Connect
To Top

FAITES ENTRER L’ACCUSÉ : « DIRTY WORK » DES ROLLING STONES

Gonzaï et les Stones, c’est une histoire d’amour complexe. On les a vus au Stade de France, on a tenté de vous compiler le meilleur de leur discographie eighties et on a même pu en discuter avec Bill Wyman en personne. Il ne manquait plus qu’à réhabiliter « Dirty Work » (1986), souvent considéré comme leur plus infâme livraison.

Les faits : Comment Monsieur le Juge ? Moi, agité ? Non, non, non, pourquoi vous dîtes ça ? Allez, on va commencer comme d’habitude par contextualiser, et… excusez moi (il se penche derrière un pupitre, renifle un grand coup et revient à la barre). PARFAIT. Les Rolling Stones donc. À quoi ressemblait le plus grand groupe de rock en 1986 ? Je vous rappelle quand même quon parle de la pire année pour les dinosaures dans leur genre. Eéécoutez plutôt le « Landing On Water » de Neil Young ou le « Knocked Out Loaded » de Dylan ou. J’espère que personne n’est allé écouter cette merde d’ailleurs, je vous ai vraiment baratiné avec mon plaidoyer l’autre jour, faut surtout pas s’infliger ça ! Bref, la question que les fans se posaient cette année là, c’était pas si le prochain Stones allait être meilleur que le nouveau Dylan ou le nouveau McCartney, c’était plutôt : est-ce qu’il y aura un prochain Stones ?

Parce que ça ne va pas fort dans le groupe. Les cinq survivants s’adressent à peine la parole. Jagger vientt de sortir « She’s The Boss », son pitoyable premier album solo, sans demander leur avis à ses potes d’enfance. Une trahison, un vrai coup de pute. Le chanteur se la joue pop star, fait la couverture des magazines sans son groupe et prévoit déjà la suite de ses méfaits – l’encore plus naze « Primitive Cool » en 87. Keith Richards est vert, la loyauté c’est primordial pour un pirate dans son genre. Il se réfugie dans un studio parisien avec un Ron Wood aussi fidèle et joueur qu’un toutou et un Bill Wyman qui n’avait rien de mieux à faire, pour bosser sur de nouvelles compos. Considéré d’ordinaire comme la caution clean des Stones, Charlie Watts est alors en pleine descente aux enfers, à fond dans l’alcoolisme et l’héro, et ne peut assister qu’à quelques séances. Pas grave, il faut que le spectacle continue : on fera appel à ses doublures Steve Jordan et Anton Fig et même à Ronnie. Ronnie fucking Wood à la batterie. C’est vous dire à quel point Keith est prêt à tout et n’importe quoi pour la survie de son groupe. Même à confier la production à Steve Lillywhite, collaborateur de U2, Peter Gabriel et Simple Minds. Putain.

Voilà donc l’improbable et très cynique méthode d’enregistrement de « Dirty Work » : on cale d’abord les guitares et la basse, quelqu’un s’occupe de la batterie, Jagger viendra poser sa voix (quand il sera pas occupé à parader avec Madonna) et Steve, tu feras sonner ça le moins décousu possible. Même le sixième Stones, le claviériste Ian Stewart, se la joue dilettante, sans savoir qu’il s’agira de sa dernière apparition – une crise cardiaque l’emportera en décembre 85. Et comme le dit la pochette : « merci Stu pour ces 25 ans de boogie-woogie ».

Après trois mois à ce rythme, les Stones pondent un album de 40 minutes en s’étant à peine croisé dans le studio. Il suffit de jeter un coup d’œil à la pochette pour capter un peu mieux l’ambiance de merde. La seule unité qui transpire du cliché, ce sont les costumes flashy. Même à l’époque, il faut oser la veste rose, le pantalon jaune canari et les chaussettes vertes à bandes noires. Au-delà des accoutrements écœurants, leurs tronches trahissent la zizanie : Charlie est au plus bas et n’ose même pas nous regarder, Bill semble s’emmerder royalement et pense déjà à foutre le camp, Mick est avachi et ne fera même pas l’effort de sourire. Tandis que Ron affiche son habituelle mine détendue, seul Keith a l’air d’assumer toute responsabilité. Il est au centre de la photo et nous invite à partager le désastre avec lui, à y croire encore.

