Au moment où nous attendons encore la liste complète des victimes suite aux attendats du 13 novembre 2015, nous ne pouvons que craindre d’y lire le nom de proches, de lecteurs, d’abonnés ou de toute personne que nous connaitrions de près ou de loin. Contrairement à l’attentat contre Charlie Hebdo, attaque symbolique dirigée vers un journal qui menait une guerre symbolique, ce week-end maudit a vu tomber une foule d’anonymes qui ne doivent leur mort qu’au fruit d’un cruel hasard. Non seulement nous pleurons la mort de Thomas Duperron, l’homme qui à force de travailler avec nous sur les soirées Gonzaï à la Maroquinerie était devenu un ami, mais nombre de nos proches se trouvaient dans ces lieux, vivaient au-dessus de ces cafés. Ils nous ont appelé pour nous prévenir des atrocités dont ils ont été témoins. Ces quartiers, ces rues, ces établissements, nous en respirons l’air et les fréquentons. Nous avons tous été visés et la frontière entre la vie et la mort n’est dûe qu’au terrible mystère du destin.

Si nous ressentions le besoin de nous adresser à vous, le cœur encore lourd de peur et de dégoût (pour une fois, nous comprenons intimement le sens de cette formule), c’est qu’une image s’est figée sous le flash des rafales : notre génération vit bien plus divisée que nous ne le pensons. En attaquant un mode de vie que beaucoup d’entre nous partagent (boire le vendredi soir, se rencontrer dans les bars, aller à des concerts) il semble évident que les cibles étaient définies, qu’elles attaquaient une ‘communauté’ : la notre, car nous nous sommes constitué ainsi, sans même nous en rendre compte. Gonzaï, qui s’efforce modestement depuis plusieurs numéros de définir un “nous” pour parler de cette génération et en expliquer ses mœurs, n’a pu que constater en descendant dans les rues dès vendredi, à quel point il est devenu urgent de renouer un lien avec l’ensemble des individus qui la constitue. Laissez nous partager avec vous ces quelques paroles d’un homme de 28 ans, née de le XXe arrondissement; c’est un citoyen français musulman : « ce pays s’enferme dans le communautarisme : les gens vivent côte à côte sans jamais s’adresser la parole. Les établissements visés vendredi ne sont que peu fréquentés par des Français dont les parents sont immigrés. Mais regardez : est-ce que vous allez dans les bars à chicha, vous ? »

Maintenant que nous sommes certains que la plupart des assassins de ce week-end étaient français et qu’ils ont grandi en région parisienne, tentons de comprendre pourquoi ils ont choisi de taper dans ces arrondissements ? Pourquoi pas Belleville, rue du faubourg du temple, rue du faubourg St-Denis ou la Goutte D’or ? Parce que les rues touchées sont celles où la « mixité sociale » est la plus faible, que ce sont les quartiers symptomatiques du phénomène que nous tentions récemment de décrire dans cet article sombrement intitulé La revanche des faubourgs.

Pour la première fois dans l’histoire des attentats sur notre territoire, c’est un conflit venu de l’intérieur qui touche notre génération. Sous le vernis religieux (car on ne devient pas martyr en appuyant sur un détonateur. On le devient comme Malcom X quand on tombe sous le poids des persécutions de ses ennemis, quand on a mené son combat avec tant de force que le seul moyen de vous faire taire reste de vous faire tomber) s’exprime de la manière la plus extrême une situation que nous avons laissé s’installer en totale inconscience. Nous nous sommes tournés le dos et, reconnaissons-le, nous ne nous parlons que très peu. Quiconque à des yeux pour voir ne peut que constater cette ségrégation silencieuse qui morcelle nos villes. Que nous ont dit les citoyens musulmans à qui nous avons parlé ? Qu’après avoir exprimé une grande peur quant à l’avenir, ils avaient des choses sur le cœur à nous confier. Ils nous ont parlé de ces quartiers où de nouveaux arrivants n’ont que peu de considération pour les anciens, de ces immeubles où des dizaines de familles qui ont été déplacées pour créer des lofts deprivilégiés, de ces bars et restaurants où ils ne se sentent ni les bienvenus, ni a leur place. La fracture est telle que lors de ces conversations, une fois leur confiance gagnée, nous avons pu reconnaître les uns et les autres que ce week-end, toutes les « communautés » n’étaient pas atteintes au même niveau, ni n’exprimaient le même sentiment. Cette situation est anormale. Voilà qui est désagréable à écrire, mais la prise de conscience de tous est nécessaire.

Comme en janvier, notre premier devoir est de sonder nos cœurs pour nous demander ce que nous voulons vraiment pour notre pays, nos enfants, ce en quoi nous croyons et ce que nous ne voulons plus accepter (de nous-mêmes, de nos dirigeants, de nos concitoyens). Ce travail, ce n’est ni aux élus ni aux institutions de le faire, mais à chacun d’entre nous. Puis, si comme nous vous partagez la conviction qu’il nous faut vivre ensemble, il est du devoir de chacun de parler et d’écouter toutes les personnes que nous ne reconnaissons plus : nos voisins et collègues, notre boulanger, notre voisin de métro. Il n’y a que deux voies possibles pour le changement : le dialogue et l’alliance, ou la violence. Comme chez Gonzaï nous pensons que le vrai homme est un bâtisseur, et non un destructeur, nous savons désormais ce qu’il nous reste à faire. Ne rien faire, se contenter de retourner dans nos cafés en écrivant « Daesh on t’encule » comme on le voit fleurir sur tous les profils Facebook, n’empêchera en rien deux blocs de la société de s’éloigner, progressivement.

Avec toutes nos tendres pensées pour les victimes, leurs familles, les blessés et toutes les personnes qui savent que la marche du monde est entre nos mains.

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