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LE CARNET DE (DÉ)ROUTE D’ALEX CAMERON

Transformer le succès en échec, c’est hélas le lot quotidien de rockstars ayant sombré dans l’héroïne, l’album de la maturité ou l’autotune (parfois les trois en même temps). A l’inverse, parvenir à sublimer une plantade programmée et décorer le vomi de la cuvette avec des feuilles d’or, seul un type comme Alex Cameron pouvait en être capable. Pour fêter la miraculeuse sortie de son ‘Jumping The Shark’ chez Secretly Canadian, l’Australien nous a envoyé six cartes postales pour retracer trois ans de galères sur les terres arides du music business, là où le talent fond souvent plus vite que le maquillage.

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« Jour J à Paris. On est en aout. Votre ville est chaude comme l’enfer et calme comme le diable. Salut, je m’appelle Alex Cameron, je suis musicien, je viens de Sydney, Australie. Je suis à Paris jusqu’à la fin du mois, et au moment même où vous vous êtes barrés en vacances, moi j’arrive. Je veille sur vos appartements vides, je nourris vos chats affamés et je donne du bon temps à vos petites copines. Je crois être un auteur plutôt doué pour raconter des histoires, surtout celles qu’on néglige. Je le fais par nécessité, parce qu’il m’est impossible d’en finir avec tous ces putains de cauchemars, comme celui où j’essaye de bruler une berline dans la forêt. C’est le genre de cauchemar qui me tient souvent éveillé la nuit.

J’ai fait le tour du monde. Par mes propres moyens. Avec mon business partner Roy Molloy, on a assuré les premières parties des meilleurs concerts en ville : Kevin Morby, Jack Ladder, Angel Olsen, Unknown Mortal Orchestra, Foxygen, Mac DeMarco ou Kirin J Callinan. J’ai plein d’histoires à raconter et j’ai vécu pas mal d’expériences. Roy et moi, on est des chiens de l’enfer, on a bouffé du kilomètre. Pas mal de choses se sont passées, et je serais bien incapable de vous expliquer pourquoi. Toutes ces drôles de situation ont fini par devenir des souvenirs, et ces souvenirs sont finalement devenus des pensées. Voici quelques moments de notre dernière tournée européenne, grâce aux photographies du très talentueux Dean ‘The Dream Weaver’ Lever. Enjoy ».

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« La photo a été prise un jour de pluie dans ce qui doit être le parc le plus pourri de Luxembourg. En fait, voilà à quoi ressemble la fin d’une tournée. Avec le recul, quelque chose d’étrange semble s’être passé : je ne me sens pas plus âgé, mais ma peau me donne l’impression d’être un vieux croulant. C’est un peu comme si mon corps était encore jeune mais que ma gueule avait fondu à cause de toutes les pintes avalées, du manque de sommeil et de toutes ces conneries.

Depuis quelques jours, je vois mon reflet dans l’iPad et je crois que je suis en train de péter les plombs. J’ai toujours l’impression d’avoir 17 ans, avec une barbe de merde en plus. L’autre fois j’ai facetimé ma mère et j’ai vu apparaître dans la petite lucarne des rides pile au moment où ma mère me l’a fait remarqué. En fait, être sur la route prend pas mal de temps et laisse des traces. C’est le prix à payer, mais ça vaut le coup. Une fois que le boulot est fait, tu te retrouves accroupi comme un con avec les meilleurs potes de biture au monde et tu peux crier « yeah, j’ai fait ce truc ». En fait je crois qu’on a rempli le contrat. Maintenant je crois qu’il est clairement temps de se barrer d’ici pour bruler toutes nos fringues dans une salle de bain ou dans la forêt la plus proche« .

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« Regardez ce mec. Ce mec, c’est Roy Molloy, c’est mon pote. Ah c’est clair qu’il a l’air en forme. Roy, c’est le meilleur vendeur de merchandising que je connaisse. Je l’ai littéralement réussir à vendre deux copies du même disque à un mec. Sérieusement, il a fait ça. Et ce soir là, l’argent nous a permis de payer une chambre d’hôtel avec deux lits séparés.

