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23 février 2026

Ile de Garde met les mecs de Born Bad au garde-à-vous

(C) Marie Monteiro

Avec son premier EP Rage Blossom, le trio féminin derrière Ile de Garde secoue le cocotier un peu trop poilu du meilleur label rock de France. Bonne nouvelle pour la parité, et encore meilleure pour la musique puisqu’il n’est cette fois pas question massacrer du punk avec de mauvaises mèches décolorées, mais d’un écho diablement bien maitrisé à la cold-wave d’Anne Clark et Boy Harsher. Avis aux jeunes filles hésitant encore à jouer des coudes avec les mâles bruyants : voici un modèle à suivre.

Le saviez-vous ? Hildegarde de Bingen était dans l’Allemagne médiévale une femme mystique un peu startuppeuse avant l’heure ; à la fois illustratrice, compositrice, poétesse, fondatrice et prédicatrice. Ce coté multitasking avant l’heure lui vaudra une canonisation en 2012, puis un hommage par trois rockeuses à la fin de cette même décennie avec la création d’Ile de Garde ; un combo-cold autant inspiré (sans le savoir) par le groupe Deux que par Jacqueline Sauvage (écoutez Homicide involontaire).
La parenthèse Wikipédia étant désormais fermée, on se permettra de rajouter tout le bien qu’on pense de Rage Blossom, ce premier EP signé chez Born Bad qui arrive à point nommé pour combattre l’invisibilisation des femmes dans un secteur encore trop majoritairement masculin, mais aussi celle du concept de groupe, en totale disparition actuellement au profit de clones individuels prêts à conquérir Spotify et un single et demi. Si vous êtes adeptes des débuts qui se terminent bien, du moins mieux que dans un film de John Carpenter auquel cet EP fait pas mal penser, cette interview d’Ile de Garde est pour vous.

“Ile de Garde”, ça vient comment ? À quel moment ce jeu de mots arrive sur la table ?

Klara : Assez tôt, quand on cherchait un nom de groupe. On avait envie d’un nom un peu “divinité”. Au départ on pensait à Athéna, Méduse… mais tout paraissait un peu trop entendu, un peu galvaudé. Du coup on a pensé à “Ile de Garde”, parce que l’une d’entre nous avait fait pas mal de recherches sur Hildegarde de Bingen dans les mois précédents, et on trouvait qu’elle avait carrément la carrure d’une divinité. Et puis il y avait aussi un côté “allemand” qui nous parlait, qui disait quelque chose de la musique, de l’utilisation des synthés…

Quand tu dis “côté allemand”, tu veux parler de l’addition sonorités froides + Nina Hagen + Berlin ?

Morgane : Oui, voilà, c’est ça. Mais c’est aussi pour ça qu’on ne l’a pas appelé littéralement comme ça : on ne voulait pas un prénom allemand “tel quel”. Donc on a choisi d’opter pour un jeu de mots un peu plus méditerranéen, et qui nous ressemblait aussi.

Vous vous êtes rencontrées comment ?

Klara : C’était en première, il y a longtemps… une petite quinzaine d’années. Morgane était encore mineure à ce moment-là. Moi, je devais avoir tout juste vingt ans. On s’est rencontrées à un concert que Morgane organisait à Nantes. Moi, j’accompagnais le groupe qui jouait. On a discuté dans la soirée… on avait pas mal bu… et on s’est dit : « Demain matin, on se retrouve à 8H30 au café ».

Le genre de promesse faite à quatre heures du matin…

Klara : Exactement. Sauf qu’en fait on était toutes les deux là, à 8H30. On a passé quatre heures à parler, à bâton rompu. Et après… on ne s’est quasiment plus revues pendant dix ans. L’une est partie faire d’autres trucs, déménagement… Entre-temps, moi je suis partie vivre à Bruxelles. J’y ai rencontré Cécile, avec qui je me suis mise en colloc.

Cécile : Et moi, ça faisait déjà au moins quatre ans que j’étais hyper amie avec Morgane : je l’avais rencontrée parce qu’elle était batteuse dans un autre groupe. On s’appelait les Blondi’s Salvation. Et bref quand je suis arrivée à Bruxelles, j’ai dit à Klara : « Il faut que tu rencontres ma super copine ! ». Et là, on s’est rendu compte que tout le monde se connaissait déjà.

Pour moi, Born Bad, c’est l’un des premiers labels que j’ai écoutés, qui m’a donné envie de faire de la musique.

Et donc du coup dix ans après les débuts, la rencontre avec le Don Corleone du rock français, aka Jean-Baptiste Guillot de Born Bad, elle se fait quand, comment ?

