« Ecrire, c’est comme faire une expérience où tu nourrirais des parasites, des créatures dans ton cerveau où tu les laisses se développer. Au départ, une dose de soi leur assure une bonne viabilité, mais après il faut les laisser vivre… ou les supprimer s’ils prennent le dessus ». Michel Houellebecq / Les Inrockuptibles n°771 / 8 Septembre 2010

« (…) Suite Impériale est venue d’une question qui tournait dans ma tête “Ou est Clay maintenant? » Bret Easton Ellis / GQ France #31 / Septembre 2010

Je pense souvent à Clay. Depuis trois ans, depuis notre première rencontre, sa personne me vient souvent à l’esprit. Toujours dans la même situation, toujours quand l’ennui se cache sous le beau. Clay, dans les robes noires empêchant d’y voir le jeune corps y faire la moue; dans la tenue de hanches d’une jeune fille sculptée dans la souffrance des salles de gym… Silhouette parfaite pour mieux dédaigner les autres. A chaque fois que l’artifice tue l’humain, je pense a Clay. Et il me parle.

Car est un guide, celui de notre propre ennui. Dans Moins que Zéro il nous apprenait une chose primordiale : même si nous en restons simple spectateur, on n’échappe jamais à notre milieu. Et je me demandais souvent si lui en avait réchappé. Ce personnage d’encre et de papier bien trop gros pour se limiter à une vie dans un nombre de page limité. Comme Vautrin, François Sander; Clay déborde des simples actions que l’on a bien voulu lui prêter. Il est un caractère, une figure dont la vie vient trouver des résonances dans la nôtre.

« Je fais tout cela car je n’ai rien à perdre ». C’était le piège dans lequel évoluaient les amis de Clay. Et aujourd’hui, Suite Impériale nous permet de voir comment ce piège s’est refermé. La machination n’en est que plus horrible. Clay lui-même n’a pas pu y échapper. C’est la première leçon de Suite Impériale : avec l’âge, on se normalise dans son propre milieu. Alors Clay devient un grand singe sans éclat, un semblant d’idéal amoureux réside au fond de sa poitrine mais au final sans aucune force vitale le traversant.

La force de ce livre, elle se trouve dans la figure féminine de Rain. Tous les salauds, les morts vivants sont tournés vers cette fille comme les moustiques vers la chaleur. La presse parle d’une femme fatale, pourtant il n’y a que la beauté,la vie de la jeunesse à voir chez elle. De par sa moue et ses espiègleries, Rain est une jeune fille comme les autres… mais débordante de ce feu solaire qui la transforme en cure de jouvence pour le salaud qui peuple ce livre. Une histoire de vampire où les cœurs secs et sans espoirs se nourrissent du sang des plus innocents.

Un vampire, c’est ce qu’est devenu Clay. Sa distanciation, son incapacité à juger vole en éclat. Son langage est plus complexe. Ses phrases ne sont plus simples : il s’y place systématiquement; lui est ses doutes. Après tout, il est devenu écrivain. Et pour cela, Ellis le fustige. Les scribouillards sont le dindon de la farce. Ils sont pris pour cibles par ceux qui couchent pour réussir, car ils sont les plus faibles. Et il est vrai que Clay reste plus faible que tous ses congénères. Même s’il tend à devenir un robot programmé pour faire du fric, il n’arrive jamais à aller au delà de ses doutes. C’est désormais un handicapé pris entre le salaud qu’il s’efforce d’être et le gamin qu’il a été. Pour cette raison, son cynisme sonne faux. Pour cette raison, il est le centre de tous les intérêts de ses amis.

Car, chose impossible dans la vraie vie, tous les personnages de Moins que Zéro sont là, 25 ans plus tard. Ils se fréquentent, se suivent, se connaissent. Une bande “d’amis” du lycée qui ne se seraient jamais quittés… jusqu’à la quarantaine. Personnages inintéressants qui n’ont pas bougé d’une once, n’ont jamais pris leurs revanches sur leurs propres vies ; des fantômes sans auras qui sont plus proches de la pièce d’échiquier que de la matière organique. Une seule semble avoir pris du fond, de l’ambivalence : il s’agit de Blair, la première copine de Clay. Si les hommes ne ressemblent qu’à des fous concourant pour leurs propres réussites, les femmes sont fines, elles dressent des pièges. Au final, elles sont les seules à faire avancer l’intrigue. Parce qu’elles meurent, parce qu’elles lèvent le non-dit, car elles sont les seules qui sont animées de volonté.

