La Colonie de Vacances vient d’entamer sa tournée d’adieu, c’est la fin d’un projet superbe et joyeux mais aussi la fin d’un dispositif musical aussi expérimental qu’efficace.
La formation — composée comme un robot de série télévisée japonaise de quatre groupes de noise (Marvin, Pneu, Papier Tigre et Electric Electric) — tourne depuis 2010 en proposant une performance sonore totale. Placés aux quatre coins d’une salle, les groupes jouent ensemble, leurs morceaux d’abord puis avec le temps de plus en plus de compositions communes, produisant une architecture sonore qui jouent avec cette disposition quadriphonique inédite. Placé au centre, le spectateur voit le son se déplacer, rebondir d’un groupe à l’autre. Les compositions s’élèvent autour de lui, en chœur, en vortex ou en contrepoint. Notre cœur saigne, car bien qu’il existe quelques enregistrements, l’expérience de la Colonie de Vacances est à peu prêt impossible à retranscrire, elle est une expérience physique et doublement collective, qui résiste à la reproduction mécanique.
Comme dans un vieux Tupolev en plein vol
Dans les premières dates de la tournée, les membres de la Colo semble pousser dans ses retranchements le dispositif avec lequel ils jouent depuis maintenant quinze ans.
Sur les quatre scènes, les membres des groupes se mélangent, les morceaux les plus récents jouent avec la palette de la polyrythmie, des décalages et des dialogues jusqu’à une tonalité presque bruitiste. On se sent parfois comme dans un vieux Tupolev en plein vol, où les différentes parties de l’appareil vibrent comme si elles cherchaient à partir chacun dans une direction différente, mais l’appareil tient jusqu’à l’atterrissage. Les morceaux plus anciens restent encore les plus puissants et l’on a une pensée pour Émilie Rougier dont le Korg a longtemps insufflé à la formation son groove et sa puissance de feu. On le sent encore dans les morceaux plus anciens de la Colo, moins baroques mais plus efficaces et qui restent les plus puissants, emportant dans leur vague sonique un public dont on sent qu’il fait lui aussi parti de la famille.

Rien vu de tel depuis 1672
La tristesse des adieux est d’autant plus grand que la Colonie est une expérience isolée, à quelques projets de l’IRCAM près, la quadriphonie n’est pas vraiment banale sur les scènes rock et même sur les scènes musicales tout court. Le meilleur exemple du genre remonte à 1672, lorsque le compositeur baroque Marc-Antoine Charpentier, tout juste revenu d’Italie, écrit une messe à quatre choeurs « distincts et distants ». La transcription décrit la spatialisation des chœurs et les instruments, les dialogues et les oppositions, les moments de convergence et de contre-temps. La messe a été reprise, sauvée de l’oubli et elle est à nouveau jouée de nos jours. À lire Michel Boesch qui en fait la description, on se surprend à retrouver quelque chose de familier, quelque chose de cette expérience puissante, augmentée par l’espace et l’accord entre les musiciens de la Colo :
« [La] ligne mélodique installe une atmosphère mélancolique figurant l’état d’esprit du pécheur qui s’apprête à solliciter le pardon. Emportée par les flûtes, elle dévoile la tonalité générale du Kyrie. Un Kyrie à la fois puissant, ample et accablé. Dans une écriture en imitation, chaque chœur expose le thème musical avant d’engager le dialogue avec ses partenaires. Les échanges se font de plus en plus serrés avant de se rejoindre dans un tutti unanime. Pouvait-on mieux représenter cette assemblée venu d’horizons divers et qui finissent par se rejoindre dans une supplication commune ? »
Le 2 octobre, tandis que la tournée de la Colonie de Vacances touchera à sa fin, la Messe à quatre chœur de Charpentier sera jouée à Paris dans la Sainte-Chapelle. Ce contrepoint parfait sera l’occasion de faire le deuil d’une aventure musicale qui s’achève, de s’élever encore une fois en quadriphonie, dans les méandres de l’architecture gothique, avec une pensée pour celles et ceux qui dans 350 ans, se pencheront studieusement sur des fragments de stories instagram et d’enregistrement YouTube pour déchiffrer, sortir de l’oubli et jouer à nouveau les partitions d’un monument du Noise.
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