9 mai 2026

Profession rock critic : Christian Eudeline

Un « critique rock » peut parfois en cacher un autre. Frère de l’icône rock Patrick, Christian Eudeline œuvre en freelance pour de nombreux médias depuis le début des 90’s. Rédacteur en chef de Vinyle & Audio magazine, journaliste pour la presse mainstream (VSD, Les Échos…) après avoir fréquenté la case « spécialisée » (Radio Nova, Tracks…), il nous reçoit généreusement chez lui, à Paris, à quelques pas de la gare du Nord.

Assis dans son canapé, Christian propose d’emblée un café. Affable, il répond aux questions entre enthousiasme et bonhommie. Deux heures plus tard, il fait visiter son appartement. Un incroyable QG où les albums se comptent par milliers. Comme dans son esprit, tout y est impeccablement classé.

Dans son bureau, on découvre en haut d’une étagère un carton avec « Gonzaï » écrit en gros sur une feuille où est aussi inscrit Chéri-Bibi. L’homme a du goût, mais on le savait déjà. Dans un coin, une pile de polars Fleuve Noir. « Je suis un grand lecteur, mais j’ai choisi de conserver les disques plutôt que les livres ». Au passage, il me montre quelques bijoux de cette joaillerie sonore : un EP de Claudine Longet, Mr Ondioline de Jean-Jacques Perrey, un test pressing des Cramps (« Probablement mon groupe préféré »)… J’aperçois sur une étagère un album de Maurice Chevalier. « C’est celui où il est accompagné par les Chaussettes noires ». Curieux, ouvert, Christian Eudeline dispose des qualités fondamentales pour devenir journaliste musical. Rompu à l’exercice de l’interview, il répond sans langue de bois à nos questions plus ou moins pertinentes.

Avec John Waters

Commençons par la question rituelle. Pouvez-vous vous décrire en quelques mots ?

Christian Eudeline : En quelques mots… Je suis journaliste, c’est-à-dire que je vis concrètement de mes écrits qui paraissent dans la presse. Je n’ai pas de carte de presse. Je n’en ai jamais voulu. Aujourd’hui, je travaille depuis au moins une quinzaine d’années à VSD, et à peu près pareil, aux Échos. Depuis mars 2020, j’ai monté un journal qui s’appelle Vinyle&Audio, qui paraît tous les deux mois. Ces trois médias me permettent de vivre. J’essaye aussi d’écrire un bouquin par an, qui est en général une biographie, un essai, quelque chose comme ça.

Vous avez une caractéristique particulière. Vous êtes à la fois critique et biographe de nombreux chanteurs [Polnareff, Indochine, Didier Wampas, Vanessa Paradis, Christophe…].

Christian Eudeline : Au début, c’était pour bouffer. Le premier à me faire faire des piges, à m’aider là-dedans, c’est Gilles Verlant. Il me file des plans. Je me rends alors compte qu’on peut gagner 1000 ou 2000 francs comme ça, en écrivant. C’est bien. C’est beaucoup de travail, mais j’aime ça.

Avez-vous parfois eu des difficultés à écrire des critiques négatives ?

Christian Eudeline : Non, mais c’est parfois un peu compliqué. Prenons un exemple concret, Thomas Dutronc. J’avais écrit dans VSD que son 2ème album n’était pas très bon. Il n’empêche que le type reste très digne. Si je le rencontre aujourd’hui, il reste très sympa. Mais tu ne peux pas t’interdire de dire du mal une fois de temps en temps, même d’un chanteur que tu connais bien. Sinon il faut faire autre chose. Ceci dit, la production actuelle est tellement dense qu’en général tu vas vers les trucs qui te plaisent. À un moment, à VSD, il y a 15 ans, on avait dans l’hebdo une rubrique qui s’appelait « La tôle de la semaine ». Je me souviens que t’avais l’embarras du choix. Et j’hésitais pas.

