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17 novembre 2025

Hermetic Delight : « On réfléchit beaucoup à Strasbourg »

Pour la sortie de « Vagabond Melodies », deuxième album des strasbourgeois Hermetic Delight, on a parlé avec ses membres fondateurs de la scène strasbourgeoise et du label October Tone pour comprendre leur écosystème. 

Introduisez-nous à ce nouvel album, « Vagabond Melodies ».

Atef Aouadhi : Ce n’était pas censé être un album mais un patchwork de singles qui, finalement, avaient comme point commun de relater des épisodes de notre vie. L’idée de l’album est arrivée lors de l’écriture de Scared To Dance, Nine Lives Have Gone By (en hommage à mon chat) et Adding Insult To Injury. De façon très concrète, on composait des singles parce qu’on bossait avec un label londonien, The Animal Farm, qui était dans une logique stratégique de générer de l’attente. De notre côté, on est plutôt de l’école album. 

 Zeynep Kaya : Il s’est passé beaucoup de choses dans nos vies. Une de nos chansons s’intitule Lust For Life, aucun rapport avec Iggy Pop, j’ai eu un cancer du sein (désormais guéri) mais je ne me sentais pas de sortir ce morceau pendant mon traitement. J’ai aussi perdu un ami très cher. Atef avait une composition intitulée My Longtime Friend, les paroles sont venues instantanément. Il y avait des évidences, comme Ankara Punk En ce qui concerne la sonorité de l’album, je la vois quelque part entre Cranes, Warpaint, Kate Bush, Grace Jones et Talking Heads.

 

Delphine Padilla : On voulait aussi introduire des guitares un peu plus shoegaze comme on a pu le faire au début avec HEARTBEAT, par exemple.

Atef Aouadhi : Morning Light est une reprise de Girls, dans « Album ». On avait envie d’interpréter une reprise hommage à Christopher Owens qui est de retour. KG, c’est un peu le duc à Mulhouse. On y était en résidence d’écriture au Noumatrouff. On l’y a croisé, on dîne avec lui et on lui propose à cette occasion de faire cette reprise avec nous. Il a posé un synthé et un vocoder tel qu’il le fait dans son projet perso. Notre précédent album, « F.A. Cult », a été pensé avec une forme, avec Charles Rowell de Crocodiles à la production [Atef est également bassiste lors des tournées européennes et enregistrements de ce groupe américain, NdlR]. Là, c’est du sound writing pur, il n’y a pas d’apparat ni de réflexion particulière sur la sonorité. 

Zeynep, à Ankara tu côtoyais les milieux punks et féministes, peux-tu me parler de ces milieux interlopes en Turquie ?

Zeynep Kaya : Je suis née et j’ai grandi à Ankara, j’habite en France depuis 2009. Ankara Punk aborde un moment très particulier dans ma vie. Vers 14 ans, j’ai découvert que des metalleux et des punks fréquentaient le parc du Parlement. Ça a été une révélation de voir des gens comme moi qui s’y réunissaient. Je pratiquais la guitare et, petit à petit, j’ai commencé à jouer de la basse dans des groupes punk. On passait beaucoup de temps dans ce parc qui était un véritable lieu de réunion.

À Ankara, il y a une vraie tradition punk depuis les années 80, une scène très active avec même un groupe exclusivement féminin : Spinners.

On squattait aussi certaines rues le vendredi soir comme Konur Sokak où on picolait. Quand la police arrivait, on changeait de rue. À Ankara, il y a une vraie tradition punk depuis les années 80, une scène très active avec même un groupe exclusivement féminin – Spinners. Ce n’était pas facile d’être punk dans les années 80-90 en Turquie, il y avait des bagarres avec la police. Comme les salles de concerts ne voulaient pas programmer ces groupes, les concerts se déroulaient dans les salles de mariage avec des décorations très kitsch. Sinon, on se retrouvait au Roadhouse. C’était une scène active et riche avec des concerts chaque week-end. Ankara Punk est une lettre d’amour à cette ville qui m’a vue grandir et à cette jeunesse dans cette communauté punk. Ankara a toujours cet esprit punk d’un certain côté, avec une scène encore assez active.

En Turquie, être une femme libre est un acte de résistance, il y a beaucoup de musiciennes.

En Turquie, il y a de nombreuses associations féministes qui soutiennent les femmes agressées et victimes de violences conjugales. Il y a de plus en plus d’agressions sexuelles violentes. Ces associations aident beaucoup les femmes dans la détresse. Quand j’étais plus jeune, il y avait aussi une vague Riot Grrrl dont je faisais partie. J’ai rencontré sur internet au début des années 2000 – sur un site qui s’appelait Riot Grrrl Europe – quelques filles de Turquie qui sont devenues de bonnes amies et des actrices culturelles. Erinç Güzel a monté le label Cazplak qui diffuse notamment Okay Temiz. Elle était une personne indispensable de la scène punk féministe d’Istanbul. En Turquie, être une femme libre est un acte de résistance, il y a beaucoup de musiciennes. Je suis contente d’observer dans l’espace public des filles en crop-top ou en mini-jupe.

 

Comment vous ancrez-vous dans la scène strasbourgeoise ?

