Alors que les seigneurs de la technologie, le bras levé et avec le sourire, prennent possession de la plus grande puissance militaire du monde, on pourrait se consoler en imaginant la presse écrite comme un refuge pour ceux qui accordent encore de l’importance à l’écrit, à la culture, et à la culture de l’écrit. Et ben en fait : non.
Cette histoire commence au salon grand voyageur de la gare de Marseille Saint-Charles où par perversité, parmi les quelques titres offerts aux délassements des cadres à grande vitesse (Vogue, Public, L’Express, Challenge…), je prends avec mon café gratuit un exemplaire du magazine Bastille dont j’ignore tout, mais qui me semble prometteur. La couverture est riante et colorée, au-dessus du nom du magazine on peut lire la description produit suivante: “Le monde vu par les écrivains et d’autres fous”. Ca ne veut pas dire grand chose et c’est un peu dissonant avec le titre: « ÉNERGIE NUCLÉAIRE, C’EST LE PRINTEMPS« . Si l’on se rappelle que le printemps est le moment où la planète se réchauffe c’est d’assez mauvais goût. Et si l’on considère aussi que le printemps nucléaire doit logiquement succéder à l’hiver nucléaire, c’est même assez angoissant. Passons.
Pas besoin d’ouvrir le magazine tellement ça pue le lobby de l’atome. D’ailleurs au dos une grande pub pour EDF suffit à lever le doute des plus crédules, Bastille magazine est tellement enrichi à l’uranium qu’il brille dans le noir. Mais comme écrire est plus ou moins mon métier, je me demande un peu ce que finance mes factures d’électricité et ce qu’on peut faire sur 100 pages avec un tirage à 10 000 exemplaires, des écrivains et des réactions en chaîne : peut-être un article sur Kraftwerk, ou un portrait de Tarkovski ? L’éditorial intitulé sobrement “Quand le nucléaire rencontre l’IA” ressemble en tout cas au pitch d’un film dystopique et commence frontal dans le dur, tenant la promesses de la couverture; le monde vu par des écrivains et d’autres malades mentaux. Je cite:
“Microsoft qui annonce la réouverture de Three Miles Island en Pennsylvanie, dont l’accident en 1979 avait mis fin au développement du nucléaire au États-Unis. Google qui conclut un accord avec Kairos pour développer des petits réacteurs nucléaires modulaires (SMR). Amazon qui achète un gigantesque data-center connecté à la Susquehanna Steam Electric Station. Le gouvernement italien (l’auteur oublie de préciser semble-t-il le gouvernement fasciste italien) qui prépare un cadre législatif pour pouvoir construire des réacteurs de nouvelle génération. Le doute n’est plus permis: le nucléaire bénéficie d’un renouveau. Et c’est spectaculaire. C’est dû en partie au développement du cloud computing, qui permet de stocker les données sur des serveurs distants. Les besoins explosent (je n’aurai pas choisi ce terme) à la faveur des innovations liées à l’IA.”
Ne manque plus qu’Elon Musk sans doute trop occupé par sa récente élection à la présidences États-Unis. L’éditorial du magazine continue sur le même niveau de radioactivité, it’s in the air for you and me. Les articles à l’intérieur continuent à faire fondre le compteur Geiger, avec à la fin un petit article bien réac sur la laideur des panneaux solaires qui défigurent les beaux paysages de notre douce France. Comme le disait Pierre Desproges à l’époque : “il est plus économique de lire Minute que Sartre. Pour le prix d’un journal on a à la fois La Nausée et Les Mains sales.”
Le vulgus pecum qui n’a pas accès aux ors du salon grand voyageur trouvera dans les Relay des gares de France et d’Europe de nombreux et éphémères nouveaux magazines, une presse de caniveau qui se donne les airs d’une presse d’information.
Bastille Magazine n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une tendance actuelle de la désinformation écrite, une tendance qui remonte très loin, à l’invention de la presse où les moindres intérêts privés ou politiques finançaient leurs journaux, payant des pigistes et des imprimeurs pour célébrer leurs intérêts personnels.