« Je me souviens d’un papier sur Nick Cave dans Best où l’auteur ne racontait que des conneries. Je me disais : “Ce mec ne sait pas de quoi il parle. Il n’a jamais entendu parler de The Birthday Party, de The Boys Next Door.” »

Revenons sur vos jeunes années. Avant d’être un journaliste musical, vous étiez un amateur de musique.

Christian Eudeline : À la base, je suis évidemment fan de musique. Un mec qui va acheter des disques et qui va aux concerts. Je ne vais pas sortir très tôt en concert parce que le mauvais exemple de mon grand frère fait que quand t’es mineur, c’est compliqué de sortir. Mais dès que je peux, je vais évidemment aller aux concerts. Parce que j’étais fan de musique. C’est d’ailleurs pour ça que je me dis un jour qu’être journaliste musical doit être un bon boulot. Un boulot que je considère peut-être comme accessible parce que les articles que je lis dans la presse spécialisée, je ne trouve pas toujours ça très documenté, très bon.
Je me souviens d’un papier sur Nick Cave dans Best où l’auteur ne racontait que des conneries. Je me disais : « Ce mec ne sait pas de quoi il parle. Il n’a jamais entendu parler de The Birthday Party, de The Boys Next Door ». Je te parle là d’une ère où l’information ne circule pas. Ou presque pas. Si t’es pas fan de musique, si t’as pas les disques, t’as juste pas l’info à ce moment-là. Conseil aux pigistes : n’oubliez jamais qu’un dossier de presse ne raconte que ce qu’il a envie de vous dire.

Gamin, comment se font les premières découvertes musicales ? Par les parents, le frère Patrick, la radio ?

Christian Eudeline : Mes parents n’écoutent pas réellement de musique. Ma mère joue du piano un petit peu comme ça, mais il n’y a pas tellement de musique à la maison. Forcément, ça doit être par le grand frère. Il n’y a pas d’autre explication au fait que gamin, j’écoute les New York Dolls ou Au Bonheur des Dames. Même si Patrick et moi, on a un écart d’âge de 12 ans. Il n’habite déjà plus à la maison, mais mes découvertes passent évidemment par lui. Et aussi et surtout par les copains. Quand j’ai 10-11 ans, le Clash et les Sex Pistols sortent leurs premiers disques. Des copains les ont. À cet âge-là, je commence aussi à lire Rock&Folk, très tôt, en 77.

Vous grandissez à Paris ?

Christian Eudeline : Je suis un parisien pur jus. Dans ma vie, je suis passé de la rive gauche, vers Saint-Placide, à la rive droite. C’est mon seul mouvement géographique.

Avec Bite Rivière

 

À quel moment commencez-vous à acheter des disques et à vous affranchir des goûts de votre frère ? Quels sont vos premiers grands chocs ?

Christian Eudeline :  Mon père est furieux quand je lui demande des disques pour mon anniversaire. Un des premiers disques, c’est It’s Only Rock’n’Roll des Rolling Stones en 1974. J’ai 8 ans. Quand Elvis meurt en 77, j’ai déjà quelques disques de lui dans ma collection. Je passe donc par les classiques : Rolling Stones, Johnny Hallyday. On commençait souvent par ça à cette période.
En 77, quand Elvis meurt, mon pote « Domino » a 24 albums du King. Moi, je n’en ai que 6 ou 7, parce qu’il a un petit peu plus d’argent. Mes découvertes, ça se fait par la lecture, par les copains. Et par le grand frère, donc. Quand le premier 45 tours d’Asphalt Jungle sort, il nous l’amène. C’est moi qui l’écoute. Mes parents n’en ont rien à foutre.

Au-delà de la forme musicale, il y avait peut-être aussi un conflit générationnel.

Christian Eudeline : On peut dire ça.

C’est assez rare d’avoir deux frères qui écrivent sur la musique.

Christian Eudeline : C’est vrai. En même temps t’as d’autres exemples. On peut par exemple penser que Michka Assayas et son frère Olivier n’ont pas un boulot si éloigné. Michel et Jean Drucker, idem. Ou Dominique et Patrice Blanc-Francard. Journaliste musical, c’est un super boulot si tu arrives à en vivre.

