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CLUSTER
Qua, le chant du signe

Leçon 1 : arpenter le Sahara en tenue de cosmonautes. Leçon 2 : dévaler les pentes alpines sur un synthétiseur. Leçon 3 : refonder le mur de Berlin à l’aide de briques translucides. En rappel, penser à shooter grand-père à la bombe Air Wick : Qua, un disque de randonnée verticale à gravir en chaise électrique.

Parlant de Cluster, la logique voudrait qu’on introduise la chronique du premier album studio en 18 ans par une remise en contexte, le tout emballé dans un beau chapeau d’introduction contenant les mots krautrock, culte et soporifique ; et si possible dans la même phrase. La première mission dès lors, serait de dépoussiérer les soldats, lustrer le crane verni des deux grabataires pour rendre hommage à leur guerre des tranchés. On pourrait faire çà, se fendre d’un wiki-flashback pour tenter de séduire l’audience en s’embarquant sur le fleuve des métaphores (en)filées, écrire sans trembler que Cluster dépasse les maitres métalliques (Kraftwerk, Neu !, Can) et que ta sœur aurait pas fini seule avec deux enfants à charge si elle avait écouté Zuckerzeit (1974). Un groupe qui résiste au temps depuis quatre décennies, ça fait toujours pousser des ailes. Mouton de panurge, accroches toi : sur Cluster tu liras tout et sûrement n’importe Qua.
Cluster, c’est Hans-Joachim Roedelius et Dieter Moebius, deux généraux teutons du krautrock à qui l’histoire n’a rien rendu ou presque ; l’Allemagne et l’héroïsme n’ont certes jamais fait bon ménage. Qua est leur douzième disque, le premier du nouveau siècle, celui qui arrive certainement après la bataille. Voilà trente ans, Roedelius et Moebius étaient visionnaires, avant-gardistes et munis de cheveux à la cime du cortex, trois arguments qui suffisaient à les placer dans le peloton de tête des groupes à maillots jaunes aux cotés de Kraftwerk et Brian Eno – il composera avec eux sur deux albums, en Cluster & Eno en 1977, After the Heat en 1978. A se faire chier comme des rats morts dans l’Allemagne d’avant Angela Merkel, nos deux compères inventent l’ambient et la musique d’ascenseur en panne, le genre à vous donner de frénétiques envies d’appuyer sur le bouton rouge en faisant du sur-place.

De 1980 aux années 2000, Cluster fait comme tous les vieux hérauts du rock allemand synthétique : albums solo inécoutables, collaborations chiantes et dispensables. Etre pionnier, c’est souvent patienter très longtemps dans la salle d’attente :

– Hallo Gallo, vous venez pour quoi, les Dupont et Dupont du Krautrock ?
– Bonjour docteur, on a deux grosses boules dans le ventre qui font blip blip et nos dents font le bruit d’un CASIO quand on les malaxe avec nos gros doigts boudinés.
– Klar… vous allez me prendre du Über-Kult matin, midi et soir. Et pis vous allez faire du sport hein, virez moi ces joggings de la RDA et partez bouger vos vieux culs fripés sur les dance-floors.

Fiers comme deux coqs au bord du précipice, Roedelius et Moebius décident en 2007 de déchirer leurs cartes Vermeille pour remettre le couvert dans une décennie où le mot « kraut » n’est plus une insulte. Les gamins – du moins une centaine recensés à Paris, selon la police – se passionnent pour ces pépites obscures qui déjà à l’époque se vendaient comme peau de chagrin. A l’heure des rééditions, Cluster refuse de ranger les armes, s’en suit une pitoyable tournée européenne où nos papis montrent leurs museaux dans d’interminables set à laptops calcifiés, rappelant dans le meilleur des cas qu’Autechre avait bien commencé quelque part, dans le pire que les tortures nazies valait bien un striptease d’Helmut Kohl. Cluster dans les années 2000, un acte de désespoir aussi ridicule que mamie en porte-jarretelles.
Puis vint Qua. L’album du retour, si l’on veut, dans un monde moderne qui n’en demandait pas tant. Entre deux Derrick et le potager, nos gais lurons s’étaient sans doute piqués au vif d’être mentionnés partout par la jeune garde sans parvenir à exister réellement dans un univers composé de 1 et de 0. Le digital et les codes binaires, Cluster les avait pourtant fantasmé depuis déjà bien longtemps, leur nom même était une référence à l’odyssée robotique, ses vastes plaines désincarnées et son travelling frigo sur deux octaves. Mais revenir dans un monde qu’on avait prophétisé, il y avait pourtant de quoi sourire ; pas sûr qu’Huxley eut aimé découvrir Dolly la brebis cloné.

Et pourtant, en dépit des doutes et des sarcasmes, Qua s’avère fidèle à la tradition. Un disque dur, dans tous les sens du terme, qui colle comme du chewing-gum aluminium. Un disque fantaspläsh qui réinvente son propre vocabulaire, qui à force de crapoutchik et de zwim-zwim parvient à sortir l’auditeur – moi – de la torpeur quotidienne. Dix sept plages sans mots, de grands voyages irradiés exterminant la pop dans ce qu’elle suppose d’innocence, de candeur, un bal de drones obsédés par la répétition. Krautrock ? Le qualificatif est inutile, illusoire, vulgaire. Sur Qua, tout tient sur une ellipse, celle du temps déformé, création effrayante née de l’angoisse de deux horlogers moins sexy qu’un Guy Georges en Bavière. A trop user la corde du krautrock, on en avait oublié qu’avant d’être un mouvement-cliché certains groupes avaient su concevoir les pleins et les déliés, les arabesques, d’une musique mathématique pourtant sans calcul. Invendable, destiné à rester coincé dans l’arrière-boutique de l’harmonie d’élite, Qua est un album qui prend tout son sens dans certaines situations. Voici trois d’entre elles, quand Cluster déploie sa Grossnatür In Real Life :

Trois situations idéales pour écouter « Qua » :

1. au rayon surgelé du supermarché de proximité, Zircusile reste une illustration idéale du conditionnement des truites sous film plastique, demain les robots consommeront de l’huile en boite, mais en attendant…

2. pendant l’escalade de la Tour Eiffel à mains nues, Na Ernel permet d’oublier le vertige et le sentiment de vacuité qu’on éprouve en grimpant sur un édifice en fer forgé. En 2110, l’humain sera moins con, plus grand, ou ne sera plus.

3. le sacrifice des ordinateurs dans un grand feu de joie post-païen, ça se célèbre avec So ney, une musique germano-vaudou pour admirer, l’iris en fleur, les circuits imprimés fondre comme à l’époque des grands sacrifices incas.

Roedelius & Moebius déguisés en dieux soleil ? Un miracle qu’on n’espérait plus vraiment. Qua laisse sans voix, coi justement!, puisque leur œuvre reste un silence qui s’ignore. Bande-son parfaite pour les bouclages de comptabilité et les suicides collectifs, demain promis, direction le premier Cash Converter pour troquer ma femme contre un processeur.

Cluster // Qua // Klangbad (Le Son du Maquis)

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