La presse a fait un long chemin pour tenter d’établir une forme d’objectivité, une objectivité qui participe de la construction d’une démocratie. Hélas elle semble revenu désormais à son point de départ, dans les égouts d’où elle était si laborieusement sortie. Inutile d’aller jusqu’à la rédaction du Washington Post, temple de cette objectivité critique et désormais propriété de Jeff Bezos, pour voir que de fournir un support à la démocratie est devenu une mission secondaire de la presse. Il ne s’agit pas seulement des journaux, mais aussi de leur diffusion. Le vulgus pecum qui n’a pas accès aux ors du salon grand voyageur trouvera dans les Relay des gares de France et d’Europe, à coté des magazines d’informations traditionnels et identifiés, de nombreux et éphémères nouveaux magazines, titres obscures qui abordent des sujets de société de façons toujours brutales, une presse de caniveau qui se donne les airs d’une presse d’information. Parmi ces titres on trouve par exemple L’Incorrect qui consacre sa une à la manif pour tous, “le vrai récit d’une contre-révolution”, on y trouve aussi le magazine d’extrême droite Frontières qui promet d’être “au cœur d’un journalisme qui façonne activement l’avenir de l’information” et qui annonce en couverture: “Invasions migratoires, ONG, juges, avocats, journalistes, passeurs, les coupables.” D’autres titres de papier, comme on le dit des villes de papier, ou de paille comme le dit des hommes de paille, plus propres sur eux, s’étalent en façades des kiosques à journaux.

Mais revenons à Bastille magazine, et à son monde vu par des écrivains et d’autres aèdes qui soignent dans les allées des cabinets de lobbying leur regret de ne pas être devenu poète. On s’en souvient à l’académie des beaux-arts de Vienne, mieux vaut ne pas trop contrarier les vocations. Et c’est bien là au fond, mon véritable problème, l’écriture. Ce n’est pas qu’on puisse déverser des grandes pages de propagande aussi lestement qu’on balance des déchets au fond d’un lac de montagne, laissant entendre que la décence et le sens critique ont mis beaucoup beaucoup moins de temps à se décomposer que l’uranium. Mon problème, c’est la tâche de l’écrivain. Et dans le magazine Bastille, ce sont donc les pages culturelles qui me posent en vérité problème. Ce d’autant que je reconnais dans les journalistes qui collaborent avec ce fleuron de la presse, des noms et des plumes familières, un peu comme on réalise que l’on connait celui qui vient de péter dans un ascenseur bondé et en panne.
Parce que le souci, c’est que pour faire tenir ensemble la propagande comme on émiette les médicaments dans la pâtée du chien il faut bien distraire le cadre à grande vitesse. Et pour cela il faut du contenu, ou comme disait en son temps ce fils de pub de Patrick Le Lay; “pour qu’un message publicitaire soit perçu il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible; c’est à dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages.” Et pour masser le cerveau du lecteur, quoi de mieux que la Kulture, avec un grand K. Et Bastille magazine (un allusion au métro ? A la révolution française ? A la prison où fut retenu le Marquis de Sade ?) de mobiliser les “écrivains”, avec une nouvelle assez médiocre de l’inconnu François-Henri Désérable sur ses aventures de globe-trotteur en Patagonie, quelques conseils de lecture du FDP Frédéric Beigbeder (qui n’a cependant pas droit à son nom sur la couverture), un publi-redactionnel qui ne dit pas son nom sur une galerie d’art du second marché, quelques nouvelles de Daniel Pennac. Tout ça n’est pas très reluisant me direz-vous, l’embêtant c’est que sont aussi convoqués des gens sérieux, qui à leur décharge ne peuvent pas toujours se défendre, étant souvent mort ou sur d’autres continents. On parle ainsi de Liu Cixun l’écrivain de SF chinois, des hétéronymes de Pessoa, on y trouve même un texte assez vulgaire sur Jean Baudrillard.
Les journalistes, sentant leur fin venir dans l’ombre grandissante de chatGPT, se réfugient dans les ruines de leur éthique, grappillant des piges chez les pires commanditaires, comme d’autres se prostituaient dans les décombres de Berlin libérée par les alliés.