En quelle année commencez-vous ?

Christian Eudeline : En fait, je commence par faire des études de comptabilité. J’ai un DESCF. Une fois que je l’ai, je me dis : « Bon, c’est pas très intéressant finalement ». Enfin, c’est pas très intéressant… Je me rends surtout compte que je n’ai pas les moyens financiers de monter une expertise comptable, un cabinet. Ça demande beaucoup d’argent. On n’en a pas suffisamment. Je me dis : « Qu’est-ce qui t’intéresse d’autre ? Ça a l’air pas mal d’écrire ». Voilà l’histoire.

Concrètement, comment se produit la bascule ?

Christian Eudeline : Progressivement. D’abord, je fais un mi-temps dans la compta. Puis je me mets à faire mes premières piges. Je bosse à gauche, à droite. Je fais des études jusqu’à assez tard, jusqu’à 24 ans à peu près. La bascule complète est très progressive. Ça doit faire une trentaine d’années seulement que je ne fais qu’écrire et que je ne vis que de ça.

Quand on est sur la compta, on est sur les chiffres. L’argent, c’est un sujet ?

Christian Eudeline : À mes débuts, je m’aperçois rapidement que quand tu fais une pige, tu peux être payé pour une seule heure de travail parfois 300 francs, voire 400, 500 francs, tu vois. Je me dis : « C’est quand même pas mal payé pour ce que c’est ». Là, je te parle du début des années 90.

Le CD est déjà là, et la crise du disque n’est pas encore arrivée.

Christian Eudeline : Alors moi, je n’ai pas du tout connu les déplacements à l’étranger de la grande époque. Mais c’est un autre sujet. La crise n’est pas encore là en effet. Les maisons de disques revendent leur catalogue en CD, donc il y a plein d’argent. Le business marche bien.

« Il faut comprendre qu’on ne donne pas une interview à un journaliste, mais à un média. J’ai l’impression que plein de copains journalistes ont oublié ça. »

Après toutes ces années de journalisme musical, quel regard portez-vous sur l’évolution de cette profession ?

Avec Damon Albarn

Christian Eudeline : C’est intéressant, ça. Il faut comprendre qu’on ne donne pas une interview à un journaliste, mais à un média. J’ai l’impression que plein de copains journalistes ont oublié ça. C’est-à-dire qu’on ne donne pas l’interview à monsieur X mais au média qu’il représente. Aujourd’hui, c’est de plus en plus vrai. Si Nick Cave donne 4 ou 5 interviews en France, on va de suite parler de « Si on vous donne l’interview, est-ce qu’il sera en couv’ du magazine ou pas ? » avec l’attaché de presse. Si tu passes après ces 4 ou 5 interviews, t’es pas du tout certain de pouvoir l’interviewer après car sa parole se fait rare.
Il y a deux choses importantes à savoir. Déjà, je ne suis que pigiste. Freelance complet depuis longtemps. En résumé, je n’ai pas de poids. Sauf qu’au bout d’un moment, on peut te repérer. Au bout d’un moment, les attachés de presse te connaissent. Ceux avec lesquels je travaille le mieux sont ceux avec qui je bosse depuis 20 ans. Parce qu’il y a une confiance. Mais j’aurai jamais des gros artistes. J’ai jamais eu de gros. Je m’en fous. Depuis mes débuts, c’est pas ça qui m’intéresse.
Quand je commence au début des années 90, les premières personnes que je vais interviewer, c’est Richard Hell, Maureen Tucker, les gens affiliés au label New Rose dont tout le monde se fout, Arthur Lee… Les gens ne savent même pas qui il est à ce moment-là. Je le rencontre grâce à Michel Vidal de New Rose avec qui je suis un peu pote par ailleurs. Mais je n’ai jamais interviewé Paul McCartney. J’ai toujours pas interviewé un Rolling Stones, mais je m’en fous. C’est pas important. Un peu plus tard, quand je me mets à piger pour VSD – ça doit faire une grosse vingtaine d’années – je me rends compte que j’ai accès à des plus gros artistes. Tu peux avoir en interview Jimmy Page, Hubert Félix Thiéfaine, Ryuichi Sakamoto, plein d’autres. Mais c’est le truc à savoir : on te donne un artiste à rencontrer par rapport au média que tu représentes, pas parce que c’est toi le journaliste. Point barre.

