En seulement trois disques enregistré de 1970 à 1973 Emitt Rhodes a généré un mythe qui n'a cessé de prendre de l’ampleur au fil des décennies. Son nouvel album, sorti grâce à l’obstination de Chris Price, fan devenu producteur, est le premier depuis 44 ans. Pourtant c’est comme si on retrouvait un vieil ami. Et c'est donc, tout naturellement, qu'on lui a parlé. 

À propos d’Emitt, on a souvent dit qu’il était un« One man Beatles » et c’est même devenu le titre d’un épatant documentaire qui lui est consacré. Il est vrai que ses trois albums (« The American Drean », « Emitt Rhodes » et « Farewell to paradise ») sont ce qui se fait de mieux en matière de popsongs douces et amères ; toutes transcendées par une urgence qui ne ment pas.

L’histoire d’Emitt Rhodes est touchante. Et c’est aussi un vrai conte moral qui nous rappelle qu’il est difficile de se frotter au show business quand on cherche la vérité de l’art tout en négligeant les pièges des « hommes en gris ». Aujourd’hui Emitt Rhodes est en paix avec lui-même. Comme c’est un véritable humain, il ne croit pas en sa véritable légende. Il a fait preuve lors de cet entretien d’une véritable gentillesse et d’une honnêteté sans faille, à la manière d’un vieil oncle attachant et un peu bourru qui s’ouvrirait peu à peu. Son nouveau disque, « Rainbow Ends », vendra certainement moins d’exemplaires que La Femme et Emitt ne fera jamais la couverture des Inrocks. Mais le cœur à ses raisons que Matthieu Pigasse ignore.

Alors que vous aviez disparu des radars, un culte s’est bâti autour de vous. Avez-vous lu les articles qui parfois fantasmaient sur ce que vous étiez devenu ?

Je n’ai pas d’internet, je n’ai pas de portable. Je suis un vieil homme, aha. Si ce qu’on écrit est mauvais, je ne veux pas en entendre parler. Et si c’est positif, non plus !

Vous avez commencé par jouer de la batterie à l’âge de 9 ans.

Oui, j’ai découvert la batterie à l’école primaire. Ils m’ont donné la possibilité de quitter la salle de classe une partie de la journée et de taper sur le banc avec mes baguettes. Je ne pouvais pas refuser ça et j’étais plutôt bon. Je tapais mieux sur le banc que la plupart des autres gamins.

Qu’écoutiez-vous alors ?

À cette époque, je n’écoutais pas la radio et je n’étais pas influencé par mes pairs à l’école. J’écoutais surtout ce que ma mère passait à la maison. Elle écoutait les classiques sur lesquels elle chantait. J’ai ainsi découvert la musique des années quarante. Je ne me souviens plus du nom de toutes ces chansons à part Moon River.

Vous avez commencé votre carrière en jouant de la batterie dans les Emerals en 1964. Mais ça n’a pas duré longtemps car vous avez visiblement eu une friction avec le manager du groupe qui s’occupait également du Club Hullabaloo, à Hollywood.

C’était un pédophile qui profitait des frères Beaudoin qui étaient dans le groupe. J’avais seulement 14 ans à l’époque et je pense qu’ils avaient le même âge que moi. Je ne savais pas quoi dire mais si  j’avais pu, je l’aurais fait envoyer en prison. Je déteste les pédophiles !

Il semble aussi que durant toute votre carrière, vous avez dû subir de nombreux contrats et managers véreux…

Oui j’en ai eu pas mal parce que je suis un imbécile : je crois en ce que les gens disent. Au départ, j’étais un batteur et c’est ce que je voulais faire. Je recevais tous les catalogues de batterie des différents fabricants. J’aimais en regarder les images. Quand le groupe a pensé avoir un peu plus de succès, ils se sont rebaptisés The Palace Guard. Si auparavant ils s’appelaient les Emerals, c’est parce j’avais dans le garage de mes parents une batterie verte. C’était en pleine période de la British invasion où tout le monde voulait copier les Beatles ; c’est pourquoi avec The Palace Guard nous portions des uniformes anglais. Certains des types du groupe portaient même la coiffe des gardes de la reine. Nous sommes allés à Hollywood où nous nous sommes retrouvés managé par « GuyLarouge », qui était un pédophile. À l’époque le Hullabaloo était un gros club sur le Sunset Strip et tout le monde venait jouer là. C’était un endroit merveilleux et je suis reconnaissant d’avoir pu connaître tout ça.

Avec le Merry-Go-Round en 66, vous avez commencé à chanter vos compositions alors que paradoxalement le batteur n’a jamais été le musicien le plus exposé dans un groupe.

