Réussir est à la portée de n’importe qui ; se planter en beauté, en revanche, est un art difficile. Voici donc quelques conseils pour vous aider à vous vautrer dans la boue avec un gobelet en plastique non recyclable en organisant le dernier truc « cool » et à la mode dans le music business : le festival de musique indie pour jeunes disruptifs.

Des subventionnés aux plus indépendants, ils sont partout. On en compterait plus de 1500 tous les ans et selon les derniers chiffres, 1 Français sur 10 aurait en 2017 souillé une pelouse pour y déverser sa bière payée 10 balles en écoutant de la musique jouée trop forte. De quoi parle-t-on ? Des festivals.

TVER REGION, RUSSIA – JULY 9, 2017: A festival-goer carries a mannequin glasses at the 2017 Nashestvie open air rock music festival. Alexander Ryumin/TASS Россия. Тверская область. 9 июля 2017. Посетитель всероссийского музыкального фестиваля под открытым небом "Нашествие - 2017" в палаточном городке. Александр Рюмин/ТАСС

Forcément dit comme ça, la première envie qui vienne quand quelqu’un vous parle d’organiser un festival, c’est la fuite. Prendre un billet d’avion pour la Picardie[1] et se barricader jusqu’à la fin de la saison des pluies qui fait tomber, de juin à aout, des centaines d’artistes clonés sur toute la France subventionnée au point qu’on est en train de se demander si le pays n’est pas tombé depuis une dizaine d’années dans un mauvais remake des dix plaies d’Egypte où ténèbres et déluge de criquets auraient été remplacés par des concerts sans fin de Vianney, Orelsan et retour de Matmatah avec un biniou géant déversant du vomi régurgité sur la foule.

Sans-titre-2Bref. Comme pour tous ceux qui se sont un jour réveillés avec l’envie de créer « un truc qui serait différent, à taille humaine et avec une vraie programmation artistique », nous aussi, on s’est quand même fait prendre au piège.

Ca devait s’appeler le Pyramid Festival et avoir lieu à la Grande Motte, les 15 et 16 juin, pile là où le cousin d’Edouard Balladur avait décidé, sur commande du Général de Gaulle, de construire en 1970 la ville du futur. En gros : le mec avait décidé de faire pousser dans des marécages des structures aztèques ahurissantes qui, sans le savoir, annonceraient Blade Runner et les années 80. Forcément, on avait tout de suite eu une vision : il fallait y organiser un festival de musique synthétique ; on avait donc sorti l’artillerie lourde : Carpenter Brut, Chassol, Acid Arab, Christophe, Zombie Zombie, Chloé, Perturbator, Vox Low et plein d’autres artistes ayant troqué les guitares à la papa contre les claviers et boites à rythmes de Marty McFly. Devait même y avoir un show laser, des figurants déguisés en extraterrestres et un workshop avec Jean-Michel Jarre, après que celui-ci ait été coincé dans un ascenseur à 2h00 du matin et donné son accord de principe pour ce projet pharaonique – c’était le cas de le dire.

Tout ça, c’était avant de se prendre les pieds dans le tapis en mousse. Voici donc notre retour sur expérience avec quelques enseignements sur les choses à ne JAMAIS faire quand on veut attirer plus du monde sur un stand de frites avec caisson de basse intégré. Et que ça vous serve de leçons.

1. Croire que tu vas être plus malin que tout le monde.

De tout temps l’homme a cru qu’il était la descendance de plus abrutis que lui. Ca vaut aussi pour les organisateurs de festival, et à moins de viser un rassemblement de 50 personnes en Ardèche pour un congrès de vielle à roue, on vous conseille de bien réfléchir à deux fois avant de vous lancer dans la première édition d’un festival qui, dans le meilleur des cas, ne vous coutera que quelques milliers d’euros. C’est un fait : la majorité des premières éditions, à moins que vous ne bossiez pour AEG ou Live Nation, sont déficitaires. Et ne croyez pas qu’un quelconque « concept » original puisse vous permettre de devenir plus malin que Matthieu Pigasse.

