Marsatac 2006. Têtes d’affiches : Divine Comedy, Pierre Henry et Le Peuple de l’herbe. De retour vingt ans plus tard, je regarde la programmation et j’ai l’impression d’être un vieillard : je suis une pipe en rap français. Que s’est-il passé ? Réponses avec la directrice du festival, Béatrice Desgranges. Où il sera aussi question de Theodora, de Disiz et de bagarre de filles.
Une foule joyeuse déborde des bus, des voitures, des Uber, des vélos. Des jeunes gens habillés comme des jeunes gens de 2026 filent vers l’entrée du parc Borely, au-dessus de laquelle trône un immense « Marsatac » : ce soir, c’est festival à Marseille. Ce samedi affiche complet. Disiz, et surtout Theodora ont convaincu plus de 13 000 personnes de venir se rassembler ici, de se maquiller ostensiblement, de dégainer à l’unisson leurs smartphones pour dire en 2.0 qu’ils y sont, face à leurs idoles, face à ce beau moment qui arrive, heureux de transpirer, de sourire, de chanter ces textes qu’ils connaissent par cœur, de le faire en il, en elle, en iel, de venir comme ils sont et que ça soit très bien comme ça, au moins l’espace d’une soirée.
Avant d’entrer à mon tour, mon regard est attiré par les dizaines de vélos en libre-service à l’entrée. Flashback. Je revois mes enfants apprendre à faire du vélo ici même. Vingt ans plus tard, ma fille fait partie de l’équipe de Marsatac. Le lendemain, sa directrice me dit « ça fait 25 ans que notre public a 25 ans ». Et je confirme : outre les deux têtes d’affiche suscitées, je ne connais pas un seul nom de cette vingt-huitième édition. Je n’en ai pas toujours dit autant. La scène rap actuelle, pour moi, c’est comme la mécanique auto ; un épais mystère.

Dimanche queer
Il y a vingt ans, il y avait encore ici des guitares, du rap, déjà, pas mal d’electro. Et j’en causais dans les colonnes d’un des deux journaux locaux. Revenir à Marsatac était donc l’occasion de mesurer le chemin parcouru par un festival qu’on avait laissé fêtant sa première décennie et drainant déjà des dizaines de milliers spectateurs, ce qui, dans cette drôle de ville qui invente ses propres règles, n’était pas gagné d’avance. Dimanche, en marge d’un troisième jour très « chill », familial et gentiment queer, Béatrice Desgranges, la cofondatrice, directrice de Marsatac et, donc, patronne de ma fille – honnêteté et subjectivité, c’était marqué en lettres de sang sur mon contrat quand j’ai signé chez Gonzaï – a accepté de rembobiner et de raconter ce qu’est devenu ce festival, les difficultés auxquelles il fait face, et d’évoquer sa place dans la ville et son futur.

2026, vingt-huitième édition… On est loin de Glastonbury (référence des festivals en Angleterre), où vous et d’autres avaient eu, à la fin des années 90, l’idée de faire la même chose à Marseille…
Béatrice Desgranges : « On a fait la version marseillaise de Glastonbury, aha ! C’est né d’un rêve de quelques jeunes hurluberlus marseillais de l’époque, de défendre des esthétiques qui n’étaient pas représentées jusque-là. Ce n’était pas notre métier, on ne savait pas trop par quel bout le prendre, et puis il y a eu une opportunité, un appel à projets lancé par la ville dans le cadre des célébrations des 2600 ans de la ville. L’objectif, c’était de rappeler d’où venait la plus vieille ville de France, et montrer ce qu’elle était aujourd’hui. On a donc proposé une photographie de ce qu’était la scène hip-hop en 1999. C’est comme ça que la première édition est née, avec une affiche 100 % marseillaise, 100 % hip-hop. Ça a été un succès, de manière assez surprenante.
