Août 2021. Alors qu’Athènes, survolée par les Canadairs, suffoque sous une chaleur que les météorologues annoncent comme désormais la norme, je suis en train de m’hydrater sur une terrasse à Hydra. C’est là que j’ai fait part à Marco de ma vague intention d’écrire quelque chose sur un certain Magic Alex, dont il n’a jamais entendu parler. Je lui brosse à gros traits l’histoire du bonhomme et mon ami, qui passe ses vacances sur l’île depuis des années, me confie : « j’ai le type qu’il te faut ! Demain, sois à la première heure au café du port, tu y trouveras un vieil Anglais chenu et livide au regard malin et méchant qui se dit avoir été agent secret. Je suis sûr qu’il a connu ton arnaqueur flamboyant. »

Le lendemain matin donc, je me rends au Pirate Café où je commande un espresso glacé et des pâtisseries. A quelques tables de moi, un petit homme vêtu d’une chemisette locale ouverte jusqu’au nombril, un collier de gros cailloux colorés autour du cou, enchaîne les cigarettes devant son café latté. La description correspond au portrait dressé par Marco la veille et je me lève pour le saluer, mais deux femmes en tenue de plage me grillent la politesse et viennent flatter le petit homme entre deux gloussements et quelques baisers langoureux sur le front. Tel un petit bouddha, le Britannique se laisse faire et jubile. Je me rassieds et attends mon tour. Quand celui-ci vient, je me relève et me fait à nouveau doubler par deux autres femmes (elles ne circulent qu’en duo sur cette île apparemment), plus jeunes que les précédentes, paréo noué sur la poitrine, lunettes de soleil dans les cheveux, visiblement encore embrumées d’une fête nocturne à laquelle je n’étais pas invité. Nouveaux gloussements, série de baisers sur le front, ciao. Je suis déjà à moitié debout, les mains appuyées sur les accoudoir de ma chaise, dans les starting-blocks, mais rebelote : deux filles, gloussements, baisers frontaux. Je reste debout, entendant bien ne pas me faire coiffer au poteau une quatrième fois. Je bondis : « Excuse me Sir, may I sit down for two minutes ». Le vieil Anglais me désigne une chaise en face de lui sans un mot, de toute évidence déçu que je sois seul et du sexe masculin.

Je lui explique que j’essaie d’écrire un texte sur Magic Alex qu’il a sans doute connu. « Oui, je l’ai connu. Mais pourquoi diable vous intéressez-vous à ce crook ? » lâche-t-il en exhalant une bouffée de cigarette. Ses paupières peinent à laisser entrevoir ses yeux qui affichent un regard encore troublé par ce que je suppose être une monumentale cuite. Ce qu’il confirme en acceptant de me donner une cigarette : « allez-y, je les ai piquées hier à une fête je ne sais même pas à qui ».

James, c’est son nom, a bien connu Mardas, le véritable patronyme de Magic Alex. C’était un escroc et un menteur, me soutient-il.

« Je me souviens d’une fois, nous étions sur le bateau qui nous amenait sur l’île et il m’avait affirmé travailler à Oman. Je lui en demandais plus, sachant que mon père était précisément expatrié au Sultanat d’Oman. Et bien figurez-vous qu’il m’a décrit point pour point la fiche de poste de mon père, soutenant que c’était son propre emploi ! Le type était complètement mythomane. Et idiot : pourquoi me raconter ça alors qu’il sait que je sais ! Plus tard, il s’est lancé dans le business des voitures blindées, mais elles ne marchaient pas je crois et ses clients lui ont réclamé d’énormes sommes d’argent. A leur place, j’aurais demandé à Alex de monter à bord de ses voitures supposément blindées et j’aurais fait tirer dessus à la mitraillette pour vérifier si elles étaient fonctionnelles. Il avait une maison, un peu plus haut sur l’île, mais elle est aujourd’hui aux mains de ses créanciers. Triste histoire« .

Sur ce, deux nouvelles femmes font leur apparition et, comme si je n’avais jamais existé, James leur ouvre grand les bras, me signifiant que mes deux minutes avaient expiré et qu’il était temps pour moi de déguerpir.  Je quitte alors le port, direction la plage de galets à quelques minutes du centre. Je descends dans l’eau équipé de mon chapeau de paille et de mes lunettes de soleil. Quelques brasses plus loin, un type, la soixantaine, me fait signe : vous aussi vous vous baignez avec chapeau et lunettes ? Je ne sais pas à qui j’ai affaire, mais vu l’âge du baigneur et pour éviter tout quiproquo, quelque chose me dit qu’il a sans doute lui aussi connu Alex et l’interroge donc à cet effet. « The Beatles guy ? » me demande-t-il en barbotant. Exactly, réponds-je en tenant mon maillot en éponge qui fout le camp. « He’s a crook ! », s’exclame-t-il. L’homme au chapeau, un peintre hollandais reconverti dans l’immobilier – il a acheté sa maison à Hydra en 1974 pour… deux mille dollars – a croisé à de nombreuses reprises Mardas, notamment chez lui, sur les hauteurs. Tout le monde le connaissait ici, mais personne ne savait vraiment qui il était. Vous devriez interroger la femme du président de la Banque Alpha, ils se sont bien connus je crois. Danke.

Ces deux brèves rencontres à quelques minutes d’intervalle m’ont confirmé, si cela était nécessaire, la sulfureuse réputation d’Alexis Mardas, alias Magic Alex, le gourou électronique des Beatles et l’arnaqueur des têtes couronnées. Homme insaisissable, ayant côtoyé les plus grandes stars des années 60 avant d’avoir l’oreille de nombreux rois et reines, Mardas était alors mort depuis quatre ans. Quelques années plus tôt, j’étais parvenu à trouver son adresse à Athènes et m’apprêtais à lui écrire pour le rencontrer quand un entrefilet sur Internet m’apprit la nouvelle de sa mort. Il me fallait donc remonter la piste par moi-même.

« La seule magie de Mardas consistait apparemment à faire disparaître notre argent. » (Bill Wyman, des Stones)

J’ai découvert Magic Alex dans un documentaire sur les Beatles. Filmé dans son laboratoire du quartier de Marylebone à Londres, vêtu d’une blouse blanche sur un pantalon et une chemise de la même couleur, les cheveux mi-longs, le Grec s’adresse à la caméra d’un « Hello I’m Alexis. I want to say hello to my brothers around the world and to all the girls around the world and to all the electronic people around the world ». Il est entouré d’oscillateurs, d’écrans vidéo, de machines en tous genres. Mardas vient d’être bombardé à la tête d’Apple Electronics, l’une des nombreuses divisions du nouveau label créé par les Beatles qui entendent désormais gérer leurs affaires eux-mêmes. Les quatre accordent à leur ami des lignes de crédit illimitées pour qu’il leur conçoive les instruments et les gadgets du futur dont ils pourraient avoir besoin.