« Une daube inexcusable. Quand le meilleur moment d’un album est une partie de piano solo qui dure à peine trente secondes et dont l’auteur n’est même pas crédité sur la pochette, il y a de quoi s’inquiéter. » (Un fan mécontent sur Amazon)

« Dirty Work» apparaît dans les bacs le 24 mars 1986, sans faire d’éclats. Pour achever de filer une sale réput’ à l’album, le groupe commettra une série de clips assez ignobles, à commencer par celui de Harlem Shuffle où Jagger danse avec un chat animé, en mode Roger Rabbit du pauvre. Celui de One Hit (To The Body), aussi froid et sans âme que son décor d’usine désaffectée. Il ne sera même pas question de partir en tournée pour défendre « Dirty Work » et, encore aujourd’hui, il est très rare d’entendre l’un de ses morceaux lors de leurs concerts. Malgré tout, à la demande d’un Keith Richards toujours prêt à assumer ses actes et d’un Mick Jagger toujours prêt à vendre un maximum d’albums, je vous prouverai aujourd’hui que « Dirty Work » n’est pas si raté que ça. C’est même un album très solide, mesdames et messieurs et je vais vous le démontrer dès que j’aurais fait une petite pause (disparition de votre avocat des causes perdues derrière un pupitre).

« Le premier album détestable des Stones qui annonce le devenir cartoon du groupe » (Bruno Juffin, Les Inrocks)

Le plaidoyer : Désolé votre Honneur, j’avais besoin de me repoudrer. JE ME SENS MIEUX. Allons-y, laissez moi monter sur le putain de ring pour que je pète la gueule aux idées préconçues. « Ouais, les Stones sont de vieux rapaces qui en veulent après notre argent et qui n’ont plus rien d’intéressant à nous dire depuis « Some Girls » (1978) ». FOUTAISES ! Contrairement à un « Tattoo You » (1981) qui essayait trop fort de pondre des tubes ou à un « Undercover » hasardeux, ce « Dirty Work » est tout à fait honnête. On l’a vu avec la pochette, les gars sont pas là pour vendre du rêve. Tout ce qu’il veule, tout ce que Richards veut en tout cas, c’est nous offrir une nouvelle collection de chansons qui tiennent la route et n’invitent pas à chercher plus loin. Une fois qu’on a compris qu’il était pas question de se réinventer ou de révolutionner quoi que ce soit, on peut savourer l’album pour ce qu’il est : un bordel joyeux et attachant.

One Hit (To The Body) attaque fort, c’est du mastoc, du lourd. D’entrée de jeu et avec l’aide de Ronnie, Keith nous sort le son de guitare le plus venimeux, le plus frondeur depuis au moins « Exile On Mt Street » (1972). Tout ce que peux faire Mick pour lutter, c’est gueuler et s’appuyer sur des chœurs plutôt solides et une rythmique qui ne ramollit jamais, qui ne se laisse pas facilement dompter par la prod toute lisse de Lillywhite. Le combat sans merci entre l’énergie sauvage du groupe et la banalité du son se poursuit sur Fight – le thème dominant d’un album qui ne cache jamais sa gestation difficile, préférant la mettre en scène. La reprise du vieux classique R’n’B Harlem Shuffle vient nuancer le propos et il suffit d’oublier le clip pour bouger ses hanches. Et n’allez pas me dire que faire des reprises est le signe d’un groupe à sec : les Stones se sont construit une identité avec des vieux R’n’B, alors pourquoi ne pas revenir aux sources ?