2. Croire que tu vas pouvoir tout faire tout seul.

Quand on pense festival, logiquement, on pense programmation. C’est vrai qu’a priori, c’est ce qu’il y a de plus fun alors forcément, tout le monde veut s’y coller. En fait, c’est un peu comme ta soirée d’anniversaire : tout le monde est prêt à cloper dans le salon, mais personne ne veut nettoyer. Pourtant niveau corvées, un festival c’est globalement une somme de merdes logistiques à soulever très en amont, avant même d’avoir réfléchi au line-up : les autorisations municipales, le coût des groupes électrogènes, les salaires des agents de sécurité (jour et nuit, mot compte double), la SACEM à régler, les poubelles à faire enlever après chaque journée (c’est payant). Et qui fera la caisse ? Et comment s’assurer que personne ne pique dedans ? Le système Cashless, ça coute combien ? Et la ville qui accueille ton gros Woodstock, elle a bien compris que tu ne comptais pas inviter Bob Sinclar pour mixer du Moondog avec des maracas ? Bref, comme vous l’aurez compris : votre festival est un anniversaire où tout commence par la fin. Commencez par régler toute la merde absolument pas sexy, et après seulement : la programmation.

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4. Se dire que tu regarderas le fichier Excel à la fin.

« Pour les chiffres, c’est machin, moi c’est pas mon taf ». Variante : « notre festival est tellement ouf guedin que les gens vont venir, on avisera pour le budget ». Si tu as déjà entendu cette phrase en comité de pilotage de ton événement DIY, fous un bâton de TNT dans ton pantalon vintage, fais craquer une allumette et saute du train : le fichier Excel, en dépit des apparences, est ton meilleur ami pour éviter de terminer à poil comme Iggy Pop face à ton banquier. Et si tu n’as pas Maths spé’ à la fac, rencarde toi auprès de vieux organisateurs pour choper leurs combines comptables pour diminuer au max les charges qui pèseront, in fine, sur ton dos bronzé.

5. Communiquer trop tard.

Là encore, une erreur de débutant (on parle en connaissance de cause). Ouvrir la billetterie 4 mois avant le début des festivités est non seulement une erreur, mais l’assurance de se planter en confiant son destin à un tueur en série nommé DansTonCul. Si une programmation est certes évolutive, et que des noms peuvent être rajoutés jusqu’à la toute fin, elle s’anticipe au moins 8 mois à l’avance avec, en cas de première édition, une ouverture de la billetterie 6 mois en amont.

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6. Croire que ton putain de festival va se vendre tout seul.

Voir points 4 et 5. Si un lineup parfait suffisait à écouler tous les tickets de loterie, ça se saurait. Outre une bonne équipe promo spécialisée dans les réseaux sociaux, croire qu’on peut organiser un festival à distance sur une zone qu’on connaît mal, c’est l’assurance de se planter. Dans le même esprit, et contrairement aux idées reçues, les bénévoles (tes business angels en quelque sorte) ont un prix : il faut les héberger. C’est la loi. Evidemment, si tu disposes d’un château prêté par Stéphane Bern, tu peux immédiatement stopper la lecture de cet article.

7. Monter une « team projet » sans leader.

Vous avez déjà vu un groupe de rock sans leader ? Une porte sans serrure ? Un footballeur avec un cerveau ? Un disque de Pete Doherty avec de vraies chansons ? On est bien d’accord : nous non plus. Le doux rêve du projet démocratique « où chacun aurait son mot à dire sur tout », tu l’oublies. Un festival, c’est la guerre ; c’est le Vietnam avec un pass All Access et pour éviter de bouffer de la boue à tous les repas, il est urgent d’identifier qui montrera la voie vers la porte de sortie. Quant à la stratégie du « qui fait quoi », elle doit être tatouée sur l’avant-bras de l’ensemble des membres de l’équipe. En cas d’amnésie récalcitrante, une seule solution : amputer.