Yanni (ou John, comme il aimait à se faire appeler) Alexis Mardas est né le 5 mai 1942 à Athènes. Fortiche en cours d’EMT, il s’installa à Londres en 1965 avec un visa étudiant (il prétendit ensuite s’être fait voler son passeport, affirmation que l’ambassade de Grèce à Londres n’avala pas, le soupçonnant de l’avoir en fait revendu). Sans le sou, Mardas décrocha alors un job de réparateur de téléviseurs pour le compte d’Olympic Television.
C’est à cette époque qu’il se lia d’amitié avec John Dunbar, un type particulièrement sociable et propriétaire de la toute nouvelle galerie d’art Indica, située à Mason’s Yard. Dunbar est né en 1943 à Mexico City, mais ses premiers souvenirs sont moscovites : il est le fils du cinéaste Robert Dunbar, qui fut notamment attaché culturel à l’ambassade britannique de Moscou de 1944 à 1947 (où il recevait à l’occasion à sa table le réalisateur Sergei Eisenstein, dans son appartement infesté de rats). A son retour en Grande-Bretagne, Bob Dunbar collabora notamment avec Carol Reed qui l’envoya à Rome persuader Orson Welles de rejoindre le casting du Troisième Homme, ce que le réalisateur de Citizen Kane accepta au terme d’un accord incluant deux costumes en soie.

John Dunbar, fraîchement diplômé de Cambridge avait quelque temps plus tôt fait la connaissance d’une jeune femme de 17 ans, la fille d’un officier des services secrets britanniques et d’une aristocrate austro-hongroise, Marianne Faithfull qu’il épousa le 6 mai 1965 (avec Peter Asher pour témoin, le frère de Jane, la fiancée de Paul McCartney, marabout et bout de ficelle qui présidera à la suite de notre histoire). Le couple s’installa dans le quartier de Belgravia à Londres. Six mois plus tard naissait leur fils Nicholas, peu de temps avant que Faithfull quitte son mari pour Mick Jagger.

En septembre de la même année, Dunbar ouvre avec ses amis Peter Asher et Barry Miles, en charge de la partie librairie, la galerie d’art Indica qui deviendra très vite l’un des épicentres du Swinging London, où les classes sociales et les drogues se mélangent. S’y pressent ainsi outre Marianne Faithfull et Paul McCartney, qui avait investi 5000 pounds dans l’affaire, Eric Burdon des Animals, le photographe Gered Mankowitz, le producteur Michael White, John Pearse de la boutique de vêtements de King’s Road Granny Takes a Trip, un joli garçon appelé Mark Feld qui est sur le point de changer son nom en Marc Bolan, des poètes Beat, des critiques d’art et toute une foule de hipsters. William Burroughs, qui déteste les soirées, a néanmoins daigné passer une tête pendant quelques minutes avant de se retirer dans son appartement au coin de la rue. Roman Polanski et Sharon Tate viennent y fumer des joints (le nom de la galerie fait directement référence à la variété de cannabis Indica) et vider quelques verres de vin. Le flamboyant marchand d’art Robert « Groovy Bob » Fraser y a également fait des apparitions dans son costume cintré rose, ainsi que diverses figures de l’avant-garde et de la haute société. John Lennon finira lui aussi par quitter sa retraite du Surrey et y mettre les pieds sur les conseils de McCartney qui l’incite à venir découvrir les œuvres d’une Japonaise qui s’apprête à exposer dans la galerie – et à changer sa vie. Si l’aventure Indica ne dura que deux ans (la galerie ferme ses portes en novembre 1967), elle marqua profondément la scène londonienne des Sixties et demeure encore aujourd’hui comme un jalon du Swinging London.

Jane Asher, Paul and 'Magic Alex' Mardas, London. 1967.: beatles
Paul McCartney et Magic Alex (à droite), en 1967 à Londres

Une fois Marianne Faithfull partie chercher satisfaction auprès de Jagger, Dunbar s’installa à Bentinck Street dans un appartement qu’il partagea quelque temps plus tard avec Alexis Mardas. C’est à ce moment que Dunbar eut l’idée de mettre à profit les connaissances en électronique de son roommate pour se lancer dans l’art et la sculpture cinétiques alors en vogue, notamment à travers les œuvres d’un autre Grec expatrié à Londres, l’artiste Takis qui s’était fait connaître grâce à ses œuvres « télémagnétiques », objets métalliques qui flottent à l’aide d’aimants, notamment ses Electro-Magnetic Musicals.

Greek sculptor Takis on his Tate Modern show at the age of 93 | Financial Times

Magnétisme. C’est sans doute l’une des nombreuses qualités d’Alexis Mardas, qui avait le don de s’attirer la sympathie et la confiance des personnes qu’il parvenait à approcher. Son premier projet fut une boîte en plastique couverte de boutons qui clignotaient alternativement, la Nothing Box, qui, comme son nom l’indique ne servait absolument à rien. Brian Jones, ami de longue date de Barry Miles, en sera l’un des premiers acquéreurs et convint son groupe d’engager Mardas en tant qu’ingénieur lumière pour leur tournée de l’hiver 1967. La contribution de Mardas et Dunbar consistait en un système de spots qui devait non seulement marcher en rythme avec la musique, mais également changer de couleur en fonction de la tonalité des morceaux. « Ça ne fonctionnait pas toujours, reconnaitra plus tard Dunbar, mais ça marchait la plupart du temps ». Appréciation que ne partagèrent manifestement pas les Stones, qui mirent rapidement fin à leur collaboration avec les deux associés. Si l’on en juge en effet par les rares images prises durant cette tournée, seuls les foulards en soie et les costumes flamboyants de Brian Jones font mal aux yeux. « Dunbar et Mardas parvenaient à obtenir des sommes d’argent pour leurs projets, mais il finissait toujours par y avoir un problème lorsque nous leur demandions une démonstration » raconte Bill Wyman, le bassiste des Stones, « la seule magie de Mardas consistait apparemment à faire disparaître notre argent ». Avis auquel se rangera par la suite Dunbar, pour qui Mardas « was a fucking TV repairman: Yanni Mardas, none of this « Magic Alex » shit ! ».

