cèdent les unes après les autres. Ne restent plus dans un pays dévasté que des créatures à demi-morte titubant maladroitement et sans but.

Le vampire n’est qu’une métaphore, il est le signe d’un ordre qui s’effrite, le film de vampire s’énonce comme avertissement. Le film de zombie survient sans avertissement. Il déploie brutalement la réorganisation complète de la société en deux classes séparées. Romero, à qui l’ont doit d’avoir inventé et structuré le genre, n’a jamais caché la dimension politique de ses films. En suivant ce qui s’énonce entre 1968 et 2005, soit entre la nuit et le pays des morts-vivants, on observe la place progressive que prennent les zombies comme classe. Les premiers films de zombie sont en ce sens des films de classe moyenne. La question est de savoir pour l’homme de la rue s’il sera lui aussi déclassé.

Résultat de recherche d'images pour "romero zombie"Le film de zombie, comme plus largement le film catastrophe, est toujours le prétexte à examiner la dynamique d’un groupe, échantillon modèle de la société qui s’effondre. L’enjeu qu’il pose est celui d’une réinvention de cette société à petite échelle, et l’échantillon couvre souvent les différences de générations, de genre, de race et de classes sociales. Pourtant les différences sont généralement ce qui provoque la perte du groupe. La fin de la Nuit des Morts-vivants est dès le départ exemplaire, étendant le conflit bien au-delà l’histoire des morts-vivants.

Dans le cinéma catastrophe, la famille se donne souvent comme point de repli. La catastrophe est une mise à l’épreuve, parfois non dénuée d’un arrière-plan religieux ou moraliste. In fine, elle est l’occasion pour le couple de se former ou se reformer, agrégeant souvent un enfant qui trouve dans la famille nucléaire un abri premier. Mais le film de zombie n’épargne pas la famille. Elle est en général le lieu du dilemme et donc l’interstice où se glisse le mal.

Il faut sans doute ici distinguer le cinéma zombie de sa version grand public, comme World War Z avec son happy-end pharmaceutique ou la comédie Zombieland qui se présente à rebours comme la construction d’une famille. Même un corps en décomposition peut être servi en streaming, les scénaristes de Twilight et de Walking dead l’ont bien compris, le cinéma de genre finit toujours par être lifté et retourné en une version propre et sage. C’est comme ça qu’on se retrouve avec des vampires vegan et des zombies allergiques au gluten. Seuls seront dupes ceux qui a quarante ans se réuniront encore pour faire du cosplay Harry Potter, à chacun sa pandémie.

Mais à part chez Disney, la cellule familiale ne résiste pas longtemps à l’effondrement, dans la plupart des cas, la structure de base est au contraire militaire. La société, fondé sur la peur, ne peut tenir que tenu par une force militaire ou paramilitaire. Des fortins du moyen-âge aux grandes puissances armées, nos sociétés sont les modèles accomplis de ces communautés survivalistes.

Résultat de recherche d'images pour "romero zombie"Le zombie inaugure un nouveau monde

Or, la réorganisation sociale est le second moment du cinéma zombie. Dès que la classe moyenne a été décimée et le monde restructuré, on trouve toujours face-à-face deux groupes : les zombies errant dans un pays ravagé et une communauté d’oisifs vivant sur les restes de la société détruite tout en écrivant son journal du confinement. Il s’opère alors un glissement de point de vue et ce qui s’esquisse dès le jour des morts-vivants (1985), c’est un glissement du côté des monstres et des malades.

Romero passe de la critique d’une société aliénée par la consommation à la critique de son organisation. Il devient rapidement clair que personne n’échappe à l’apocalypse et que la condition zombie est notre condition contemporaine. Mais il s’agit dès le départ d’une double condition d’enfermement, d’un côté l’enfermement par peur, l’assiégé qui défend son mode de vie, de l’autre l’enfermement par aliénation, l’être enfermé hors de lui-même, inconscient de sa propre condition. En réalisant Land of the dead, après le lifting WWZ et 28 jours plus tard, Romero rappelle que la menace zombie n’est pas physique. Le zombie n’est pas un monstre, un surhomme ou un prédateur, il est petit, gros, faible, moche et maladroit, il est enfermé dans une suite de gestes, toujours les mêmes, les gestes creux de son bullshit job, il est abonné à Netflix qu’il biberonne pour oublier qu’il a oublié qui il était, il est un simple consommateur que la consommation ne peut rassasier, il a tout simplement faim.

Si le zombie est une menace, c’est en puissance, comme masse. Ce que propose Romero ce n’est pas de guérir, de cela il y a longtemps qu’il n’en est plus question. Ce qu’il propose au contraire c’est une prise de conscience de cette condition-là. Dès lors qu’il n’est plus réduit à sa seule condition, le zombie peut se souvenir de son corps et de sa place au sein du groupe. Bêtement, mollement, maladroitement, collectivement, il peut refaire ce que les assiégés échouent à faire, une société.

Un historique des films vampire et zombie à revoir ci-dessous :

1922 Nosferatu, Murnau
1931 Dracula, Browning
1932 Vampyr, Dreyer
1968 Night of the living dead, Romero
1978 Dawn of the dead, Romero
1983 Les prédateurs, Tony Scott
1985 Day of the dead, Romero
1992 Dracula, Coppola
1994 Entretien avec un vampire, Jordan
1996 Une nuit en enfer, Rodriguez
1998 Vampire, Carpenter
1998 Blade, Norrington
2003 28 jours plus tard, Danny Boyle
2004 Army of the dead, Snyder
2005 Land of the dead, Romero
2006 Homecoming, Dante
2007 Planet Terror, Rodriguez
2009 Zombieland
2013 Only lover left alive, Jarmush
2013 World War Z, Forster
2016 Last train for Busan, Sang-Ho Yeon

6 commentaires

  1. Une nouvelle race de zombies a fait son apparition depuis quelques années.
    Vous ne voyez pas ?
    Mais si
    Ils marchent dans la rue la tête penchée avec un accessoire dans la main sans voir ni entendre

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