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8. Quand y’a doute, y’a pas de doute.

Il ne te reste que 2 mois avant l’ouverture du festival, et les préventes annoncent une catastrophe que tu as vu venir de loin (Exemple : 39 préventes pour une soirée avec Christophe, Chassol, Acid Arab, etc). Là, repense au moment où tu as fermé ta gueule, 4 mois plus tôt, quand il était encore temps de tout arrêter, mais que t’as pas eu les couilles de l’ouvrir. C’est une règle héritée de l’une des plus belles citations du Heat de Michael Mann : « quand y’a doute, y’a pas de doute ». Une fois que tu auras bien compris que monter un festival est un challenge comme t’en as jamais connu, que les marchands de bière sont durs en affaire (ne jamais leur céder 100% de ton bar) et que tout le système des subventions est verrouillé afin d’arroser en priorité tous ceux qui se sont cassés les dents avant toi, ne reste plus qu’à repenser à ce moment où tu as hésité à tout annuler parce que t’avais juste pas les épaules. C’est pas grave Michel. Tu te referas au prochain tour de la roue de la fortune. Mais comprends bien que tu ne peux compter que sur toi-même. Et ne viens pas chialer après. Une autre règle d’or : au bout de la troisième engueulade avec tes associés, tout annuler.

9. Tout miser sur une tête d’affiche.

C’est le grand rêve illusoire : un seul nom pourrait tirer 2000 personnes par soir sur son festival de musique d’avant-garde ambitieux qui fait BLIP BLIP et PLOC PLOC. Tu te mets le doigt dans l’œil jusqu’à l’orteil. Mieux vaut une programmation moins ambitieuse et cohérente qu’un seul artiste exigeant un cachet à 5 chiffres et considérant ta date comme une escale de plus sur sa route vers la gloire. En conséquence, et si tes moyens financiers sont limités, commence modeste. Le luxe, c’est le temps. La réussite, c’est durer. Partir trop tôt trop gros pour s’écraser trop vite, c’est l’histoire d’un Boeing 747 avec tous tes artistes à l’intérieur ; eux sauteront avant le crash. Et devine qui est le con qui restera aux manettes ?

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10. Ne pas avoir lu Bizot à temps

Dans le numéro d’Actuel daté de septembre 1989, le fondateur Jean-François Bizot revient sur la débacle du festival de Biot, dans le Sud de la France ; il explique comment ce qui devait être « un Woodstock à la française » devint rapidement une monumentale galère pour lui et ses associés (Jean Karakos, Bernard Kouchner, etc). Organisé en 1970, l’événement situé entre Cannes et Nice, devait accueillir Joan Baez, Eric Clapton, Gong ou encore Soft Machine (qui refusera de jouer à cause d’un cachet non intégralement réglé à l’avance). Eminemment instructif, l’article témoigne non seulement d’une complexité géographique (les gens du Sud-est sont peu prompts à réserver leurs places à l’avance, c’est culturel et ça se vérifie encore en 2018), mais aussi de toutes les emmerdes qu’il est possible de connaître sur un festival (les gens qui ne veulent pas payer et découpent le grillage, tous les prestataires qui vous cassent les couilles le jour J, les managers qui font péter des demandes incongrues à 10 minutes de l’entrée en scène, etc). Eh oui, un festival, par essence, c’est « rock », et pas à la portée de tout le monde. Certains s’en sortent mieux que d’autres. Dommage qu’on n’ait pas lu cet article avant.

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[1] Y’a-t-il des aéroports en Picardie ?

13 commentaires

  1. 11. Faire son festival à la Grande-Motte.
    Je vois très bien l’idée du truc qui allait très bien avec le thème du festival retrofuturiste. kikou les formes d’immeubles rigolotes. Mais l’amour du synthé ne suffit pas pour se coltiner La Grande Motte qui reste l’enfer sur Terre à part si on aime les churros, le yachting, le beach volley et les Seat Ibiza. Point trop votre genre de public potentiel quoi. Bon le beach volley à la rigueur.