C’est Brian Jones qui présenta Mardas à Lennon puis à Harrison. Les deux Beatles tombèrent vite sous le charme d’Alexis, de ses connaissances tant en électronique qu’en mystique indienne, et les inventions qu’il projetait selon lui de réaliser, comme de l’air coloré, des voitures à la peinture qui changerait de couleur et les rendraient invisibles, un soleil artificiel qui brillerait la nuit, un champ magnétique qui tiendrait les fans à distance ou encore un papier peint équipé d’enceintes stéréo, soit autant d’objets indispensables. Alex offrit à John une de ses fameuses Nothing Box. L’auteur de Day Tripper — et grand consommateur d’herbe, puis d’acides – était proprement fasciné par cet objet inutile, fixant la boîte des heures durant, essayant de deviner quelle ampoule se mettrait à clignoter ensuite. La Nothing Box ne fut cependant jamais commercialisée et des dizaines d’exemplaires continuèrent à clignoter dans la cave des bureaux d’Apple jusqu’à épuisement de leurs batteries.

John Lennon Posing With Alexis Mardas' Nothing Box, 1965 | Vintage News Daily

Le Beatle, qui s’ennuyait ferme à l’époque, entre l’hystérie de la Beatlemania et la vie de père de famille dans le Surrey, surnomma son nouvel ami « Magic Alex » et le présenta comme son nouveau « gourou », un titre qui, selon McCartney, a sans doute contribué à exercer une pression exagérée sur les épaules de Mardas. A la même époque, Lennon, désormais Membre de l’Empire britannique, se débrouilla pour régler les problèmes de papiers de Mardas. Lequel, reconnaissant, ou plus prosaïquement intéressé, lui ouvrira les portes de son pays natal un an plus tard.

Picture yourself in a boat

C’est ainsi qu’en juillet 1967, à l’initiative de Mardas, les Beatles s’envolèrent pour la Grèce avec le projet d’acheter une île, afin officiellement d’échapper à la pression et à l’hystérie que la moindre de leur apparition publique déclenchait. Il s’agissait surtout, de l’aveu même de McCartney, de trouver un lieu à l’abri des regards où ils pourraient prendre des drogues sans que la police leur tombe dessus. La date de leur voyage n’est peut-être pas un hasard, si l’on en juge par la parution dans le Times le lendemain de leur arrivée, soit le 24 juillet, d’une pleine page qu’ils co-signent avec 64 autres célébrités britanniques, appelant à la légalisation de la marijuana. Ils n’avaient en revanche apparemment pas lu les journaux quelques mois plus tôt et ignoraient donc que le 21 avril 1967 — précisément le jour où ils mettaient la touche finale à leur Sgt Pepper, à savoir la fameuse boucle « We’ll fuck you like Superman » qui clôt le disque –, un groupe d’officiers avait mené un coup d’Etat et renversé le roi Constantin II. Ils devaient plus probablement peu se soucier du régime politique de la Grèce. D’autant plus que la junte s’avéra étonnement « tolérante » vis-à-vis des cheveux longs et de la pop culture occidentale, l’île hippie de Matala bénéficia ainsi d’une paix royale, tout comme Hydra où Leonard Cohen ne fut pas plus dérangé que cela.

Mardas avait promis de faire jouer ses contacts familiaux – on rapporte que son père faisait partie des services secrets grecs, affirmation impossible à vérifier – pour ficeler l’affaire avec le gouvernement grec. Ils jetèrent apparemment leur dévolu sur l’île de Leso ou Leslo –  bien que celle-ci ne figure sur aucune carte — sur laquelle serait construite une maison pour chaque Beatle et leurs associés, maisons reliées entre elles par une série de tunnels, le tout couvert d’un dôme en verre, dans un style architectural mi-baba, mi-Barbapapa, censé les protéger des aléas climatiques et cosmiques. Fin analyste politique, Lennon déclara : « Et pourquoi pas après tout ? Ils ont tout essayé : les guerres, le nationalisme, le fascisme, le communisme, le capitalisme, la religion, et rien de tout ça n’a marché. »

Les Beatles louèrent un yacht luxueux, le MV Arvi, pour rejoindre leur fameuse et fumeuse île. Avant de prendre la mer, ils acceptèrent entre autres sollicitations une invitation pour assister à une représentation de l’Agamemnon d’Eschyle au théâtre de Delphes. Hélas, leur hôte Alexis, à l’affût d’un bon coup médiatique, avait vendu la mèche aux autorités touristiques du pays et la nouvelle fut rendue publique. A leur arrivée, des centaines de fans, de ceux qu’ils entendaient fuir en venant s’installer en Grèce, de photographes et de journalistes les attendaient, les contraignant de remonter à bord de leurs limousines et de rentrer se bunkeriser à Athènes. D’après l’un des agents du groupe, Peter Brown, Mardas avait en fait noué un deal avec les autorités grecques, afin que celles-ci leur accordent l’immunité diplomatique – comprendre l’autorisation de se déplacer dans le pays avec des valises pleines de dope – en échange de séances de photos pour le compte du ministère du tourisme, échange dont les Beatles n’avaient bien entendu pas été avertis.

Beatles' "Magic Alex" Mardas RIP | Steve Hoffman Music Forums

Les Beatles et leur bande, délestés de Ringo parti rejoindre sa femme à Londres, prirent place à bord du yacht pour un voyage sur le mode « la croisière s’amuse » si l’on en croit Harrison qui raconte que lui et Lennon étaient « en permanence sous acide, assis à l’avant du navire à jouer du ukélélé (…) chantant Hare Krishna durant des heures ». Ils débarquèrent finalement sur une île couverte de galets et sous un orage terrible. Les galets ne poseraient pas problème selon Mardas, qui s’engagea, sans rigoler, à les faire enlever par l’armée grecque.

Un associé de Brian Epstein fut ensuite envoyé à Londres pour réunir les 90 000 dollars nécessaires à l’achat de l’île. L’Etat grec leur demandait en effet de régler la facture en dollars américains. Las, les Beatles, qui passaient leurs journées à se baigner et à gober des acides, sonnèrent la fin de la récréation et décidèrent de rentrer en Angleterre, abandonnant leur perspective de retraite méditerranéenne. Ils parvinrent néanmoins, et contre toute attente, à tirer profit de ce deal avorté à la faveur du taux de change qui leur rapporta 11 400 livres, sans doute la seule fois où ils gagnèrent de l’argent dans des activités extra-musicales. Dans une interview à un magazine grec en 1995, Mardas expliquera que le projet n’avait pas pu aboutir car les Beatles avaient dû quitter la Grèce en toute hâte suite à la mort de leur manager Brian Epstein… laquelle ne devait survenir en réalité qu’un mois plus tard, le 27 août.

Les Beatles et leur troupe regagnèrent Londres, et Harrison s’envola deux jours plus tard, en compagnie de sa femme et de… Alexis Madras, pour Hollywood où ils se rendirent notamment aux cours de sitar dispensés par Ravi Shankar dans son école Kinnara School of Music à Los Angeles avant d’assister à un concert du sitariste à l’Hollywood Bowl et d’enchainer sur une visite à Disneyland.