Sur la photo ci-jointe, Roy offre de la viande croate à toutes les personnes ayant acheté notre album ‘Jumping The Shark’ – désormais disponible chez Secretly Canadian. PS : Impossible d’arriver à savoir comment Roy s’est foutu cette énorme tâche sur son T-Shirt. Serait-ce de la soupe ? »

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« Souvent les gens me demandent comment j’arrive à me détendre en tournée. C’est vrai que c’est une bonne question. En général, vous sortez de scène bourré d’adrénaline, les fans gueulent votre nom, le vigile vous emmerde, des visages familiers plus ou moins connus se rapprochent pour taper la causette, ce genre. Dieu seul sait, dans ce type de situation, de quoi vous pouvez être socialement capable. Avant cette tournée, j’aurais pu répondre que j’arrivais à me détendre avec une simple Corona, un zest de citron et un lit dans une pièce pas trop bruyante. Minimal blinking, maximum thinking.

Le fait que ce soir là, à Vienne, quelque chose a clairement foutu en l’air toutes mes perspectives. Jetez un œil à la photo. Le mec de dos au premier plan qui me donne la main par solidarité, c’est monsieur Mac DeMarco. L’autre type au fond, c’est Infinite Bisous en train de faire ce qu’il fait de mieux : prendre du plaisir en fouettant des culs nus grâce à un ceinturon. On a dû jouer à ça pendant à peu près une heure après le concert et j’ai crié jusqu’à l’agonie, mais aussi étrange que ce soit, ça ne m’a pas semblé perturbant une seule seconde. En fait c’était un peu comme si un putain de rêve devenait réalité pour la première fois. Un saccage de fin de concert en 2016. »

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« Là, c’est clairement la classe à Dallas. La plupart des groupes vous raconteront qu’un Tour Bus n’est pas le truc idéal pour enquiller les dates ; et je respecte ce point de vue. Regardez-nous, au rayon tournée en bagnole pourrie, Rob et moi on se pose là. On a parcouru plus de 2400 kilomètres en un mois à travers les Etats-Unis ; à force c’est presque devenu un divertissement de voir des quarantenaires divorcés en train de baiser dans des bagnoles alors qu’on pionçait dans la notre devant le lieu de notre prochain concert.

Alors forcément, quand les Unknown Mortal Orchestra nous ont invité à partager un bout de route avec eux dans leur Tour Bus, on s’en est pris plein la gueule. Une TV avec un écran géant, un vieux conducteur silencieux. Des couchettes de la taille d’un cercueil… Des toilettes où tu n’est pas obligé de chier dans un tuyau uniquement réservé aux truc liquides, ça c’est mon style. Le luxe ultime. Bon, sur la photo là c’est Ruban [de UMO, NDR], Jacob, Roy et moi. »

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« Quand j’étais gamin, les miroirs me foutaient la trouille. Incapable de les regarder, même pas deux minutes quand je me brossais les dents. Même pas en rêve. Il y avait quelque chose d’effrayant à regarder mon propre reflet imitant chacun de mes gestes, sans que j’arrive à comprendre s’il y avait un décalage entre mes gestes et les siens. J’avais toujours l’impression que le mec en face de moi allait surgir de la glace pour me trancher la gorge. Comme vous pouvez vous en douter, cette névrose m’a tenu à l’écart de tout miroir pendant très longtemps.

Mais la peur a commencé à se dissiper quand j’ai appris qu’il y avait des choses encore pires que mon propre reflet. Des catastrophes naturelles, des maladies incurables, le viol, des trucs dans ce genre. Où j’en suis concrètement, aujourd’hui ? Oh mec, ça va beaucoup mieux. Je me mate dès que je peux. Dans les rétroviseurs de bagnole, dans les vitrines de restaurant, et surtout dans ma glace en loge. J’en ai jamais assez. C’est complètement con de ne pas apparaître à son avantage. Tous les soirs, je me jette un bon regard dans le miroir, je passe en revue les grains de beauté sur mon visage, j’évalue la perfection de mon rasage, je check mes grosses dents histoire d’être sûr qu’il n’y ait rien de coincé dedans. Après ça, c’est cinq minutes de positive talk et je monte sur scène. Donc ouais, j’en ai définitivement fini avec l’angoisse du miroir. »

Alex Cameron // Jumping The Shark // Secretly Canadian
https://alkcm.bandcamp.com/album/jumping-the-shark

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