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Tigran Hamasyan, petit prince d’Arménie

Un mètre soixante quinze tout mouillé, physique de violoncelle écrasé par une contrebasse mais dix doigts magiques qui feraient presque oublier que le jazz, en 2017, est plus jamais une musique de fumoir. Pour son nouvel album « An Ancient Observer », le cousin arménien de Chassol nous a expliqué sa position sur la partition, l’importance du baroque et pourquoi la fin du monde est proche. Déso de casser l’ambiance.

Drôle d’animal que ce Tigran. Ça commence avec ce prénom qu’on croirait sorti d’un remake de Winnie l’Ourson, et dans lequel celui qui se baladait à ses débuts avec une crête punk incarnerait un écureuil psychopathe défoncerait tout le décor à grands coups d’accords orientaux. Ca continue avec un nom alambiqué, comme sa musique, qui ondule quand on le prononce ; un peu comme la carrière d’ailleurs, débutée en 2006 et couronnée par les pontes du jazz (85 ans d’âge en moyenne, quand ils applaudissent ça fait de la poussière) pour son « A Fable » sorti en 2011. Ça se prolonge, encore, niveau bizarrerie, avec le nouveau venu, « An ancient observer », où le jeune prodige continue d’envoyer chier le système, très conventionnel, du jaaaaaaaazz.

D’ailleurs, cet album, comme les autres mais plus encore, ne ressemble à rien. Rien de connu du moins, dans cet univers de notes bleues qui, de décennie en décennie, s’est rétréci jusqu’à s’assécher. Tigran, lui et à l’inverse, s’est ouvert au monde. Dès le départ. La légende – la bio surtout – raconte qu’il se serait intéressé au piano dès l’âge de deux ans et qu’à trois il aurait commencé à chanter les chansons de Led Zeppelin, Deep Purple, des Beatles ou encore Queen. Dans l’esprit du gamin de moins de 40 ans (sic), c’est un ouf de soulagement. « Enfin un article sur un jazzman où l’on ne sera pas largué avec des références obscures à Joe Zawinul, Wayne Shorter et le 55ème album d’Herbie Hancock en Fa dièse ». Oui, c’est vrai : Tigran n’est pas un puriste et encore moins un technicien de conservatoire ; et sa carrière comme ses choix esthétiques le prouvent : il n’est pas venu au monde avec pour mission de transpirer à Juan-les-Pins ou Montreux (où pourtant il a joué, merde).

Être un jeune prodige, quand on a 29 ans et la vie devant soi, est un bon début. D’autres sont passés par là avant lui (Jamie Cullum en tête) sans marquer l’histoire. Faire chanter les notes, c’est autrement plus complexe. Donner à voir sans rien dire, non plus. C’est là que Tigran Hamasyan mérite qu’on pose plus de 30 secondes les stylos et autres objets d’action ; son « An ancient observer » est l’œuvre d’une vieille âme partie en retraite sur un volcan turc pour méditer sur l’état du monde ; et là où tant d’autres en seraient revenus avec des photos Instagram et un concept album gazeux, lui y a trouvé, si ce n’est l’apaisement, du moins un excellent exercice de piano solo qui ne tombe pas des mains dès le troisième accord en septième. Un peu plus viscéral qu’un nouveau volet de Gonzales ambiance récital et baldaquins, et toujours ce parler sec qui fait du pianiste arménien l’un de ces rares moments où l’on croit, avec force, que la musique – et a fortiori le jazz – peut faire bouger les lignes. Sur ces bonnes paroles, on la lui donne.

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Dans la bio qui accompagne « An Ancient Observer », il est question du fait que pour l’écrire tu t’es enfermé au pied de la montagne Ararat, où tu contemplais les neiges éternelles au sommet. Question conne, mais t’es-tu fait la réflexion qu’à cause des actions humaines un jour cette neige finirait par fondre ?

Oui évidemment. C’est presque l’essence même du disque. Les gens croient contrôler le monde, pensent pouvoir aller dans l’espace ; et dans le même temps c’est presque la fin du monde, sur terre. C’est « marrant » car d’avoir été confronté à ce décor intemporel pendant l’enregistrement m’a fait prendre conscience du fait qu’il y a mille choses plus importantes que nos petit tracas du quotidien. Le disque est plein de ça : de petites observations sur le monde en changement ; et toutes ces choses qui ont à voir avec le temps qui passe. Par exemple il y a des touches de folk arménien, de la musique baroque… Toutes ces influences lointaines, je tente de les connecter au présent.

Pour continuer sur les questions angoissantes, il y a cette chanson de R.E.M. : It’s the end of the world as we know it. Ressens-tu la même chose, musicalement ?

Je ne connais pas cette chanson. Moi je peux simplement anticiper cette fin, la sentir. On sent bien, tous, que quelque chose va se passer ; que l’humanité est arrivée au bout. Survivra-t-elle ou pas à elle-même ? Ça je ne sais pas. Musicalement parlant, je ne fais pas de « protest songs » mais l’objectif reste de conscientiser les gens, et pas seulement de les divertir. Tiens l’autre fois j’étais à Los Angeles, j’assistais à la projection Into the inferno de Werner Herzog ; j’aurais voulu l’embrasser tellement c’était beau. L’art est fait pour interpeller, bousculer de l’intérieur, prendre les gens par le col.