On devait jouer plusieurs shows dans une seule soirée. Ils ont été sympas et m’ont laissé chanter Michelle de Paul McCartney. Alors j’ai dû quitter ma batterie. La scène avait un podium et elle tournait sur elle-même, c’était génial ! À partir du moment où j’ai commencé à chanter, je me suis rendu compte que c’était bien mieux que d’avoir à trimballer ma batterie un peu partout. La batterie c’est vraiment chiant à transporter, à installer puis à démonter ! Alors j’ai commencé à jouer de la guitare, du piano et à écrire des chansons. En chantant j’ai attiré bien plus l’attention.

The Merry-Go-Round était signé sur le très prestigieux label A&M. Pensiez-vous à l’époque que vous aviez réussi ?

A&M venait juste d’acheter les studios de Charlie Chaplin sur la Brea. De nombreux éléments qu’ils utilisaient pour les films étaient encore sur la scène sur laquelle nous étions. On a enregistré à côté du décor de Perry Masson. C’était très amusant d’être à côté de ces reliques du cinéma. J’en possède encore quelques-unes. Elles sont dans une de mes boîtes quelque part…

« À un moment j’étais un groupe à moi tout seul ! »

Outre la musique, vous avez une passion pour les mathématiques et la science. Comment faites-vous cohabiter l’homme « rationnel » et celui qui est plus « émotionnel » ?

C’est une bonne question, mais je n’ai pas de problèmes à concilier les deux. Pour commencer je suis un animal et j’aime regarder les écureuils et les oiseaux. Ces derniers se battent parfois entre eux quand je les nourris. Comment peut-on se couper des émotions ? Je ne crois pas à la conscience sans cerveau. Le cerveau est une chose animale qui a évolué depuis la nuit des temps. Je me considère comme faisant partie de l’univers et être blessé, c’est être blessé . Tout le monde a été blessé. Et moi aussi…

C’est aussi pourquoi vos chansons sont si universelles.

C’est une bonne chose. Je suis ouvert à tous les compliments (rires).

Vous êtes un multi instrumentiste et un documentaire vous surnomme « le Beatles à lui tout seul ».

J’ai essayé de jouer d’à peu près tout. Je m’étais même procuré un violon et j’avais essayé de gratter dessus. Je n’étais pas très bon avec cet instrument. Quoiqu’il en soit j’ai des cuivres, j’ai appris à jouer du saxophone. À un moment j’étais un groupe à moi tout seul !

Vous avez joué de tous les instruments sur vos trois premiers albums solos et vous enregistriez par vous-même. Était-ce également un moyen d’être plus libre ?

Je n’avais pas à expliquer au batteur comment jouer. Dans the Palace Guard il y avait trois frères qui se tapaient dessus tout le temps. Avec les Merry-Go-Round il y avait aussi de la violence… Alors quand j’ai décidé d’enregistrer mes propres chansons, l’idée de tout jouer était une décision très facile à prendre. Il n’y avait plus de conflit.

Vous avez souvent été comparé à Paul McCartney, pourtant il a d’avantage d’influences dans votre musique. Cette comparaison n’a-t-elle pas été parfois lourde à porter ?

C’est un honneur, aha ! Je ne le connais pas et ne l’ai jamais rencontré, mais il est mon idole. J’aimerais être aussi bon que lui. Peut-être que j’y arriverais si je vis jusqu’à 150 ans !

« Dans l’industrie musicale, il faut toujours prendre le chèque en premier. »

Votre troisième et dernier album des 70’s, « Farewell To Paradise » semble plus sombre que les deux précédents. On ressent un certain désenchantement.

J’avais passé beaucoup de temps seul en studio. J’enregistrais encore et encore. J’étais au bout du rouleau et c’était le moment d’arrêter pour moi. J’étais managé par Russ Shaw qui avait pris tout l’argent. Dans l’industrie musicale, il faut toujours prendre le chèque en premier. J’avais écrit tout ce que je voulais écrire. « Farewell to paradise » était mon disque avec le meilleur son. J’avais appris à être un bon ingénieur du son, mais j’aurai aimé disposer de davantage de pistes. Après cela, j’ai cessé d’enregistrer mes chansons, mais je n’ai pas quitté le business de la musique puisque je suis devenu directeur artistique pour Elektra et j’ai dirigé un studio dans la « Valley » que Michael Nesmith [ex-Monkees, ndlr] avait conçu puis quitté. J’ai enregistré avec des gens merveilleux. Et j’ai connu des moments fabuleux.

Avant que vous ne reveniez avec votre nouvel album, il semble qu’il y ait eu des opportunités ratées.

Je continuais à enregistrer mes chansons de temps en temps. J’avais construit un studio dans mon garage. Je le louais et je me tenais à flot ainsi. Quand tu passes toutes tes journées à enregistrer la musique des autres, tu veux juste faire une pause. J’ai quelques trucs qui ne sont jamais sortis… et d’autres qui se sont retrouvées spontanément sur le net.

Comment Chris Price a-t-il réussi à vous convaincre de remettre ça ?