C’est à leur retour en Angleterre que Pattie, la femme d’Harrison lut dans le Times un papier consacré au Maharishi Mahesh Yogi et à sa fondation pour la régénération spirituelle. C’est donc sur les conseils de Pattie que les Beatles assistèrent à leur première « lecture » par le Maharishi au Hilton Hotel de Park Lane. Ce dernier les invita à suivre dès le lendemain une série de « conférences » durant dix jours aux Pays de Galles. Les Beatles, accompagnés notamment de Mick Jagger et Marianne Faithfull embarquèrent donc pour Bangore. C’est durant ce séjour gallois que les Beatles apprirent la nouvelle de la mort, à 34 ans, de leur manager Brian Epstein qui était censé les rejoindre le lendemain. Orphelins et plein aux as, les quatre Anglais trouvèrent alors dans le maître spirituel indien, fondateur du Mouvement de Méditation transcendantale, la nouvelle figure du guide censé les faire accéder à la conscience cosmique. Il s’agissait, selon le Maharishi, d’« ouvrir les portes de l’illumination à chaque individu et amener l’invincibilité, la paix, la prospérité et le bonheur, et l’absence de négativité et de souffrance à tous les pays ». Rien que ça. Un programme en tout cas totalement raccord avec le dernier 45 tours des Beatles, All You Need is Love, sorti quinze jours plus tôt.

Satisfaction guaranteed

Après l’interlude transcendantal aux Pays de Galles, les Beatles s’attaquèrent à leur nouveau projet, le film Magical Mystery Tour, le premier qu’ils réalisèrent eux-mêmes, après A Hard Day’s Night et Help, dirigés les deux années précédentes par Richard Lester.

L’idée du film reposait sur les souvenirs d’enfance de McCartney qui, avec Harrison notamment, participait à des excursions en bus pour aller voir les illuminations de Blackpool. Les Beatles louèrent ainsi un bus au bord duquel prirent place une foule bigarrée, parmi quoi une femme obèse qui joue le rôle de la tante de Ringo, un nain mutique et… Magic Alex. Dans l’une des scènes du film on peut ainsi voir le Grec prendre le micro, à l’avant du bus, et jouer au gentil organisateur, comme il l’a fait quelques mois plus tôt en Grèce, entonnant le célèbre negro-spirtual Joshua Fit the Battle of Jericho, repris en chœur par les passagers. Dans cette scène, si Mardas accède à son quart d’heure de célébrité (que Warhol ne théorisera qu’un an plus tard), fait néanmoins preuve de timidité, loin du personnage assuré et manipulateur que l’on pourrait imaginer.

Meet the Beatles for Real: Remembering Magic Alex

Tournage chaotique, absence de scénario, succession de scènes loufoques et mal fagotées qui servent de prétexte à placer leurs nouveaux titres, parmi lesquels I am the Warlus, l’un de leurs meilleurs tout de même, le film se solda inévitablement par un désastre, le lendemain de Noël, la BBC 1 ayant diffusé ce film aux couleurs psychédéliques… en noir et blanc (seule la BBC 2 émettait alors en couleur). McCartney dut venir sur les plateaux de télé s’excuser, une première.

Mais les Beatles se soucièrent de cet échec comme de leur première Rickenbaker et se lancèrent dans les affaires dès le mois suivant, en janvier 1968, en créant leur propre société, Apple Corps. Ltd. Outre leurs disques et ceux d’artistes à venir à travers Apple Records, la société chapeautait une série de divisions parmi lesquelles Apple Publishing, Apple Films, Apple Retail et Apple Electronics, cette dernière pilotée, comme on pouvait s’y attendre, par Alexis Mardas. Les Beatles avaient ainsi confié à leur magique ami la tâche de concevoir un tas d’inventions qui seraient ensuite commercialisées par Apple ainsi que divers objets et gadgets dont les Beatles pourraient avoir besoin à titre personnel, en particulier un studio d’enregistrement flambant neuf et à la pointe de la technologie, qui serait installé au siège de leur compagnie, 3 Savile Row. A peine les formalités signées, les Beatles s’envolèrent pour l’Inde où le Maharishi les attendait pour un stage de médiation, emmenant dans leurs bagages quelques amis, parmi lesquels l’affreux Beach Boy Mike Love, le chanteur Donovan, l’actrice Mia Farrow, sa dear sœur Prudence et… Alexis Mardas, of course.

Sexy Sadie (« If youre so cosmic, youll know why »)

Le 7 février 2008, le New York Times publie dans ses colonnes un article intitulé « Meditation on the Man Who Saved the Beatles ». Le sauveur du groupe plus populaire que Jésus serait, d’après Allan Kozinn, l’auteur du papier, le Maharishi Mahesh Yogi, décédé deux jours plus tôt à son domicile de Vlodrop aux Pays-Bas.

Dans son article, Kozinn revient en détail sur le séjour des Anglais dans l’ashram du Maharishi à Rishikesh, durant l’hiver 1968. Ringo plia bagage au bout de dix jours, la nourriture locale n’étant apparemment pas à son goût, et ce, malgré les kilos de baked beans en conserve qu’il avait précautionneusement fourrés  dans ses valises. Trois semaines plus tard, c’est au tour de McCartney de prendre son billet retour pour Londres. Lennon et Harrison continuèrent quant à eux de suivre les enseignements du Maharishi durant quinze jours avant de précipiter leur retour le 12 avril. Ni le mal du pays ni la cuisine épicée ne seraient à l’origine de ce brusque départ. Cette décision aurait été prise, à en croire Kozinn, sur la foi des affirmations de leur ami Alexis Mardas qui leur avait soutenu que le vieillard indien serait moins un sage qu’un sacré pervers, profitant des séances de méditation à huis clos pour tripoter les femmes, notamment Mia Farrow. Cette dernière niera cette version des faits dans son autobiographie.

Quoi qu’il en soit, Lennon et Harrsion se braquèrent et annoncèrent leur intention de quitter les lieux sur-le-champ. Surpris de ce départ inopiné, le Maharishi interrogea Lennon sur ses motivations, ce à quoi le Beatle rétorqua, avec le sarcasme qu’on lui connait : « Well, if you’re so cosmic, you’ll know why ». Lennon lui répondra quelques mois plus tard par chanson interposée, dans son Sexy Sadie, charge contre le Maharishi à qui il ne pardonne pas de les avoir bernés (« Sexy Sadie, what have you done / You made a fool of everyone »).