La visibilité que tu donnes à un artiste vient du média, pas du journaliste qui fait l’interview.

Christian Eudeline : T’as un exemple célèbre. Quand Keith Richards donne une interview en France pour son autobiographie Life, il ne le donne pas à Philippe Manœuvre, mais à un journaliste de L’Express. Alors que Manœuvre le connaît peut-être un peu mieux, aha.

Les amitiés entre journaliste et artiste, c’est quelque chose de très rare. Au bout de 20 ou 30 ans de métier, vous vous arrêtez pour échanger quelques mots si vous vous croisez dans la rue.

Manœuvre aurait peut-être dû faire la demande directement auprès de Keith Richards sans passer par l’attachée de presse ?

Christian Eudeline : C’est compliqué. Même quand tu entretiens de bons rapports avec eux ou que tu connais les artistes personnellement, c’est toujours très compliqué d’aller leur demander directement une interview en coupant l’herbe sous le pied de l’attaché de presse. Tu ne peux pas faire ça. Pendant des années, Jarvis Cocker a été mon voisin. J’ai son contact, j’ai son téléphone. On se dit bonjour dans la rue. Il ne donne pas d’interview au moment du retour de Pulp. Et ? C’est compliqué d’aller le solliciter directement. Si je le fais, il va me répondre bien sûr. Mais c’est emmerdant.
Les amitiés entre journaliste et artiste, c’est quelque chose de très rare. Au bout de 20 ou 30 ans de métier, vous vous arrêtez pour échanger quelques mots si vous vous croisez dans la rue. Tu vas même parfois aller boire un coup avec eux. Il n’y a aucun problème, ils te reconnaissent. C’est humain. Mais de là à te dire ami, non.

Cette distance et votre statut de freelance garantissent aussi indépendance et liberté quand vous écrivez.

Christian Eudeline : C’est certain. Je me sens complètement indépendant et libre dans cette profession. C’est basé uniquement sur un rapport de confiance avec mes employeurs avec lesquels ça se passe bien depuis 15 ou 20 ans. Bien sûr, à chaque numéro, chaque mois, tout peut s’arrêter. Il n’y a pas de problème, j’ai intégré ça. Étrangement, je suis aidé par la situation actuelle. Le business a un peu changé. La situation des journaux est moins florissante qu’avant, et ils s’appuient quand même plus sur des pigistes que sur des salariés. Cela arrange tout le monde. Enfin moi, en tout cas. Je connais mon taff, je rends le boulot en temps et en heure.

Avec votre statut de freelance, vous avez travaillé pour énormément de médias.

Christian Eudeline : À peu près partout. Le premier média où je vais faire des piges un peu plus conséquentes, c’est Jukebox Magazine, le mensuel des collectionneurs de disques. C’est là où je vais placer des interviews de mecs oubliés de tout le monde qui n’intéressent personne. Par exemple, quand Dick Dale vient jouer à Paris, il n’y a personne dans la salle. T’as Vincent Palmer au premier rang, mais il n’y a aucune interview dans la presse.

Quand les Ramones donnent leur dernier concert à Paris – c’est au Plan à Ris-Orangis – je suis le seul à demander une interview. C’est super étonnant. Le Plan est rempli, mais on est en 1995. Je m’en souviens très bien. Ils étaient arrivés à la bourre et du coup je n’avais eu qu’un quart d’heure. Mes toutes premières interviews, c’est pour Jukebox Magazine. En fait, je rencontre mes idoles. Je rencontre les Cramps plusieurs fois, mon groupe fétiche depuis toujours. Je vois Dr. Feelgood, Ian Dury, etc. Comme t’es hors circuit « promo » classique, tu peux facilement avoir une demi-heure ou une heure avec ces mecs.

