L’album débute par la reprise à l’identique de l’intro de True to life, titre présent sur l’album Avalon (1982) et l’une des dernières grandes compositions de Ferry. Si ce n’est pas un signe…

Après ces quelques mesures, les faramineuses paroles écrites durant les années 80 (« So, it’s get to seven and I think of nothin’ but living in darkness ») se superposent naturellement à la musique du single 2010 (You can dance). Le style Ferry peut-il fonctionner autrement que par la réminiscence ? A l’époque des premiers Roxy Music déjà, les années 50 affleuraient sous les nappes de Moog. Ce nouvel album en rappelle donc d’autres. La pochette refait le coup du top model, avec Kate Moss cette fois, le clip est à l’avenant et réaffirme un principe essentiel, souvent trop vite oublié : la pop music est aussi une occasion de mater des paires de cuisses. Réévaluons la cuisse !  Les mid tempo chaloupés, cette « dance music » molle qui fait la marque de fabrique de Ferry depuis les années 80, embrument progressivement l’auditeur. On s’imagine plus âgé, dandinant lourdement sur une piste de danse clairsemée, le cheveu un peu long dans la nuque, ébouriffé sur le dessus, pas trop, négligé comme il faut, claquant des doigts au rythme de la caisse claire, entouré de jeunes belettes qui rient sous cape en regardant ce « vieux là-bas, au fond», « moi, il me dégoûte ce type », « et t’as vu sa cravate en tricot, c’est total naze »… Le plaisir aristocratique de déplaire, Irina, tu connais ? Ce n’est pas au programme de première ? Oui, avec le Martini Gin, on devient professoral, on cite Baudelaire, on s’embourbe mais on en a plus rien à foutre. Le privilège de l’âge, hein ?. « It ‘s amazing, time have changed, in days of old ; Imagination leave you standing, out in the cold”?  True to life encore.

Olympia et sa production « so 2010 » nous ramène brusquement au temps présent.

Bryan Ferry ne fera pas le coup de l’épure, du grand album dépouillé. Il est des ficelles que l’on se refuse de tirer même si elles se trouvent à portée de main. Pas de ça ici. L’hôte a au contraire dressé un plan de table avec des « pointures » comme on dit (Nile Rodgers superbe, mais aussi Johnny Greenwood, Flea, Scissor sisters, des convives qui parlent fort et bâfrent…) La moindre piste déborde d’arrangements, de détails sonores ; la compression pèse lourdement sur l’ensemble. Contrairement aux albums précédents, la voix est noyée au cœur du mix, splendide, flageolante. C’est un pan de mur un peu plus lumineux que les autres dans un paysage de ville ; le détail qui change tout, auquel on s’accroche pour comprendre ce qu’il peut y avoir encore de « rare » dans un disque sorti fin des années 2000. Un jour, cette voix se taira et elle manquera affreusement. Ce sera définitivement le règne des lourds, n’y pensons pas trop.

Le son est léché jusqu’au moindre détail mais le styliste ne saurait se contenter du travail bien fait et du savoir-faire. Sur la plupart des titres, Bryan Ferry glisse une coquetterie un rien vulgaire, un clavier plus cheap que les autres, une basse slappée qui vient bousculer le contenu de l’écrin. Les vieux Romains parlent de sprezzatura, l’art de placer un détail de mauvais goût, négligé, dans une tenue parfaite. Ferry plébiscite depuis des années les cravates en tricot, à bout carré, nouées sans ménagement. Alors la sprezzatura, il connaît. Se contenter d’une réussite, voilà la vraie fainéantise, il faut pousser plus avant quitte à faire basculer définitivement l’ensemble du mauvais côté. «Too much luck means too much trouble, much time alone,” comme on peut l’entendre dans le dernier couplet de True to life.

Olympia est-il un bon album ? Peut-on l’évaluer sur Amazon ? Le « recommander à un ami » ?

Franchement, cela n’a aucune espèce d’importance. Bien sûr, on note, au fil des écoutes, quelques informations factuelles (il n’a pas vraiment réussi les ballades sur ce disque, mais livre quelques très beaux titres faussement funky ; certains remix disponibles sur youtube sont absolument magnifiques, le single tient très bien la route) mais… à quoi bon ? Olympia est le dernier album de Bryan Ferry. Tous les renseignements utiles se trouvent dans cette phrase. Si cela ne vous suffit pas, changez de club, il en existe pour tous les goûts. Sinon, faîtes comme d’habitude : insérez le disque, laissez le tourner. Des intonations subtiles apparaissent, des titres se démarquent, d’autres se dissolvent. Laissez tourner sans rien attendre de précis, c’est la règle du jeu. « And there are complications and compensations if you know the game.» On le sait depuis True to life.

Bryan Ferry // Olympia // EMI
http://www.bryanferry.com/

7 commentaires

  1. Pff, tellement d’accord avec ce papier qu’il n’y a rien à dire ou presque. Pouce levé en ce qui me concerne. Notons tout de même, cher Syd, une chanson ou deux pour faire swinguer les papis (Shameless, Heartache by numbers), certes c’est du slow en tank bariolé: mais ça marche. Enfin, ça roule sur des chenilles compensées, quoi.

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