Kozinn rappelle que dans les années 1980, McCartney et Harrison reconsidèrent leur jugement et innocentèrent le Maharishi, arguant que les fausses rumeurs d’agressions sexuelles avaient bel et bien été colportées par Alexis Mardas. Ce dernier voyait sans doute d’un mauvais œil ce barbu en toge lui ravir la place de « gourou » auprès de ses protégés. Le journaliste estime en outre dans son article que la méditation aurait sans doute contribué à ce que les Beatles diminuent leur consommation de drogues. Il ajoute que ce séjour en Inde fut un moment de création sans pareil, les Beatles rentrant en Grande-Bretagne avec une trentaine de nouvelles chansons composées en l’espace d’un mois et dont la plupart remplirent les quatre faces du White Album, leur premier double album sorti sept mois plus tard et monument de la pop depuis. Quelques autres surgiront sur les disques solo des Beatles, parmi lesquelles , Child of Nature, qui deviendra Jealous Guy sur l’album « Imagine » en 1971.

Magic Alex prétend avoir inventé ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom d’iPhone, trente ans avant Apple, l’autre, celui de Steve Jobs.

A la fin de son article, Kozinn s’interroge sur ce qu’aurait été le futur musical des Beatles si Alexis Mardas ne les avait pas détourné du Maharishi, imaginant que la méditation les aurait sans doute rendus davantage prolifiques, allant jusqu’à supposer qu’ils auraient ainsi pu pondre un double album tous les six mois. Si cette appréciation n’engage que lui – après tout, les Beatles, avec Roswell, Nostradamus et quelques autres sujets essentiels, font l’objet d’interprétations et d’exégèses en tout genre, la plus coriace concernant McCartney qui, comme chacun sait, est mort en 1966. Furieux de se voir accusé d’avoir saccagé la carrière des Beatles, Mardas se fendit d’un communiqué au New York Times que le journal a publié le 5 mars 2010 en échange du retrait par Mardas de sa plainte pour diffamation. L’autre point qui était resté en travers de la gorge du Grec était que l’article le présentait comme un « charlatan » et remettait en cause la paternité, voire la véracité, de nombre d’inventions qu’il aurait prétendu avoir mis au point.

Baby youre a rich man (If you really like it you can have the rights / It could make a million for you overnight)

S’il s’est toujours présenté comme un inventeur et un précurseur, il est plus probable qu’il fut avant tout un lecteur assidu de The New Scientist, sans se douter que dix ans plus tard, ce même magazine dénoncerait ses magouilles. On peut également supposer qu’à l’instar des Beatles, il était un fan de la série d’espionnage et d’anticipation Le Prisonnier, qui fut diffusée à partir de la fin 1967. Une autre série aux mille et un gadgets futuristes a également pu être une source d’inspiration : Star Trek. Bien que les aventures galactiques du capitaine Kirk et de Mr Spock, créées en 1966, n’aient été diffusées qu’à partir de juillet 1969 en Grande-Bretagne, il y a fort à parier qu’Alex en avait eu connaissance avant (peut-être lors de son voyage à New York en mai 1968  alors qu’il accompagnait Lennon et McCartney venus justement promouvoir leur nouveau label aux Etats-Unis).

En effet, nombre d’inventions qui figurent dans la série de science-fiction, parmi lesquelles la visioconférence ou le téléphone sans fil – à l’exception notable de la téléportation – figurent également au catalogue des inventions promises par Magic Alex et nous sont aujourd’hui familières. On en trouve d’ailleurs le catalogue détaillé dans le Daily Mail du 5 novembre 1968 sous le titre « He’s The Beatles’ personnal boffin – You want an invention? Then he’s got it. » L’article est illustré d’une photo de Magic Alex en blouse blanche prenant la pose dans son « laboratoire » de Marylebone, un foutoir d’installations électroniques en tout genre qui aurait coûté cent mille livres aux Beatles d’après le journal. Il y est présenté comme « l’inventeur personnel » des Beatles, chargé de transformer « leurs secrets personnels en réalité ». Selon le journal, il avait déjà mis au point une vingtaine d’inventions depuis le mois de février de la même année. Modeste, le Grec affirme au journaliste venu visiter son antre que « des compagnies américaines et japonaises lui ont proposé des sommes astronomiques pour le débaucher », ajoutant « ici, je ne suis payé que quelques livres par semaines, bien que les Beatles pourraient me verser des milliers de livres ». Suit une liste détaillée de ses inventions, parmi lesquelles le « record jammer » permettant de brouiller le signal d’un disque et ainsi éviter qu’il puisse être copié sur cassettes. Alex n’aurait mis que quelques jours à mettre au point ce système, ne dépensant que dix livres pour sa conception. Le journal précise que l’objectif était d’équiper gratuitement deux cents usines de vinyles, les Beatles se rémunérant en percevant des royalties. Dès 1969, tous les disques vendus dans le monde seront dotés de ce système de brouillage générant à ses employeurs un revenu cent millions de livres par an promet Mardas. Gonflé Magic Alex ? Vous ne croyez pas si bien dire. L’article fait également état d’un d’un système antivol pour vélo, les pneus se dégonflant à la fin de chaque course de son propriétaire avant de se regonfler automatiquement à l’aide d’un code. Et que diriez-vous d’un chauffe-plat capable d’atteindre 250° en vingt secondes et de refroidir à -28° C dans le même laps de temps ? L’efficacité de cette invention révolutionnaire serait telle que les fabricants d’électroménagers lui feraient des ponts d’or pour l’acquérir et la remiser à tout jamais, « sous peine que leurs frigos et autres gazinières soient obsolètes du jour au lendemain ». Last but not least, Magic Alex prétend également avoir inventé ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom d’iPhone, trente ans avant Apple, l’autre, celui de Steve Jobs.

L’autre invention majeure que rapporte le journaliste du Daily Mail et sur laquelle Alex travaille d’arrache-pied est la conception d’un nouveau studio pour les Beatles. Il s’est vu pour cela confier la somme de trois millions de livres de l’époque (44 millions en 2020). Ce studio, « le plus avancé du monde », permettrait outre l’enregistrement de disques, la réalisation d’émissions TV. Le studio serait entre autres équipé de la Machine of 10,000 Echos qui permettrait de traiter les sons en fonction de divers environnements (cathédrale, plage, montagne, etc.), et du Harmonics Converter, permettant de faire jouer un son par n’importe quel instrument. L’article s’achève sur cette réflexion d’Alex : « Evidemment, cela rendra les orchestres symphoniques inutiles ».

Linda McCartney Photography — John Lennon, Nat Weiss, Magic Alex, Paul...