Avec Bite Rivière

Comment prépariez-vous vos premières interviews ? On parle d’une époque sans internet ou presque.

Christian Eudeline : À l’époque, en général, tu te bases sur un article qui est paru dans la presse américaine et tu te fais une photocopie. Tu n’as pas d’autre moyen de savoir ce qu’a fait Maureen Tucker dans sa vie. Ou alors, par les copains qui ont des disques. Quand toi tu ne les as pas, tu n’as pas d’autres solutions. En général, tu as 2 ou 3 disques et une photocopie d’un article américain ou anglais. Ça se résume à ça.

« Dans les années 70, c’est pas simple de savoir que Laurent Voulzy a fait des musiques de films érotiques. Mais lui, si tu lui en parles, il t’en parle. Il faut toujours chercher, creuser. À partir du moment où un chanteur voit que tu connais son parcours, il se livre beaucoup plus dans ses réponses. »

Peu de documentation au final. C’est étonnant, parce que Jukebox Magazine est archi-documenté.

Christian Eudeline : Ça me permet justement de bien préparer, et de faire un bon travail. Pour Richard Hell, j’avais dû passer 15 jours à préparer l’interview. Il y avait alors très peu d’interviews de lui. On savait pas grand-chose sur lui ou sur les Heartbreakers. Heureusement, il y a un bouquin extraordinaire de Clinton Heylin qui va paraître sur le punk américain, From the Velvets to the Voidoids : A Pre-Punk History for a Post-Punk World, que j’achète en anglais. Ça avait été une très bonne base pour préparer quelque chose.

À l’époque, la doc est essentiellement anglo-saxonne et vraiment pas facile à trouver. On n’a pas beaucoup d’archives en France. Imagine, quand Gilles Verlant interviewe Serge Gainsbourg sur 10 ans, à aucun moment le nom de Julien Gris apparaît. Tout simplement parce que Verlant ne sait pas que Gainsbourg a signé des morceaux sous ce nom-là dans les années 50. Il est jamais allé à la Sacem vérifier que Gainsbourg avait signé des morceaux sous pseudo à l’époque. On n’avait pas l’info.

Encore aujourd’hui, l’un des boulots qui m’intéresse le plus, c’est d’aller débusquer l’information. Dans les années 70, c’est pas simple de savoir que Laurent Voulzy a fait des musiques de films érotiques. Mais lui, si tu lui en parles, il t’en parle. Il faut toujours chercher, creuser. À partir du moment où un chanteur voit que tu connais son parcours, il se livre beaucoup plus dans ses réponses. Quand je l’interroge sur le fait que son nom apparaît pour la toute première fois en 1968 – alors qu’il n’a que 17 ans – sur le 45 tours du Musical College, il voit que je le connais. Et là, il me raconte l’histoire. Si je ne lui en parle pas, il ne m’en parlera évidemment jamais.

« Si un groupe sort un album aujourd’hui et que ça t’intéresse à moitié, tu fais le boulot mais sans trop t’investir. T’as toujours la “solution JD Beauvallet” : tu parles au chanteur de son enfance. »

Une interview bien préparée, c’est forcément une interview réussie ?

Christian Eudeline : Non, mais tu as plus de chances qu’elle le soit ! Je continue de bien les préparer. Par exemple, pour interviewer Julien Clerc il y a 3 ou 4 ans, j’ai relu une bio parce que je n’avais pas tout en tête. Tu es obligé de bien préparer tes entretiens. Si tu y vas les mains dans les poches, ça sert à rien. Autant ne pas y aller. À une exception près peut-être… Si un groupe sort un album aujourd’hui et que ça t’intéresse à moitié, tu fais le boulot mais sans trop t’investir. T’as toujours la « solution JD Beauvallet », tu parles au chanteur de son enfance. C’est assez simple. Le mec a forcément des souvenirs d’enfance à te raconter. Il faut aussi bien se dire que certains groupes n’ont pas d’histoire derrière eux. Faut faire avec…

…alors que le storytelling semble désormais important pour vendre de la musique.