  2. La programmation synthétique de Pyramide semblait en effet parfaitement convenir pour le lieu (Houellebecq vs Jacques Bergier). L’ennui, c’est que c’est loin, que le train coûte une blinde (sans parler de l’hébergement, de la tortore, etc.) et à part une bourrique qui chie des sous, on est refait. Du côté du continental, voilà le problème. Et si ça se passe à Paris, on se fait taxer de parigots élitistes, de bobos merdiques. Cruel Summer…

  3. Je fais parti de ceux qui trouvaient qu’un festival très typé darksynth était une bonne idée et quasiment une première dans le sud !
    En général on a ce genre de projets se contruitc qu’autour de Paris…

    Ce festival ne doit pas être un échec repoussant les évènements de ce type.

    C’était ambitieux mais dans la tendance, ça aurait pu fonctionner si le côté administratif et la com’ avait pas foiré ahah…

    Par ailleurs, la zone est très touristique. Les préventes c’est bien mais le chiffre aurait été largement gonflé le soir même…

  4. J’ai bien ri !
    Par contre, la loi c’est justement de ne pas héberger les bénévoles (en théorie, aucune contrepartie de quelle sorte que ce soit n’est autorisée en échange du bénévolat, au risque de le faire re qualifier en salariât déguisé)

      1. C’est plutôt “l’urssaf” ne doit pas apprendre que tu nourris tes bénévoles parce que c’est normal et parce que c’est n’importe quoi de peenser qu’un repas est un salaire … mais dans les textes Emilie a raison … un puits sans fond ! Le plus drôle quand tu pousses encore plus la question du bénévolat, c’est le lien de subordination qui doit être inexistant … “non mais tu laisses tout le monde rentrer gratos ?” “non mais tu as pas d’ordre à me donner je suis bénévole !!!”

      2. En théorie tu ne peux nourrir les bénévoles que s’ils sont présent sur un temps de repas ou tu leur donnes des chèques repas bénévoles. Tu n’as pas le droit de leur filer de t shirt (sauf s’il le rend à la fin de sa mission), pas d’entrée au festival pour les jours où il n’a pas de mission…
        Mais on est d’accord, c’est pas la vraie vie ! Ce serait vraiment pas de bol que l’Urssaf vienne mettre son nez dans l’organisation d’un petit festival (j’espère qu’ils ont autre chose à faire). Mais… c’est arrivée ! http://www.sma-syndicat.org/2010/04/benevole-assimile-a-salarie-le-juge-dit-non-a-clermont-ferrand-une-avancee-le-tribunal-des-affaires-de-securite-sociale-de-clermont-ferrand-annule-lassimilation-des-benevoles-culturels-a-des-s/

  5. sniff sniff sniff on l’a jouent pleureuses & rebeulott, les pingoiuns du coin sud est se pointeront en 19

  6. bel article et belle autocritique !
    Un résumé très exhaustif ! bien ouej !
    Un festival c’est une aventure humaine … à plusieurs ! (même territoire, volonté d’atteindre un but, la mains d’oeuvre et les réseaux !)
    Ca répond à tous les points !

  7. Ahahah!! merci pour cet article pertinent et tristement drôle! Néanmoins, je connais un festival en France qui après avoir en effet essuyé quelques un des déboires cités, fini enfin par sortir la tête de l’eau… Un concept différent, entre musique et culture alternative avec un gros travail sur l’état d’esprit ouvert mais rigoureux que ce genre de projet nécessite… et pour finir nous offre une pure programmation tant musicale qu’au niveau des conférences proposées!! bref une belle alchimie mise en oeuvre! je vous parle de l’Harmonic festvial , pour ceux qui ne connaissent pas encore.

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