Atef Aouadhi : Il y a un truc de vétérans. Aujourd’hui, on est plus les grands frères, grandes sœurs, ça fait quelques années qu’on est là. Je pense qu’un projet musical perdure moins souvent aujourd’hui, on a un peu cette image de groupe qui persiste. Il y a un éclectisme énorme à Strasbourg, ce n’est pas la capitale du rock, de la pop, du rap, du reggae, du metal ou je ne sais quoi, il y a vraiment tout au même niveau. Je pense qu’il y a une démarche assez cérébrale musicalement, en témoigne  Sinaïve. Il y a toujours une forte contre-culture, la volonté de créer quelque chose de différent. On réfléchit beaucoup à Strasbourg.

Zeynep Kaya : Il y a une scène assez riche avec de très bons groupes de folk francophone comme Lüssi. Il y a aussi des groupes plus stoner et des rappeurs très engagés. Je trouve que c’est dommage que tous ces groupes qui font de la musique magnifique ne soient pas plus sous le radar de la scène musicale française. À qui la faute ?

Crédit : Bartosch Salmanski

Atef Aouadhi : À Strasbourg, on ne fait pas beaucoup de mimétisme contrairement à d’autres scènes françaises. On va peut-être amener des choses un peu plus singulières. Les musiciens ne cherchent pas forcément à s’exporter et tu n’as pas les structures qui vont faire les « bureaux exports ». Je dirais même que la plupart des artistes strasbourgeois qui ont une carrière nationale ou internationale sont des artistes qui évitent Strasbourg. On est un peu comme ça aussi, c’est le lieu où on est basé, où on répète et où on travaille. Néanmoins, de nombreux artistes locaux sont dans le bain, ils et elles jouent en Alsace mais ne vont pas plus loin. Malgré la proximité géographique avec l’Allemagne, les artistes ne semblent pas s’y exporter davantage. Il y a les infrastructures pour se produire comme La Laiterie, l’Espace Django, une MJC du Neuhof, et le sempiternel Molodoï – un lieu autogéré où les assos organisent des concerts.

Delphine Padilla : Ce que je remarque, c’est que les groupes se rétrécissent comme ils n’arrivent pas à être programmés. Les artistes finissent seuls, en duo ou en trio. Nous, on a cette résilience de rester cinq. Les groupes de Strasbourg comme ailleurs doivent passer à Paris pour s’exporter mais Strasbourg reste un vivier assez rock, pop, un peu dark.

Vous avez monté le label October Tone pour échapper aux malversations de l’industrie musicale, garder le contrôle sur votre musique et le rythme de vos sorties. Le label est-il une structure d’entraide pour les musiciens strasbourgeois ?

Atef Aouadhi : October Tone s’est formé comme un collectif pour nous entraider nous-mêmes. Nous avons été plusieurs groupes à le monter, je suis le dernier cofondateur encore actif. Il y avait un représentant par formation : moi et Nicolas Kientzler pour Hermetic Delight et Pauwels, Florian Borojevic pour 100% Chevalier, Emmanuel Szczygiel d’Amor Blitz et Halim Douah de Spiders Everywhere. Nous étions cinq groupes qui se sentaient tous seuls à Strasbourg. L’idée était de faire ruisseler les ressources générées. On a commencé à s’élargir après deux ou trois ans, à signer d’autres artistes comme Tioklu qui vient de Nancy. En termes de roster, le tronc commun c’est qu’on fait une musique un peu audacieuse. C’est aussi important que l’artiste propose de la qualité sur scène.
Comme autres labels dans le coin il y a Herzfeld qui a connu de grandes années. Sinon, en label entre guillemets pro, je ne vois pas. À l’époque, il y avait Deaf Rock qui a disparu en raison de scandales de harcèlement et d’agressions à caractère sexuel. October Tone n’est pas un gros label mais il n’y a aucune autre structure de notre taille.

Après une année déficitaire en 2023, vous avez rebondi l’année suivante avec des chiffres tout de même bien inférieurs au bilan précédent. En 2025, vous avez lancé le « krautfunding ». Quelle est la situation économique actuelle d’October Tone ?

Atef Aouadhi : Comme pour nos groupes, c’est la résilience. October Tone durera parce qu’au pire, ce qui aurait pu se passer, c’est qu’il aurait fallu prendre congé du salarié permanent, Mike Junker, et ça aurait fait chier. October Tone n’aurait pas mis la clé sous la porte. On a des perspectives, des opportunités qu’on refuse parce qu’on n’a pas les ressources humaines ni financières. On a envie de grossir et de les honorer, comme par exemple annualiser le festival. Initialement, on organisait le festival October Tone Parties (OTP), toutes les années paires, c’est la grand-messe du label avec tous les artistes du label, plus les grands frères et grandes sœurs – et de plus en plus les petits frères et petites sœurs. On a voulu expérimenter une autre formule en 2017, sur une année impaire, qu’on a baptisé Tainted Love. La différence cruciale est qu’il n’y a aucun artiste October Tone. L’idée était de faire de la pure curation avec, par exemple, The Underground Youth ou Has A Shadow en internationaux, et Lysistrata ou Bracco en nationaux.

Nous avons levé 10 000 € avec le « krautfunding » en 2 mois. C’est génial parce qu’on a pu garder le poste de Mike et constater à quel point les gens nous ont soutenus, notamment lors de soirées dédiées. On a réalisé qu’October Tone était devenu un véritable service public à Strasbourg. Je pense qu’en 2025 on va sortir la tête de l’eau. Si on avait atteint les 20 000 € (le 4ème palier), on aurait relancé les Tainted Love. Finalement, on s’est quand même dit en AG qu’on allait annualiser les OTP [qui se sont tenues les 24 et 25 octobre 2025, NdlR]. 

https://hermeticdelight.bandcamp.com/music

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