Dès la deuxième année, on a mis de l’electro. L’affluence a augmenté… L’équipe, 100 % bénévole durant les quatre premières années, s’est professionnalisée. Sans jamais renier sa raison d’être : un festival dédié aux musiques électroniques, au hip-hop, à la jeunesse française, avec la promesse d’y faire la fête.
Hip-hop au début, electro, rock, pop… La programmation a beaucoup évolué avec le temps.
Béatrice Desgranges : On ne s’est jamais rien interdit. C’est surtout nos envies et l’air du temps, ce qui fait l’actualité, qui nous porte. On n’est pas sectaires, il y a eu de la musique africaine, du rock, il y en aura peut-être encore…

Ces dernières années, vous avez clairement recentré sur le hip-hop et l’electro.
Béatrice Desgranges : Ça ne s’est pas fait de manière délibérée. En 2015, il n’y avait que de l’electro. Le projet s’écrit en fonction des envies, des contraintes, de l’air du temps, des moyens.
Cette année, c’est full rap.
Béatrice Desgranges : C’est le son d’aujourd’hui, mais il est tellement divers. C’est juste la variété d’aujourd’hui ! C’est le bouillon d’aujourd’hui.
Mobiliser les jeunes en festival, ça devient compliqué.
Béatrice Desgranges : C’est surtout ça qui nous guide. Rester coller à eux. J’aime bien dire : ça fait 25 ans que notre public a 25 ans. C’est nous qui nous adaptons. Peut-être qu’aujourd’hui il faut leur faire un peu de pédagogie sur ce qu’est un festival, quand tout les emmène sur des grandes jauges et le goût du spectaculaire : les outils d’aujourd’hui qui t’enferment dans des algorithmes, les réseaux sociaux, les plateformes, et les contraintes budgétaires. Mais nous on maintient cette proposition de festival, parce qu’un festival, c’est autre chose que d’aller voir juste un artiste. C’est faire la fête avec d’autres, découvrir des artistes que je ne connais pas. C’est rencontrer des gens et être surpris. Je n’aime pas l’expression le « vivre ensemble », mais en vrai, c’est ça.
Les subventions des collectivités publiques, c’est un peu plus de 20 % du budget de Marsatac. Le reste, ce sont nos fonds propres.
Le modèle économique du festival est de plus en plus remis en question… Comment fait-on pour durer ?
Béatrice Desgranges : On arrive à garder notre cadre, associatif et un indépendant. Le modèle économique, on le subit, et on cherche toujours la bonne formule. On essaye des choses. Depuis 2021, on a décidé d’aller dans l’exact sens opposé aux modèles capitalistiques. Comment fait-on pour faire face aux augmentations des frais de production et des cachets artistiques ? Il y a deux leviers : augmenter la jauge, et le prix des billets. Certains font les deux à la fois. Nous, on a décidé de réduire notre jauge, pour conserver une expérience à taille humaine. Et on veut rester le plus accessible possible en termes de tarifs, puisqu’on s’adresse à la jeunesse, qui est souvent confrontée à la précarité.
On cherche nos solutions, donc on tâtonne, parfois ça marche, d’autres non, alors on corrige, on recommence, on réinvente. C’est comme si on réécrivait le projet tous les ans…
Ce n’est pas un peu épuisant ?
Béatrice Desgranges : Ah non, moi ce qui m’épuiserait, ce serait la routine, faire toujours la même chose ! Je ne dis pas que c’est facile, que ça ne demande pas d’énergie, mais là, on réinvente le format de Borely [Marsatac lorgnait sur le parc dès ses débuts, et a réussi à y installer le festival il y a six ans, NdlR]. Ce dimanche [une journée avec des animations, des DJ set, des ateliers autour de l’inclusion, pensée pour un public familial, NdlR], c’est un pari, on ne sait pas combien de gens on va accueillir, mais on y a mis beaucoup de cœur. C’est pour faire venir une autre partie du public marseillais.