Fixing a Hole

Inutile – et inutilisable – le studio qu’il a conçu pour ses bienfaiteurs le sera à coup sûr. George Martin se souvient dans son autobiographie, All you need is Ear, de ce type qui venait constamment en studio, répétant sans cesse que les équipements d’Abbey Road étaient obsolètes, assertion que Martin peinait à balayer tant les Beatles étaient fascinés par leur ami. Ces derniers lui confièrent ainsi la tâche de concevoir un nouveau studio équipé d’une console 72 pistes (le monument low-fi qu’est Sgt Pepper a été enregistré sur un 4 pistes), studio qui serait installé dans les sous-sols du siège d’Apple à Savile Row. Mardas envisageait notamment de remplacer les baffles autour de la batterie de Ringo par un « champ de force sonore invisible ». Ringo racontera que Mardas avait acheté à cet effet deux énormes ordinateurs à un surplus de l’armée britannique, ordinateurs qui ne quittèrent pas le jardin du batteur et où ils finiront par rouiller avant d’être revendus à un ferrailleur.

Mardas tenait régulièrement ses commanditaires au courant de l’avancée de ses travaux. Mais en, janvier 1969, lorsque les Beatles, alors en pleines répétitions dans les studios glacials de Twickenham de leur futur album « Get Back » (qui ne sortira que l’année suivante sous le titre « Let it Be ») demandèrent à Alex d’accéder à leur nouveau joujou, ils découvrirent un équipement proprement inutilisable. Mais laissons George Martin apprécier l’ingéniosité de celui qui tenta de lui ravir la place de 5e Beatle : « Alex avait négligé un petit détail : il n’y avait pas de trou dans le mur entre le studio et les régies. La seule façon de faire passer les câbles était d’ouvrir la porte et de les faire passer le long du couloir. Autre chose : l’installation du chauffage de tout le bâtiment était située dans une petite pièce juste à côté du studio. Et comme l’isolation acoustique n’était pas vraiment magique, de temps en temps au milieu de l’enregistrement, un bruit de moteur diesel se mettait en marche ». Un véritable « chaos » se rappellera Harrison quelques décennies plus tard. George Martin dut rapatrier en catastrophe deux 4 pistes d’Abbey Road pour procéder à l’enregistrement du disque.

Magic Alex 2 - Flashbak

Pour sa défense, dans sa déclaration au New York Times en 2010, Mardas expliquera que la console avait été déplacée de son laboratoire jusqu’à Savile Row sans en avoir été informé et avoir découvert que ses bureaux avaient été scellés en son absence. Il déclare avoir alors démissionné de son propre chef, niant que son studio ne fonctionnait pas, alors qu’en réalité c’est Allan Klein, le cost killer et nouveau manager du groupe, qui l’avait renvoyé sur-le-champ de ses fonctions chez Apple.
C’est ainsi que le désastre du studio 72 pistes mit fin à l’idylle de Magic Alex avec le plus célèbre groupe du monde qui se passeront de ses services pour enregistrer quelques mois plus tard leur chant du cygne et monument, Abbey Road, réalisé dans le studio éponyme sur un modeste 8 pistes.

En l’espace de deux ans, Alexis Mardas sera néanmoins parvenu à soulager le groupe de quelques millions de livres, à accéder au titre de « gourou », à les accompagner dans tous leurs déplacements (à croire qu’en 1967-68, s’il n’apparait pas dans un coin de la photo, c’est lui qui tient l’appareil) et même à figurer dans l’un de leurs films. Ne lui aura manqué que d’ajouter son patronyme à la fameuse signature Lennon-McCartney, ce qu’il manqua d’un cheveu, Lennon lui attribuant la paternité de la moitié des paroles de What’s the new Mary Jane, titre (heureusement) inédit que ne surgira officiellement que dans les années 1990 à la faveur de la sortie des Beatles Anthology.

Restait à Alexis Mardas de trouver de nouveaux bienfaiteurs. Il s’agira une nouvelle fois de rois, mais pas de la pop cette fois.

Her Majesty (Someday I’m going to make her mine, oh yeah)

Dans les années 1970, l’électronicien amateur se reconvertit dans le business de la sécurité et de l’anti-terrorisme à la faveur de sa rencontre en 1973 avec l’ex-roi Constantin de Grèce, lequel avait dû fuir son pays suite au coup d’Etat des « colonels »  en 1967. Le souverain en exil avait d’abord trouvé refuge à Rome avant de s’installer en Angleterre en 1973, plus précisément à Chobham, au sud-ouest de Londres, dans une maison que lui avait vendu un ami de Mardas et à proximité du domicile de celui-ci.

Les deux hommes firent très vite connaissance et se lancèrent dans les affaires. Constantin fit alors jouer ses relations et, en tant qu’ancien souverain, c’est peu dire qu’il possédait un carnet d’adresses en or massif. Ainsi, le premier pigeon fut tout simplement son beau-frère, le futur roi Juan Carlos alors prince héritier d’Espagne. Quelques mois plus tôt, le 20 décembre 1973, l’amiral Luis Carrero Blanco, récemment promu chef du gouvernement par Franco, avait été assassiné à bord de sa Dodge Dart GT 3700 par une charge de 75 kilos de dynamite que l’ETA avait dissimulée dans le tunnel que son convoi avait emprunté. La maison royale espagnole envoya alors une délégation en Angleterre pour se procurer des voitures blindées. Un contrat fut passé avec Mardas pour un demi-million de livres, contrat consistant à fournir un système de sécurité intitulé « Projet Alcom », permettant notamment au prince Juan Carlos de rester en contact où qu’il soit – à bord d’un hélicoptère, de son yacht, d’un sous-marin ou tout simplement au fond de son sofa – avec le palais et les services de sécurité. Le dispositif comprenait également un système de brouillage (sans doute calqué sur celui qu’il avait promis aux Beatles pour tenir leurs fans à distance), afin de rendre toute écoute impossible. Une société, Alcom Devices Ltd., fut constituée pour mettre en place ce royal business. Domiciliés à Edgware Road à Londres, ses bureaux étaient décorés à la façon d’un Star Wars de série B. Les clients, au nombre desquels figuraient le prince Charles et d’autres membres de la famille royale britannique, pouvaient déambuler dans le showroom présentant un tas de jamesbonderies. Une succursale fut même ouverte à Madrid, tenue par un ancien agent des services britanniques récemment engagé par l’Espagne pour assurer la sécurité de ses aéroports.