Klara : C’était en mai 2025. On avait eu un gros mois, on jouait à l’Ubu, à Rennes, et on était très heureuses de ce concert. Ensuite on a enchaîné sur une résidence à l’Olympic, à Nantes. On bossait beaucoup, on était fatiguées, et on galérait sur un morceau… petit moral. On se dit : « on va manger un truc, ça va nous remettre d’aplomb ». Et sur le chemin du retour, on voit un message Instagram, sans ponctuation, du style : « SALUT EST CE QUE VOUS VOULEZ FAIRE UN ALBUM ? SI OUI CONTACTEZ-MOI. JB. »

Première réaction : c’est un scam ?

Klara : Oui. On s’est dit : « Oh là là, scam chelou ». Et en fait non : c’était vraiment Jean-Baptiste Guillot de Born Bad. On avait déjà un EP qu’on venait de finir d’enregistrer. On lui a dit : « On peut t’envoyer l’EP, comme ça tu vois si c’est ton délire ». Coup de chance, c’était son délire. Puis il se passe du temps sans nouvelles et tout début septembre, il nous recontacte. Là on se dit : « Ok, c’est peut-être un vrai projet ». Et ensuite, ça s’est enchaîné très vite.

Je ne vais pas vous faire l’insulte de vous demander si vous connaissez Born Bad… mais qu’est-ce que ça évoquait, pour vous, au moment où ce message arrive ?

Morgane : Pour moi, Born Bad, c’est l’un des premiers labels que j’ai écoutés, qui m’a donné envie de faire de la musique. C’était pile le label que j’écoutais quand j’ai commencé la batterie. J’ai fait jouer pas mal de groupes Born Bad via mon asso. J’avais moins suivi ces dernières années, parce qu’en devenant régisseuse, je diggais moins qu’avant. Mais recevoir ce message, ça m’a ramenée à mes vingt ans, ça m’a replongée dans tout ce que je faisais à l’époque. Ca a ramené « la jeune fille » qui organisait des concerts et qui se disait « c’est trop cool ».

Cécile : Pareil. Moi, c’est une pote, quand j’étais en études, qui m’avait fait découvrir Born Bad. On diggait tous les albums. Il y avait des trucs un peu “cold” : Frustration, Zombie Zombie… forcément je kiffais. Et même si on n’aurait jamais osé se dire « oui, on va signer là-bas” » une fois que c’est arrivé, ça nous a pas semblé incohérent.

Peut être une image de texte

Quiconque a connu les débuts de Born Bad sait que le label est majoritairement masculin et un peu à l’image du rock comme on l’imagine, avec peu de groupes féminins au catalogue. Quand vous signez, est-ce que ça vous a traversé l’esprit ?

Klara : On y a pensé aussi. Quand tu vois le catalogue Born Bad, faut vraiment une sacrée paire de lunettes pour ne pas voir qu’il y a très peu de meufs. Moi, les meufs que j’ai découvertes via Born Bad, c’était souvent sur des compilations… des meufs des années 60. Du coup je me suis marrée et je me suis dit : « Aah, ça y est, ils ont enfin besoin de meufs au catalogue, notre temps est venu » !

Morgane : Il y avait déjà Star Feminine Band, quand même.

Quand je vois la programmation des Francofolies de la Rochelle, je ne comprends pas le projet des personnes ; tout le monde est en solo, tu sais pas s’il choisir celle qui est le mieux habillée. Ça me semble très abstrait ce coté pokedex.

D’où vous vient cet amour des “mélodies froides” ? C’est l’une particularité du disque : une vraie passion pour un genre, et c’est techniquement très bien fait. Comment ça naît sous les doigts ?

Klara : Derrière les choix de synthés, il y a beaucoup d’amour pour la musique de film, beaucoup d’amour pour le piano et le classique aussi, et un amour pour des chansons qui viennent principalement de la cold wave. C’est vrai que ça a beaucoup été investi par des gars, il y a peu de femmes, mais on peut tout de même citer Molly Nilsson : elle s’est faite toute seule, elle a sorti énormément d’albums, c’est hyper inspirant. Dans nos compos, il y a souvent un côté narratif, épique. On aime raconter des histoires. Et ce qui est trop bien avec Île de Garde, c’est qu’on compose toutes les trois. Il n’y en a pas une qui dit « on fait ça » et les autres qui suivraient : l’une ramène une partie, l’autre dit « ça me fait penser à ça », la troisième ajoute autre chose… et chacune nourrit les idées des autres.