L’année dernière, on a inventé le Off Marsatac [des dates dans d’autres salles toute l’année, NdlR] pour continuer à ne rien s’interdire. En termes d’esthétique, d’opportunités, et proposer d’autres choses, dans d’autres lieux. Pour revenir sur la question du modèle économique : les deux dernières éditions étaient déficitaires, alors que les remplissages étaient loin d’être ridicules…
Et ça ne rend pas fou ?
Béatrice Desgranges : Les choses coûtent de plus en plus cher, tu perds certains partenariats – des subventions publiques – et les années qui arrivent ne sentent pas bon du tout. Pour rappel, les subventions des collectivités publiques, c’est un peu plus de 20 % du budget de Marsatac. Le reste, ce sont nos fonds propres. La billetterie, c’est 50 % du budget. Il y a aussi la buvette, le sponsoring, le mécénat. On arrive à maintenir ça, c’est un travail de fou, mais il y a des années, tu n’arrives pas à joindre les deux bouts.
En 2021, on a donc décidé de pas alimenter la spirale dans laquelle tout nous amenait à être embarqués. On a décidé de réduire la jauge : le site permet de faire 21 000 par jour ? On a bloqué à 15 000. Et pour ne pas qu’on soit dépendant du succès économique, on a travaillé la diversification de nos activités. On a créé Marsatac agency, notre agence de développement artistique. Et Marsatac school, où on sensibilise des jeunes de centres sociaux et de collèges de quartiers prioritaires de la ville à la création. Des artistes de notre écurie apprennent aux gamins à créer un morceau. On en profite pour leur présenter la diversité des métiers de notre filière : il n’y a pas que ce qui se passe sur scène. C’est toujours une petite graine qu’on plante.

Marsatac n’est pas un festival politique, mais il est politique.
Béatrice Desgranges : Son action est politique. Je l’ai toujours dit. On est une entreprise de spectacle, mais pas que. On y porte des engagements qui font à la fois l’identité, la particularité et l’ancrage au territoire. Ces aspects-là ont mis longtemps à être perçus par les élus, mais comme ça fait longtemps qu’on les travaille, aujourd’hui, je pense pouvoir le dire, Marsatac est reconnu pour ça. Et ce qui m’intéresse beaucoup c’est que, parce qu’on travaille avec la jeunesse, qu’on est portés par les enjeux de société qui sont les leurs, et qu’on agit aux endroits où ils nous embarquent, à notre tour, on embarque notre public et l’ensemble de nos partenaires.
Et ce dont on se rend compte, avec le recul, c’est qu’on œuvre véritablement à faire émerger les politiques publiques de demain. Quand on se lance en 2008 sur la question de l’écoresponsabilité, qu’on est pionniers sur le territoire, nous-mêmes inspirés de la Bretagne et de la Grande-Bretagne, et quand plusieurs années après la Métropole (Métropole Aix-Marseille-Provence) décide de créer sa charte des festivals écoresponsables, elle nous invite à participer à sa rédaction. Quand on pense Safer [dispositif de lutte et de prévention des violences sexuelles et sexistes, NdlR], l’idée, c’est aussi de le mettre à disposition des autres festivals, et quand la ville a découvert le dispositif, elle s’est dit « on voudrait bien faire la même chose sur les plages ». Ils sont venus nous voir : on a créé Safer plage pour eux.

Du coup, vous n’avez pas eu des suées aux municipales, avec un RN qui n’était pas très loin de l’emporter ?
Béatrice Desgranges : Alors là, en tant que Marseillaise, en tant qu’acteur culturel, on était très concernés, très engagés. Un festival, c’est un projet de société, incarné le temps de quelques jours, mais c’est ce que ça dit, oui. Oui, ce sont des enjeux qui nous touchent de près. Mais qui touchent la filière dans son ensemble, et on voit petit à petit le monde de la musique se mobiliser, comme celui de l’édition, du cinéma, pour lutter contre ces gros groupes détenus par des milliardaires qui ont des projets de société à l’extrême opposé des nôtres.