« Hear the voice of experience,
a word from the wise.
Grab opportunity, yes, while you’re alive.
‘Cause if you follow the crowd,
’cause if you act like a coward,
you’ll end up yelling out loud. »

Bah oui Mick, n’est-ce pas ironique, te voilà à gueuler très fort toi aussi, à être un bon gros opportuniste. Pas grave, on te pardonne parce que Hold Back ne manque pas de punch. Je lui préfère néanmoins le reggae bancal Too Rude où Keith nous apporte un peu du soleil et la farniente de sa chère Jamaïque. Winning Ugly est un rock très honorable et Back To Zero aurait tout à fait sa place sur le dancefloor, entre Miss You et Hot Stuff. Comment résister aux petites percus afros et au cabotinage bon enfant de Mick ? Moi en tout cas, ça me donne envie de plier les gaules, d’enfiler la même veste rose que Keith sur la pochette et d’aller prendre du bon temps dans un club éclairé au néon fuchsia ! On poursuit le plaidoyer là-bas ? Je vous invite le jury, pas de chichis ! Je vais faire des saltos, suivez-moi à la queuleuleu !

Ok JE ME CALME votre honneur, même si c’est dur de pas avoir envie de courir dans tous les sens quand on entend les riffs de Had It With You. Et cet harmonica ! Jagger nous avait pas fait ce coup-là depuis Sweet Virginia ! En voilà du bon rock’n’roll, le voilà le Keith qui connait son Chuck Berry sur le bout de ses ongles sales ! Les gars enregistrent ça en 85 comme ils l’auraient fait en 63, ça claque.

Allez, on a beau se chamailler les gars, on a beau jouer les gros durs, il va bien falloir caler une ballade, un bon gros slow. Non, personne ? Ok, Keith va s’en charger alors. Ronnie, tu veux bien te mettre derrière la batterie ? Super, tout le monde est en pleine descente, le soleil se lève à travers les vitres du club alors on va tous reprendre ça en chœur et se faire des câlins. Tant pis si Mick est déjà parti et que Charlie vomit ses tripes quelque part.

« You always watch the sun go down
The same old shadows crawl over town
Those thoughts of you it shivvers me
The moon grows cold in memory
Baby you better get some sleep tonight” 

D’ailleurs, si Charlie n’avait pas été aussi mal en point à l’époque, si Mick n’avait pas été concentré sur sa pathétique carrière solo, je peux vous assurer que « Dirty Work » serait aujourd’hui considéré comme un classique, un come-back réussi.   

Le verdict : C’est en tout cas le meilleur album que le groupe pouvait nous pondre en 86, au vu de la production de l’époque et des conditions particulières au sein du groupe. Un travail exemplaire de bricole et de lutte contre l’adversité de la part du vaillant Keith Richards. À l’image des Rolling Stones, « Dirty Work » est un hymne à la survie, coûte que coûte, au rock’n’roll malgré tout, pour le meilleur et pour le pire. Ces chansons trop souvent méprisées ne sont ni les meilleures ni les pires, juste le fruit d’une bande de salopards qui remplissent leur contrat et qui bandent encore.

Moi, je viens de remplir le mien et… comment monsieur le Juge ? Je saigne du nez ? C’est rien, juste un vilain rhume. J’ai juste besoin de vitamines. Keith, tu m’amènes voir un médecin ?

^-

1 Comment

  1. Bubu

    3 décembre 2015 at 16 h 12 min

    Papier marrant et honnête qui se lira une fois…

    Ce qu’il y a de stupéfiant avec cet album est l’abondance et la qualité des morceaux enregistrés mais au final non utilisés : on pense à « Crushed Pearl » ou « What Am I Gonna Do With Your Love » sublime titre où figurent Don Covay et Bobby Womack (excusez du peu!).

    Ainsi s’il y a UN album des Stones de la maudite décennie 80 qui mériterait une ré-édition avec suppléments c’est bien « Dirty Work ».
    Nous l’aurons un jour… quand Mick et Keef auront fermé les yeux car nul doute que ni l’un ni l’autre ne voudrait se replonger dans cette période noire du groupe.

Laisser un commentaire

A lire aussi