Christian Eudeline : C’est vrai mais quand tu rencontres un nouveau groupe, t’as pas grand-chose à te mettre sous la dent et c’est tout à fait normal.

« On s’en fout de parler aux initiés. C’est plus intéressant d’écrire pour un lecteur qui ne connaît pas le groupe. »

Vous êtes journaliste musical et biographe. Autre particularité, c’est votre côté pédagogue. Vous avez écrit des livres sur le punk, le rock gothique, la soul, le funk…

Christian Eudeline : Je ne fais pas partie de la presse spécialisée. Je déteste le côté « les spécialistes parlent aux experts ». Je déteste Radio Rock’n’roll qui parle aux fans de rock’n’roll. Je suis allé dans la presse généraliste. Prenons un exemple. J’ai fait pour Les Échos un papier sur Gojira. En le faisant, tu t’aperçois que c’est beaucoup plus intéressant, et que la chambre d’écho est beaucoup plus importante. Parler à des gens qui ne savent pas vraiment ce qu’est Gojira, qui ont juste entendu le nom aux Jeux Olympiques, c’est quasiment la garantie qu’ils vont lire ton papier. Si tu parles de Gojira dans Hard Force, Rock Hard ou Rock & Folk, rien de plus normal. Au final on s’en fout un peu. C’est vachement plus intéressant d’écrire pour un lecteur profane. Il faut arriver à le happer par un truc qu’il connaît. Si le lecteur découvre des noms nouveaux toutes les semaines, il décroche. Même toi, même moi, on décroche. Alors imagine un lecteur lambda bombardé de nouveaux noms chaque semaine.
Tu vois, si tu ne lui racontes pas « pourquoi tu écris sur ce groupe dans les deux premières lignes et pourquoi c’est intéressant et que de toute façon il connaît parce que », tu le perds. Il décroche. Et je trouve ça totalement normal. J’ai fait une interview de Jean-Jacques Perrey dans VSD. Pourquoi ? Parce que le vieux monsieur a 85 ans et que sa musique a été remise au bout du jour par des gamins qui s’appellent Air. Et là, ça devient tout de suite un objet plus intéressant pour le lecteur. On s’en fout de parler aux initiés. C’est plus intéressant d’écrire pour un lecteur qui ne connaît pas le groupe.

Vous avez par exemple écrit pour Jukebox Magazine et pour Les Échos. Quelle incidence sur votre écriture ?

Christian Eudeline : Pour Jukebox Magazine, il fallait être très précis. Ça t’apprend une forme de rigueur. C’est très bien car je n’ai pas fait d’école de journalisme. Je ne viens pas de cette école de la rigueur. Même si aujourd’hui, on pourrait tout à fait se poser la question de la rigueur journalistique. Quand je parle d’un disque, il faut qu’il existe. C’est très documenté. Quand j’allais interviewer quelqu’un pour Jukebox Magazine, j’avais un tas de docs. Les copains en avaient aussi. On s’en prête et voilà. Je m’établis sur des faits, je ne vais jamais en interview la fleur au fusil. Quand je « fais » Fabienne, la chanteuse de Shakin’ Street, je l’interroge sur sa carrière d’actrice dont elle n’a jamais parlé. Fabienne, peu de gens savent que sous un autre nom, elle a joué dans Le gendarme de Saint-Tropez. Alors, ça, je l’avais appris à l’époque par le site Imdb.com. Une interview, ça se prépare, sinon ça n’a aucun intérêt.

Quelles ont été vos interviews les plus compliquées ?