Illustration: Magdalena Lamri

La presse entière se demande si Ellis est gay. Car tous ses personnages sont bi. Clay lui-même couche avec un jeune acteur dont il dira avec un quasi dédain (impensable dans Moins que Zéro) qu’il a le « trou du cul épilé ». Si la question me semble mineure, on ne peut que remarquer qu’encore une fois chez un auteur masculin, ce sont les femmes qui mènent la danse. La danse et l’horreur. Car Ellis a construit Suite Imperiale comme à son habitude : autour d’un piège. Page 50, il le referme : le monde de Clay s’effondre. Son propre monde, toutes ses croyances. Ses perceptions sont faussées, il s’est trompé sur toute la ligne. Le piège d’Ellis est toujours le même : celui du grain de sable dans la machine. Installer le quotidien pour le faire basculer dans le cauchemar. A l’ennui, il additionne l’horreur… ce qui fait naître le dégout.

Résultat des courses, ce roman franchement ennuyeux nous a fait perdre un grand personnage. Pire, il nous montre les faiblesses de son auteur. Après le dénouement vient se greffer une histoire de prostitution mineure où un jeune garçon et une jeune fille vont se faire baiser, torturer, tabasser par Clay. On imagine aisément l’éditeur d’Ellis lui dire « C’est bien ton bouquin Bret, mais, tu sais pourquoi les gens t’achètent! Il faut que tu rajoutes une scène de cul sale. Merde Bret, tu te rappelles, Patrick Bateman et la tronçonneuse, le snuff movie… c’est toi qui a fait connaître tout cela!! Alors merde, donnes leur du fantasme!! Au moins une jeune fille qu’on tabasse!».

Et malgré tout cela, quand un ami me raconte hilare que l’un de siens a tabassé une pute en plein fellation dans le bois de Boulogne, je ne peux que le regarder et penser à Clay.

Illustration: Magdalena Lamri

  •  
  •  
  •  
  •  

10 commentaires

  1. La semaine dernière, Gonzaï se montrait incapable d’interviewer Nick Cave.
    Cette semaine, Gonzaï nous montre qu’il ne sait pas lire un roman (ni en rédiger une chronique sans fautes d’orthographe, de typo et de syntaxe).
    Où est le champ “Je me désabonne” ?

  2. “Encore une fois chez un auteur masculin, ce sont les femmes qui mènent la danse”…
    D’où tirez-vous cette généralité qui me semble fausse ?
    Pas lu le roman par ailleurs, pas envie de le lire, l’idée est complètement foireuse, une bande d’amis de lycée ne reste pas une bande d’amis pendant vingt-cinq ans, ce que vous soulignez à raison.
    En revanche, c’est toujours vrai que, si vous pouviez vous offrir un SR, les articles ne comporteraient ni fautes d’orthographe, ni erreurs de syntaxe, ça ferait plus sérieux.
    Sinon, ça a toujours l’air d’être fait par des mecs qui ont raté leur concours d’entrée à une école de journalisme ou avaient la flemme de le préparer…
    Ca m’étonne toujours : comment peut-on prétendre écrire pour un magazine, webzine, en n’ayant pas une écriture, à défaut d’être singulière, au moins correcte.
    Tristesse de toute cette médiocrité.
    Foutez des critiques littéraires qui savent écrire, cela voudra probablement dire qu’ils savent lire. Car qui ne sait pas écrire correctement un foutu article ne peut pas critiquer, appréhender une écriture, isn’t it ?

  3. Ouais, ce qui est étrange c’est que rien ne se passe vraiment. Les autres avançent, Victor Ward, Patrick Bateman, et même le Bret Ellis de Lunar Park avançent contraint et forcé, mais il y vont et franchement. Ils sont propulsés par le flux des noms, de l’argent, des images, du sang. Et puis les mêmes choses arrivent à Clay et Clay ne bouge pas. Toute l’intrigue pseudo-polar tourne à vide, rien à voir avec la moquette qui pousse au 37 Elsinor Lane, avec la paranoïa pur de Glamorama.

    C’est énervant cette inertie, Moins que zero c’est finalement assez chiant, un point mort, avant que les choses ne se mettent en mouvement et entraîne tout le monde, malgré LA PEUR, en fait grâce à la peur, et puis on revient à LA et ça redevient mort, ça ne bouge pas plus que l’eau de la piscine avec les feuilles mortes dedans et Clay reste assis au bord de la piscine. Bon, peut-être qu’en fait Clay a toujours été assis au bord de la piscine.

    Mais Rain, bon…, Rain ne sert à rien, Rain existe à peine, elle rappelle juste le espèce de stade pubescent/putrescent de Clay, de Blair au moment de Less than zero, Rain c’est le même personnage labyrinthique que la trinité “Père Fils et Esprit frappeur” de Lunar Park, Rain c’est une illusion et un prétexte beaucoup plus qu’une victime, en fait je soupçonne Rain d’être simplement Los Angeles.

Répondre à MaxMilar Annuler la réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.