Cécile : Les sonorités froides, c’est aussi ce qu’on écoutait toutes les trois ensemble, en soirée. Moi, c’est un style que j’ai toujours voulu faire, parce que j’ai toujours fait du psych-rock, du rock… et je n’avais pas trouvé la bonne manière d’avoir des synthés avec des sonorités qui me plaisent.
On a collé ce qu’on adore en musique de soirée type Boy Harsher avec ce qu’on avait à dire, et aussi avec la batterie pour le côté rock. On est encore en train de dessiner notre style, clairement : on va partir dans plein d’autres directions. Mais on vit une époque où ce qui est intéressant, c’est l’hybride.

Klara : J’ai l’impression que les musiques « froides » viennent d’un truc plus cérébral, alors que le punk naît d’un truc plus physique. Peut-être que c’est parce que je n’ai aucune technique, mais parfois j’ai l’impression de chanter avec mon cerveau.

Je pense à une récente publication du groupe Catastrophe où un chiffre effarant était cité : en 1994 environ 45% des titres classés en France étaient des titres de groupes, contre seulement 5% en 2024. Du coup : c’est quoi, pour vous, la conception d’un groupe en 2026 ?

Morgane : Pour moi, la notion de groupe, c’est central. J’ai grandi avec la musique des années soixante, et longtemps je me suis dit que je n’écouterais que des groupes d’avant 1965, j’étais tarée. La notion de groupes et d’albums concepts, pour moi c’était ça la musique. Et ça me semble assez fondateur de ce qu’est Ile De Garde. Quand je vois la programmation des Francofolies de la Rochelle, je regarde, je ne comprends pas le projet des personnes ; tout le monde est en solo, tu sais pas s’il choisir celle qui est le mieux habillée. Ça me semble très abstrait ce coté pokedex.

Île de Garde, quoi qu’il arrive, c’est une femme à trois têtes.

Klara : Moi les premiers groupes dont j’ai entendu parler c’était évidemment des groupes de rock, Nirvana, etc. Mais comme j’écoute beaucoup de rap, ça m’évoque surtout la notion de crew, et c’est la même idée du « faire ensemble ». En baver ensemble, tout faire ensemble. Dans un monde où on pousse à être individualiste, à tout capitaliser, à se vendre soi-même… être un groupe, c’est un choix. Ça donne une force, et ça vient avec des difficultés. On n’a plus 20 ans, on a presque toutes 35 ans, et le lien qui nous unit c’est le fait de faire de la musique ensemble. C’est presque un défi : faire primer le collectif sur le confort de la vie personnelle. Ça amène des moments galères, mais aussi des trucs magnifiques que tu ne vivrais pas solo. Et aujourd’hui, c’est précieux.

Donc pas de « syndrome Thérapie Taxi » : fonder un groupe, puis se lancer avec une carrière solo façon Adé ?

Morgane : Aha, non. L’idée, c’est qu’on soit vieilles et qu’on fasse un album à 50 ou 60 ans. Et si on s’arrête trois ans parce qu’on a d’autres trucs à faire, ça arrivera, et on reviendra. Île de Garde, quoi qu’il arrive, c’est une femme à trois têtes.

Klara : Pour trois femmes embarquées dans un groupe de rock, préserver un espace commun de création sur la durée, c’est rare. Et statistiquement, c’est plus difficile que pour les mecs qui continuent leurs occupations même après avoir eu des enfants. Une femme, non : charge mentale, travail invisible, enfants, parents vieillissants… On connaît toutes ça. Nous on a eu la chance de se rencontrer, d’aimer la même chose, et il y a eu un moment charnière — le Covid — qui a créé un vide où on a pu prendre de la place pour créer le groupe.

Cécile : On construit la vie autour du fait que Île de Garde existe. Donc ouais, même si des gosses rentrent dans l’équation, le groupe continuera, on va s’arranger… On n’a pas l’intention que ça dure deux ans.

C’est quoi la suite ? Un vrai album, entre guillemets ?

Klara : On ne va pas faire des mini-LP à l’infini, donc oui : on va se diriger vers un album. Là on est encore sur la sortie de l’EP, mais on travaille déjà à la suite.

Cool. Comme ça vous pourrez kidnapper Jean-Baptiste Guillot pour le prochain et lui prendre sa moto jusqu’à ce qu’il signe le contrat.

Klara : Exactement. On n’avait pas pensé à lui prendre sa moto… On embarquera sa fille pour lui faire faire un tour de moto !

Ile de Garde // Rage Blossom // Born Bad

5 Comments Laisser un commentaire

  1. les acheteurs et leur sacs chez b b st savin 11° son t’ils setsicar aucun ne partagent pas quand les groops turcs ou arabes/nigerians/etc … s’affichent en ‘recommandations’

Répondre à pisse et rrevox Annuler la réponse

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