Okay mais pour toi qui est reconnu en tant que pianiste, et qui en plus ne chante pas, comment parviens-tu à transmettre ces émotions ? Les visuels, par exemple, sont-ils une manière de partager au public ton for intérieur ?

Indéniablement, oui. Les clips, la pochette ; toutes les formes visuelles sont aussi fortes que des paroles. Je m’implique à chaque fois dans la conception avec beaucoup d’énergie.

Depuis le début de ta carrière, tu cherches à t’extirper de l’impasse « pianiste de jazz », et tu y apportes des références plus pop. Avec le recul, est-ce vraiment une force ? Touches-tu plus de gens, ou dilues-tu ton message ?

C’est un fait : les gens ont beaucoup de mal à nommer la musique que je fais. La musique c’est un truc inexplicable… et puis franchement, le jazz, c’est quoi ? On parle de quoi là : du jazz des années 20, 30, 50 ? Mmmhh….

« La plupart du temps, on ne fait attention qu’au packaging. »

Oui mais avoue que le fait que tu ne sois pas blanc et que tu joues du piano incite au raccourci sur la case jazz…

Ah ah, je ne savais pas que la France était si raciste ! Plus sérieusement ça me gonfle d’avoir à expliquer ma musique en général. Dès lors qu’on se prête à ce jeu, cela veut dire qu’on a échoué. Je m’en fous de savoir où les gens cataloguent mes chansons.

De quoi ne te fous-tu pas, du coup ?

Du fait que les gens comprennent que je peux à la fois composer et improviser. Il y a plusieurs couches dans mes chansons, mes racines arméniennes, du rock, du jazz ; c’est ça que j’aimerais que les gens remarquent à l’écoute. La plupart du temps, hélas, on ne fait attention qu’au packaging, personne ne parle de ce qui est à l’intérieur des albums. C’est bien marrant de dire que tel morceau a une rythmique hip hop et que c’est cool, mais bon…

Comment t’es-tu retrouvé sur le mythique label Nonesuch Records, historiquement crée en 1964 par Jac Holzman pour éditer des enregistrements de musique classique européenne ? Ca fait plutôt sens avec ta musique.

C’était très important pour moi. Mais c’est venu naturellement alors que j’étais sur la composition de « An Ancient Observer ». Mon deal avec ECM arrivait à son terme, et j’avais envie de trouver un label qui se soucie vraiment de ses signatures [sympa le tacle pour ECM, Ndr]. Chez Nonesuch, un seul mec donne la direction globale et on est loin des grosses majors où toute l’inspiration est diluée en autant de chefs de division. Je ne sais pas si je finirai ma carrière chez Nonesuch, mais j’ai signé un contrat pour 4 albums.

« Je suis convaincu que tout le monde a un objectif sur terre. Si j’avais été doué en chaussures, alors je serais devenu cordonnier. »

Voilà 4 ans, j’ai assisté à cette scène un peu surréaliste [je m’occupais de la promo de Tigran, Ndr] où une journaliste bête comme ses pieds te demandait quel était ton super-héros préféré. Tu t’étais énervé, tu ne comprenais pas qu’on puisse poser des questions aussi stupides. Quatre ans plus tard, ça va mieux ?

Ca va mieux oui. À force, avec les disques sortis jusque-là, les gens finissent par comprendre. Mais bon, stopper une interview trop médiocre n’a jamais fait partie des options ; dès fois je me dis que je devrais, surtout parce qu’en tournée on n’a pas beaucoup de temps à disposition ; il faut répéter, préparer les concerts… Parfois on arrive à mieux se comprendre en répondant aux questions, mais… pas à chaque fois.

Je reviens à notre histoire de montagne du début. Et imaginons que chacun de tes disques soit la pierre fondatrice d’une grosse maison qui lui fasse face. A quoi ressemblerait-elle cette maison ? As-tu déjà une idée précise de là où tu veux aller ?

Contribuer à faire du monde un endroit meilleur.

Ambitieux, mais plutôt cool comme objectif, aha !

Ouais. Chacun son talent : moi c’est la musique. Si j’avais été doué en chaussures, alors je serais devenu cordonnier. Je suis convaincu que tout le monde a un objectif sur terre ; moi je suis bon – je le crois – devant un piano, et c’est dit sans aucune prétention car la notoriété ne m’intéresse absolument pas, ce n’est pas le propos. Le pognon, la fierté, me laissent de marbre, de la même manière.

Tu crois encore que la musique peut changer des vies ?

Absolument ! Sinon, pourquoi toutes les cérémonies officielles, partout à travers la planète, sont-elles toujours accompagnées de musique ?

Tigran Hamasyan // An Ancient Observer // Nonesuch Records
http://www.tigranhamasyan.com/

1 Comment

  1. turkish airboat

    11 avril 2017 at 13 h 17 min

    premiere partie d’Aznavour ?

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