Drive my car (pick up the bags and get in the limousine)

Constantin appuya sur le champignon et continua à puiser dans les ressources de son arbre généalogique. Il permit ainsi à Mardas d’approcher le Shah d’Iran et le roi Hussein de Jordanie. Ce dernier le mit en contact avec le sultan d’Oman, Qabus ibd Saïd, qui commanda en 1976 une flotte de Mercedes blindées à Alcom dont les ateliers étaient installés au nord de Londres. En lieu et place d’un bon vieux blindage classique en acier, les véhicules étaient équipés de Kevlar, une fibre synthétique inventée en 1971 par la société Du Pont, fibre certes cinq fois plus résistante que l’acier et beaucoup plus légère, mais, comme le prouvera les recherches de la police américaine qui avait adopté ce matériau pour ses gilets pare-balles, subit une grande perte de résistance lorsque elle est mouillée ou exposée aux ultraviolets. Une simple exposition au soleil suffisait donc à transformer la voiture blindée en simple carcasse plastifiée. Les dictateurs moyen-orientaux n’avaient hélas pas eu communication des conclusions des chercheurs de l’Arsenal Edgewood de l’armée américaine. Sans compter que les employés d’Alcom laissaient de nombreuses portions de la carrosserie dépourvue de protection, rendant leur système de blindage tout bonnement inutile. Pire : les véhicules prétendument « bullet proof » s’avérèrent plus dangereux que des voitures traditionnelles. Durant l’été 1977, vingt-deux véhicules furent néanmoins livrés à la Jordanie, l’Espagne, Oman et l’Iran. Lors d’une partie de chasse dans le désert en juillet de la même année, le sultan d’Oman, accompagné d’agents des services secrets britanniques rangés des voitures, vit l’une de ses six limousines Mercedes 450 de luxe qu’il s’était procurée par l’intermédiaire de Mardas exploser lorsqu’une balle perdue a perforé un réservoir d’air. Les cinq autres limousines furent retournées au marchand grec assorties d’une demande ferme de remboursement. Sans doute averti de la déconvenue du sultan, le roi de Jordanie fit tester l’une de ses Mercedes blindées et dut à son tour faire le constat qu’il avait acquis de véritables bombes sur roues.

The Enduring Mystery of "Magic Alex" - CultureSonar

Les deux hommes classèrent ces menus échecs dans la case des aléas du métier. Et puis le marché de l’anti-terrorisme était alors, si l’on peut dire, en plein boum, et les clients ne manquaient pas, en Allemagne notamment depuis l’assassinat en septembre 1977 de Hanns Martien Schleyer, industriel allemand et ancien nazi, enlevé à bord de sa voiture puis exécuté par la Fraction armée rouge, ou encore en Italie, où les Brigades rouges multipliaient les actions armées et assassinats. Alcom organisa ainsi une démonstration en mai 1978 sur un terrain militaire à Bisley, dans le Surrey. Le prestige de Constantin permit de s’assurer la présence d’experts et hauts responsables en sécurité du Moyen-Orient, d’Angleterre et d’Allemagne. Un film promotionnel fut même tourné à leur insu, afin de témoigner de la présence desdits dignitaires. Ce qui déplut fort au colonel Ulrich Wegener, chef de l’unité antiterroriste GSG 9 ouest-allemande. Le colonel fit en effet savoir qu’il n’avait pas été convaincu de l’efficacité du système de blindage vanté par Mardas et Constantin. Un spécialiste britannique de la sécurité qualifia pour sa part la démonstration de « cirque », faute de tests en bonne et due forme sur l’efficacité réelle du blindage des voitures. Sans surprise, aucune commande ne fut enregistrée suite aux essais présentés à Bisley.

Les échos du business de Mardas et de Constantin arrivèrent également aux oreilles de Mercedes Benz qui refusa de valider les aménagements soit-disant pare-balles que la société des deux Grecs faisaient subir à leurs véhicules. Le ministre ouest-allemand de l’Industrie ira même jusqu’à rendre illégal l’usage des voitures customisées par les deux compères. Les deux associés tentèrent alors d’approcher d’autres constructeurs, dont Range Rover, Fiat et BMW, pour lesquels divers princes européens servirent d’intermédiaires. Sans succès.

« He was just another guy who comes and goes around people like us. He’s all right, but he’s cracked, you know ». (John Lennon, à propos de Magic Alex)

Il en fallait plus pour décourager Mardas et Constantin, ce dernier allant même jusqu’à vendre à sa propre belle-mère, la reine-mère Ingrid du Danemark, qui cherchait un moyen de protéger ses deux petits-enfants princiers de dix et onze ans des risques de kidnapping et d’attaque, une Rolls-Royce au blindage douteux qu’avait retournée le sultan d’Oman, sans que celle-ci ne soit en rien modifiée (de grise, la voiture n’avait été que repeinte en bleu). Toute attaque contre le véhicule l’aurait rendue aussi dangereuse que le modèle du sultan qui avait explosé dans le désert l’année précédente. On peut difficilement croire que Constantin et Mardas n’avaient pas été informés des déboires du sultan.

Parallèlement (et complémentairement) au business des voitures blindées, Mardas poursuivra ses activités de recherche en électronique. Ainsi, le New Scientist rapporte qu’Alcom Devices Ltd, la société fondée de Mardas, a présenté lors de la convention « Communication ’78 » à Birmingham un système de caméra de surveillance relié à un téléviseur par ondes radio. L’article précise qu’un tel dispositif était alors interdit en Grande-Bretagne. Ce qui n’était apparemment pas le cas du système audio présenté par Alcom, lequel permettait selon l’article de mettre jusqu’à dix pièces d’une même maison sur écoute. Le journal ne dit en revanche rien de la légalité du système de « tracking » d’un véhicule également élaboré par Alcom. Il relève toutefois que ce dispositif, dont Alcom revendique la paternité, avait déjà été mis sur le marché par une société californienne. Quoi qu’il fît durant sa carière, Mardas aura toute sa vie eu maille à partir avec la presse.

I read the news today

Dans sa déclaration au New York Times, Mardas explique qu’il était régulièrement averti des articles et livres le diffamant, demandant par voie d’avocat que des excuses soient publiées. A partir de son retour en Grèce en 1993, il précise avoir cessé de suivre les publications en anglais le concernant. Le Grec avait ainsi obtenu à de nombreuses reprises des excuses – avec versement de dommages et intérêts – de la part de divers journaux qui avaient eu l’audace de remettre en doute ses talents d’inventeur et de s’interroger sur ses activités troubles dans les années 1970.