Christian Eudeline : Il y en a eu bien sûr. Oasis sur leur troisième album en 97, par exemple. J’ai Liam et Bonehead devant moi. Je ne sais plus si Noël est là. À chacune de mes questions, ils me répondent des conneries. En anglais bien sûr. Mais un anglais où tu ne comprends pas un seul mot si tu es français. Je reste très calme, je fais semblant de ne pas comprendre, de parler un peu mal anglais et de boire leurs paroles. Au bout de 25 minutes, Liam me dit : « Mais je peux te raconter n’importe quoi, en fait ». Je lui dis : « Ouais, ouais, bien sûr. Il n’y a aucun problème ». Ça le fait marrer et il me répond : « Allez, on va faire une vraie interview maintenant ». Pendant les 20 minutes suivantes, il avait répondu à mes questions, mais rien n’était gagné.

Iggy Pop pète un plomb, il est à deux doigts de me taper dessus. C’est un moment où il est encore dans la coke. Là, ça se passe très mal, et je sais pas comment faire pour le calmer un peu. Manifestement, c’était pas la bonne question à poser.

L’interview qui se passe mal ?

Christian Eudeline : Iggy Pop, toujours vers 1996 ou 1997 pour un album qui n’était pas très très bon. Je lui demande : « T’es super connu mais tu ne vends pas d’albums. Pourquoi ? ». Ça lui fait péter un plomb, il est à deux doigts de me taper dessus. C’est un moment où il est encore dans la coke. Là, ça se passe très mal, et je sais pas comment faire pour le calmer un peu. Manifestement, c’était pas la bonne question à poser à Iggy. Je pense qu’aujourd’hui, la même question le ferait marrer.
Je me souviens de cette interview, mais la plupart du temps, les interviews se passent très bien. Même si tu viens parfois chercher quelque chose que tu n’obtiens pas forcément. J’ai interviewé deux fois Lemmy de Motörhead par téléphone. La première fois c’était génial, il me parlait de plein de choses. La deuxième, il répondait « oui » ou « non » à toutes mes questions. Un enfer. La deuxième interview devait vraiment le faire chier. Je repense aussi à Dick Rivers, tiens. Je lui avais mis sous le nez un album où il avait bossé avec Bashung. Il n’avait rien voulu savoir et répétait : « Non, non, c’est pas moi, c’est pas moi sur cet album ». Mais en interview, je me suis jamais engueulé avec personne. Ah si, attends… Il y a ce gars, là, un ancien footballeur dont je ne retrouve pas le nom. Un ancien footeux devenu acteur.

Eric Cantona ?

Christian Eudeline : Non, non. Un mec qu’on voit partout sur TikTok ou Facebook. Putain, comment il s’appelle ?

Un Français ?

Christian Eudeline : Oui. Un chauve qui fait une pub à la con qui m’énerve sur Facebook.

Frank Lebœuf ?

Christian Eudeline : Voilà ! Je l’interviewe pour une pièce de théâtre, et il se prend pour un acteur. Je fais un papier assez sympathique pour VSD, mais je dis qu’il n’a pas encore trouvé sa place en tant qu’acteur. C’est l’une des rares personnes qui va m’appeler pour m’insulter. Il me dit : « Ouais, t’as rien compris, t’es qu’un connard ». Ce qui me rassure, c’est qu’aujourd’hui il ne fait que de la pub pour Vendezvotrevoiture.com ou un truc du genre. Tu vérifieras. C’est le seul mec qui s’est énervé. Avec son producteur de l’époque qui m’avait également appelé. C’est la seule fois où j’ai eu un problème. Enfin, un problème… C’est pas un problème, en fait. Je disais juste qu’il n’avait pas fait ses gammes d’acteur. Dix ans plus tard, il en est au même point. Au départ, je pensais même qu’il m’appelait pour me remercier pour le papier qui faisait quand même 4 pages. Et là, le mec m’insulte…

Le site officiel de Vinyle & Audio, c’est par là.

Tourneur-fraiseur dans le civil, Albert est un membre essentiel de la team. Originaire de Syldavie, grand amateur de biscottes, cet expert du Rapido animera vos soirées cocktail contre rémunération conséquente.

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