Chris, il s’est pointé un jour devant ma porte. Je ne le connaissais pas, alors il s’est présenté. Je pense que j’étais de bonne humeur alors j’ai écouté quelques-unes des musiques qu’il m’avait ramenées. Ça m’a impressionné. Il voulait que je le produise mais je n’étais pas prêt. Par contre j’étais vraiment admiratif de son talent car il me faisait beaucoup penser à moi. Cet album [« Rainbow ends », ndlr] a été enregistré sur son ordinateur portable. J’ai des machines, mais je suis vieux !

« Je vais m’acheter Pro-Tools et me mettre à l’internet. Et je vais certainement mourir en faisant ça, et puis il parait qu’il y a du bon porno sur internet, aha ! »

Ça a dû être une révolution pour vous de passer au numérique ?

On a utilisé Pro-tools et franchement c’est tellement plus facile d’enregistrer et l’on ne manque jamais de pistes. Tu peux couper et coller autant de fois que tu le désires. Auparavant, pour tout ce que j’enregistrais, je devais utiliser un rasoir pour couper les bandes. Je vais m’acheter une de ces machines avant de mourir et me mettre à l’internet. Et je vais certainement mourir en faisant ça, et puis il parait qu’il y a du bon porno sur internet, aha !

Sur « Rainbow Ends » vous bénéficiez de très bon musiciens de la nouvelle génération comme Jason Falkner, Joseph Roger Manning (tous deux ex Jellyfish), Probyn Gregory (du Brian Wilson Band) et pas mal d’autres figures de la pop indépendante.

Je suis un type chanceux ! J’ai vraiment eu de la chance d’avoir ces gars qui me connaissaient et qui voulaient bien jouer. Ce sont de très bons musiciens. La totalité de l’album a été enregistrée en seulement deux sessions et ensuite il y’a eu beaucoup d’overdubs. Ils sont meilleurs que moi et je les déteste tous, aha !

Il semble que la majorité des paroles de l’album tourne autour de l’incommunicabilité et de la douleur. Et malgré ça, il semble que votre moral soit bien meilleur qu’il y a quelques années.

Je suis vieux, je suis diabétique et j’ai connu 50 nuances d’état de conscience. Je me suis souvent retrouvé gisant sur le sol. Je fais de mon mieux afin d’être mon propre docteur. Je me fais des injections car je suis insulino-dépendant. Parfois je merde et je me retrouve dans les vapes. La conscience sans le cerveau, je ne crois pas en ça. Je pense que personne ne se réveille de sa mort.

Au début des années 1970 vous avez écrit une chanson pacifique et votre génération a été marquée par le Vietnam. Aujourd’hui les États-Unis sont toujours en guerre. Y voyez-vous un parallèle ?

Je pense que c’est pire aujourd’hui ! Trump est une plaisanterie, il me fait penser à Mussolini. Tout ce qu’il dit est complètement outrageant. S’il devient président je vais déménager au Canada ! [L’interview a été effectuée avant l’élection de Trump, ndlr]

Il paraît que vous disposez de pas mal de morceaux inédits, est-ce vrai ? 

Mon père achetait toujours le dernier matériel sorti comme le magnéto stéréo. Une fois qu’il s’est lassé de son enregistreur stéréo, j’en ai hérité et c’est comme ça que j’ai commencé à enregistrer et à écrire des chansons. Ma mère avait gardé quelques-unes de ces bandes que j’avais enregistrées quand je commençais à peine à écrire des chansons. Elles sont désormais dans une boîte quelque part dans mon studio. Je ne sais pas si on peut encore les passer… Un de ces jours, je vais retrouver cette boîte, tous les trucs que ma mère avait gardés et me rappeler quels genres de chansons j’écrivais quand j’avais 14 ans.

Il y a aussi les chansons qui devaient sortir au début des années 2000 et dont certaines datent des années 1980.

J’ai enregistré des démos à cette époque parce que je n’étais pas prêt à enregistrer un album complet. Le label Omnivore, qui a sorti « Rainbow Ends », est spécialisé dans la sortie de titres inédits. Ils m’ont demandé de regarder en arrière en fouillant dans toutes les bandes que j’ai…

Pensez-vous rejouer un jour en concert ?

J’aimerais jouer live mais je suis vieux et comme je te disais, je tombe souvent, aha ! J’essaie d’aller assez bien pour pouvoir faire ça. J’ai même eu des dates que j’ai dû annuler parce que ma santé ne le permettait pas. Aujourd’hui je vais mieux et j’ai même perdu pas mal de poids. C’est une chose merveilleuse que d’être vivant, je suis si reconnaissant de l’être. Je me fiche même de vieillir tant que je peux rester conscient.

Si vous pouviez rencontrer le jeune homme que vous étiez que vous diriez-vous ?

Je lui dirais tout ce que je suis en train de te dire ! (rires) Je lui dirais : vire tous ces gens et trouve quelqu’un de confiance !

Emitt Rhodes // Rainbow Ends // Omnivore Recordings

emittrhodesmusic.net
omnivorerecordings.com

Merci à Valérie pour son aide précieuse.

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