Magic Alex,' known for working with The Beatles, dies in Athens | eKathimerini.com

Le cas du New York Times cité au début de cet article était néanmoins différent. L’avocat du journal, David E. McCraw, rappelle en effet que l’éditeur historique du quotidien américain, Adolph S. Ochs, avait décrété en 1922 que son journal combattrait toute attaque en diffamation « jusqu’à la mort ». Dans son livre Truth in Our Times: Inside the Fight for Press Freedom in the Age of Alternative Facts, entre un chapitre consacré à Trump et un autre aux fake news, l’avocat du journal new-yorkais raconte comment il traita le dossier Mardas. L’affaire, explique le juriste, devait être traitée selon le droit grec et britannique, soit dans une perspective inverse de celle du droit nord-américain qui veut que le plaignant doive prouver que les déclarations à son encontre sont infondées. Dans le cas présent, il revenait donc au Times de prouver que ce que Kozinn avançait dans son article était fondé. Les avocats du journal ont donc sillonné la Grande-Bretagne et les Etats-Unis à la rencontre des témoins de l’époque, ce qui, à quarante ans de distance, souligne McCraw, relevait du challenge, dans la mesure où ces témoins avaient le « cerveau enfumé par des décennies de consommation de drogues » ! Deux ans plus tard, McCraw et son « armée d’avocats grecs et britanniques » finissent par rencontrer Mardas à Athènes. Lors du déjeuner, leur hôte avait planté  dans des sandwichs des cure-dents auxquels avaient été fixés des drapeaux américains, britanniques et grecs. A la fin du repas, Mardas invita l’ensemble des avocats, à l’exception de McCraw à faire un tour sur son île, muflerie que le juriste du Times jugea « inexcusable » et le fit savoir à son hôte. A partir de ce moment, la tension entre les deux hommes se serait dissipée et les deux parties parvinrent à un accord. McCraw conclut son chapitre consacré à Mardas en disant de lui qu’il a toujours eu « un faible » pour Magic Alex, sentiment qu’il avoue ne généralement pas éprouver pour ceux qui intentent des procès au célèbre journal dont il assure la défense.

The End

Alors, charlatan, doux rêveur, savant fou, arnaqueur ? Difficile de poser un diagnostic sur Alexis Mardas. Il semble en effet qu’il ne se soit jamais véritablement enrichi au cours de sa carrière, passant d’un projet à un autre, n’ayant cure de ses échecs successifs. Si l’une de ses inventions ou business n’aboutissait pas, la faute ne lui revenait pas. En cause : l’état de l’art de la technique, des moyens financiers insuffisants, des partenaires peu fiables ou de mauvaise foi, etc. On pourrait néanmoins ranger le cas Mardas dans la catégorie des idéalistes passionnés, terme forgé par le médecin neurologue français Maurice Frédéric Dide (1873-1944) qu’il définit comme étant « un état pathologique autonome, fixe, lié à des troubles du jugement affectif, dominé par une ardeur anormale apportée à la réalisation d’un idéal d’amour, de bonté, de beauté et/ou de justice, qui peut allier la cruauté à l’altruisme ». Dide ajoute que « l’idéaliste passionné est comme dirigé par des certitudes : sa conviction est inébranlable, sa logique sans faille, son système de raisonnement tellement complet qu’il se passe de l’autre. » Parmi les idéalistes passionnés, il n’est pas rare que certains agissent à la manière d’un gourou, titre dont Lennon aura d’ailleurs gratifié Mardas dès leur rencontre.

Mais comment expliquer qu’autant de personnalités lui aient fait confiance ? L’une des hypothèses pourrait être que stars du rock et têtes couronnées partagent de nombreux traits communs les conduisant à faire confiance à un personnage de son acabit. Vivant reclus, riches, adorés, poursuivis, espionnés, enviés, propulsés du jour au lendemain à la une des médias, jusqu’à en devenir plus populaires que le Christ, ces « rois » sont à la recherche à la fois de protection et d’individus susceptibles de répondre à leurs envies et désirs les plus fous (pensons dans un autre registre à la « mafia » d’Elvis, à la « factory » de Warhol ou encore au « Docteur » Landy qui mit Brian Wilson sous tutelle). Dans une interview à la presse en 1971, Lennon résumera le personnage : « He was just another guy who comes and goes around people like us. He’s all right, but he’s cracked, you know. »

Les activités de Mardas dans les années 80 et 90 restent floues, peu d’informations étant disponibles. On sait qu’il s’est marié en 1995 avec l’actrice grecque Tania Trypia (une vidéo d’une demi-heure disponible sur Youtube et regardée plus de 150 000 fois (!) en témoigne. On n’aperçoit toutefois ni Beatles, ni Stones ou tête couronnée à sa table…). Pour maintenir son train de vie dans l’île d’Hydra où il possédait une villa, Mardas mis aux enchères des reliques des Beatles, dont cette très rare guitare Vox que John Lennon lui avait offert pour ses 25 ans et qui lui rapporta 408 000 dollars lors d’une vente à New York. Une plaque à l’arrière de la guitare atteste de la provenance de l’instrument : « To Magic Alex / Alexi thank you for been [sic] a friend / 2-5-1967 John ».

Dans son communiqué de 2010 au New York Times, Mardas a fait figurer son adresse : 23 Kanari Street, Kolonaki 10673 Athens. Trop lent à réagir, j’ai hélas laissé filer l’occasion de lui écrire – et peut-être de le rencontrer : celui qui avait promis, entre autres dingueries, de construire aux Beatles une soucoupe volante avait définitivement rejoint le cosmos le 13 janvier 2017. Me restait sa page Facebook, sur laquelle il pose en pantalon et pompes blanches, bras croisés dans une chemise bleue aux manches retroussées, le teint hâlé, debout sur un parapet surplombant Hydra. Hélas, à part la liste de 411 « amis » – essentiellement de jeunes et jolies femmes —, quelques vidéo d’émissions de variété grecques aussi légères que des loukoums, je n’y trouvais aucune information. La dernière publication datée du 22 décembre 2016 est une photo noir et blanc le montrant en compagnie de Lennon et Yoko Ono au King’s Hotel d’Athènes en novembre 1969. Il ne me restait donc plus qu’à plonger dans la littérature rock et les Internet. Soit un puit sans fond (songez simplement que la notice Wikipedia française consacrée aux Beatles est aussi longue que celle traitant de la Seconde guerre mondiale et vous aurez une vague idée de la tâche).

Magic Alex a, sa vie durant, eu l’ambition de déposer des brevets pour un tas d’invention qui, hélas, ne virent jamais le jour. Mais peut-être est-il parvenu, à son corps défendant, à aller plus loin encore en associant son nom à une « loi », à l’instar de Mike Godwin et du fameux point. C’est en effet par « Mardas Gap » que la communauté scientifique britannique désigne désormais l’écart entre une idée et sa réalisation.

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4 commentaires

    1. un cornu camarade, un cornu de première, qui passe pas les portes du hall B de l’enfer pavé de mauvaise attention, c’est délire quand même si t’y pense trois secondes magma, avec où sans came forte d’ailleurs (pour ma part j’ai arrêté de voter et del ire Pierre Rabbi à l’âge de deux ans), mais donc je prophétisais, un calebute merdeux ça tient tout seul!! j’ai dit. argghhh!!!!

  1. Chez Rivages Rouge le bon bouquin de Barry Miles « Ici Londres » pour ce qui s’intéresse encore à l’histoire de l’underground londonien des Sixties

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