La culture ou la kulture comme on décidera donc la nommer pour actualiser un concept qui semble avoir dégénéré plus encore qu’un animal de laboratoire oublié son les radiations par un expérimentateur occupé regarder TikTok dans la salle de pause,; la culture est devenu le lubrifiant idéologique du pouvoir. C’est ainsi que les Inrockuptibles à la suite de bien d’autres peuvent panthéoniser vivant l’aimable Thomas Joly pour avoir renouvelé le concept de la parade militaire en mode queer et populaire. C’est ainsi que le ministère de la Culture distribue des franchises de musées français dans tous les pays susceptibles d’acheter des armes. La kulture est devenue une arme, plus besoin de sortir son revolver.
Mark Fisher qui a su lire, lui, les écrits de Baudrillard, avait bien décrit cette mutation d’un champ culturel qui se retrouve pris dans une boucle, condamné à se simuler lui-même jusqu’à perdre toute saveur, annulant toute possibilité d’imaginer un futur vivable ou désirable :
“Si l’on est amené à réfléchir à ce qui est futuriste, on songera à quelques chose comme la musique de Kraftwerk, même si elle est dorénavant aussi vieille que le jazz big band de Glenn Miller pouvait l’être lorsque le groupe allemand a commencé ses expérimentations avec des synthétiseurs au début des années 1970. Où se trouve l’équivalent de Kraftwerk pour le XXIème siècle ? […] En 1981, les années 1960 semblaient plus distantes qu’elles ne le sont aujourd’hui. Depuis le temps culturel s’est replié sur lui-même, et l’impression de développement linéaire a cédé la place à une étrange simultanéité.” (extrait de Spectre de ma vie)
C’est aussi ce que Grafton Tanner appelle dans son livre éponyme le Foreverism, un outil qui emploie la kulture comme une arme de suspension du temps et par là même de l’histoire, de la pensée et du politique. De là l’impression que n’aurait pas renié Philip K.Dick (encore une référence des années 60) lorsqu’il décrivait le président des USA comme un automate régulièrement remplacé par le pouvoir, où quand il faisait l’hypothèse que l’Allemagne nazie avait pu gagner la guerre, mais CQFD, vous le savez bien, vous avez vu la série, juste après celle sur Tchernobyl…
Le corollaire de ce problème d’une culture désormais purement cosmétique, c’est le problème des journalistes qui, sentant leur fin venir dans l’ombre grandissante de chatGPT, se réfugient dans les ruines de leur éthique, grappillant des piges chez les pires commanditaires, comme d’autres se prostituaient dans les décombres de Berlin libérée par les alliés. Il est devenu aujourd’hui presque impossible de vivre de sa plume, même pour ceux et celles qui y consacre leurs journées et leurs nuits, payant au prix fort la liberté de placer quelques textes sur des sujets qui les meuvent. N’est-ce pas le moment, peut-être la dernière chance, pour qui écrit de penser sa place dans l’économie du texte ?
Car écrire est un geste technique, cette technique que les algorithmes désormais copient et imitent comme les machines d’il y a un siècle ont copié et accaparé les gestes des ouvriers. La question pour nous n’est donc plus comment écrire, mais pourquoi. La réponse se trouve peut-être par un retour du refoulé, dans les pages de Bastille magazine, où l’on peut lire la critique rapide d’un livre sur Pabst “génie du cinéma muet des années 1920, égal de Fritz Lang, qui fut pris au piège de la machine nazi, bien décidée à faire de lui le grand faiseur d’images du Reich. Entre compromission morale et rachat de conscience, un grand livre sur le prix à payer pour continuer à créer.” C’est pas moi qui le dis.
écrire c’est un peu mourrir de rire!
Seul l’effacement attend ces auteurs en sursis. Ce sont les rouages dociles des sociétés de contrôle, fabriquant un contenu commode et coulant, pour mieux maintenir le contrôle social. Ils appartiennent déjà aux chaînes de production automatisées.