Samedi soir, face à Disiz et Theodora, la France n’était pas clivée.
Béatrice Desgranges : Je me balade beaucoup dans le festival : ma plus grosse réjouissance, c’est de voir le public dans toute sa diversité. Cette mixité est représentée ici, ça fait la fête ensemble, et tout va bien, en fait. [On confesse avoir assisté à une bagarre molle entre filles à la sortie, c’était… étrange].

Après deux éditions déficitaires, celle-ci doit faire du bien, non ?
Béatrice Desgranges : Oui, ça fait du bien, mais notre break, il est super élevé ! Notre seuil de rentabilité, il n’était pas très loin du sold-out. Là (l’entretien a eu lieu le dimanche, troisième jour du festival), je pense pouvoir dire qu’on va breaker, mais c’est pas si évident que ça… [le bilan, tombé entre-temps, annonce 30 000 spectateurs]. Mais, oui, c’est très réconfortant : l’année dernière à la même heure, j’étais très très en stress parce que je savais que je me prenais un mur, et comme on s’en était déjà pris un l’année d’avant, c’était très flippant… Là, on se dit que ça va passer, que ça fait du bien, et surtout, ça donne de la force aux équipes. Parce qu’après un an de travail, dix jours sur place, sous le soleil, dans le vent, si le public n’est pas au rendez-vous, c’est d’un niveau de frustration absolu. Là, il n’y a pas de place au doute : on sait pourquoi on a fait ce qu’on a fait, on a raison d’y croire et de continuer d’y croire, et on y puise toute l’énergie pour repartir pour un cycle.
Du coup, aujourd’hui, quelle est la place de Marsatac, à Marseille ?
Béatrice Desgranges : Je ne me sens jamais très légitime dans ce genre de réponse, mais on est un événement, un projet ambitieux, structurant, pour la filière et pour le territoire. J’ai entendu ces derniers jours une réflexion que je ne m’étais jamais faite : les gens m’ont dit « Marsatac, c’est le début de l’été. » C’est le temps où se rejoint, et où on lance cette période. Je crois que c’est un événement qui compte dans le cœur des générations marseillaises. On en a accueilli un paquet en vingt-huit ans. Sur certains artistes, c’est chouette de voir plusieurs générations venir ensemble. Ça crée beaucoup d’émotion et beaucoup de joie.
Et ça n’est pas fini : vous allez créer un lieu.
Béatrice Desgranges : C’est la prochaine étape, en 2028. Pour renforcer le projet, je me suis dit qu’il nous fallait un outil de travail. Où on peut accueillir des artistes en résidence, en studios, des artistes d’autres disciplines culturelles. Ce sera la Fabrique Marsatac : un établissement posé en plein cœur de la ville, sur la Canebière, où il y aura une salle de spectacle, des studios, des bureaux, un bar, un restaurant, pour continuer à agir toujours plus en profondeur, à créer des rencontres entre les opérateurs, et participer à une effervescence culturelle et économique. J’ai toujours dit qu’on était aussi un acteur économique. On crée de l’emploi, on fait travailler des entreprises du territoire. On embarque du monde, des artistes : ce sera aussi la possibilité de participer de manière encore plus régulière à cette dynamique-là, sur une artère hautement symbolique de la ville, qui peine toujours à trouver son bon fonctionnement et son rythme. Je crois beaucoup à cette future adresse.
Dernière question : on n’a pas parlé d’IA.
Béatrice Desgranges : Alors oui, on est forcément concernés, je ne suis pas celle qui arrive le mieux à se projeter dedans. Ce sont des outils qui font partie prenante de la création artistique, et je ne crois pas qu’il faille en avoir peur. Après, je pense que c’est un peu générationnel, mais mon métier c’est le live : avant que l’IA remplace des artistes sur scène, il va se passer du temps…