Haunted, 13ème album de Bill Pritchard, enchante par sa parfaite musicalité et par la richesse de ses textes, propices à de nombreuses interprétations. A l’occasion de cette sortie, nous l’avons rencontré.

On vous sait très francophile, vos nombreuses collaborations avec des artistes français (Françoise Hardy, Daniel Darc, Etienne Daho, Frédéric Lo…) le prouvent. Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec la langue française ?
Bill Pritchard : Oui, ça date de très, très, longtemps, je devais avoir huit ou neuf ans. Il y avait une émission de marionnettes à la télé qui s’appelait Sooty and Sweep. Ces deux marionnettes courraient le monde et nous faisaient découvrir plusieurs pays à travers leurs voyages. C’était plein de clichés, mais je me souviens bien de la fois où ils sont allés en France. A cette occasion, il y avait une chanson qui disait « Bonjour monsieur Sooty, bonjour monsieur Sweep » et j’ai tout de suite adoré cette sonorité.
Puis quelques années plus tard, chez mon oncle, je suis tombé sur la pochette d’un disque Vogue. Le genre de 45T intrigant qui n’avait pas encore de partie centrale. C’était une chanson de Françoise Hardy. La consonance de la langue française m’a toujours attiré parce que je pense que la façon dont les mots sont prononcés est liée à une musique, tout est plus ou moins imbriqué. Et le français a tout de suite su me toucher. Quelques années plus tard, au collège, j’ai fait un échange scolaire avec la France. Je suis arrivé à Noyers Bocage, un petit village à côté de Caen. C’est drôle d’ailleurs, j’ai joué à Caen la semaine dernière. J’étais captivé par tout ce que je voyais, tout piquait ma curiosité. Je me souviens m’être dit : « Mon Dieu, ils mangent n’importe quoi ! » Beaucoup de choses nous paraissent bizarres quand on est plus jeune. Là-bas, ma première visite du Carrefour local m’a fasciné. C’est d’ailleurs cette expérience qui a déclenché mon obsession pour les supermarchés étrangers. Je reste obnubilé par les grandes surfaces des autres pays, car c’est un excellent moyen d’en savoir plus sur ses habitants.
Vous parlez extrêmement bien français. Quand vous le chantez ou quand vous le parlez, avez-vous une approche différente des choses, vous sentez-vous autre ?
Bill Pritchard : Oui, je pense que c’est le cas pour beaucoup de monde quand on parle une autre langue que la sienne. Quand je parle français, je deviens un peu Bill « Prritcharde ». On puise dans différentes parties de soi. On devient une autre personne. […] Parler une autre langue nous transforme vite en caméléon, souvent de façon totalement inconsciente.
Vous avez dit que vous écriviez tous les jours pour vous entrainer à condenser en une seule phrase ce que vous écrivez habituellement en une page. Pensez-vous avoir réussi avec cet album ?
Bill Pritchard : Condenser un texte me fascine toujours, parce qu’essayer de raconter une courte histoire en trois minutes, c’est un défi, mais c’est intéressant. Je suis par exemple assez satisfait d’une chanson qui s’appelle Perpetual Tourist. Chaque couplet, chaque phrase est très courte. « When I walk, when I left her » (Quand je marche, quand je l’ai quittée, NDLR), on se fait une image du personnage. Ce n’est peut-être pas moi, ça pourrait être à la troisième personne, je pourrais même parler d’un mélange de personnes. Il s’éloigne, il l’a quittée, mais il l’a peut-être quittée juste pour un petit moment, juste pour aller répondre à une interview. Ou pour toujours.
Le truc avec les phrases plus courtes, c’est que, d’un coup, on a cette image-ci ou cette image-là, et on finit par se créer rapidement une atmosphère, un personnage. Ça laisse plus de place à l’imagination, à l’interprétation. Ce que j’aime dans l’écriture des paroles, c’est l’idée d’utiliser des mots qui peuvent évoquer une multitude de choses et qui peuvent faire naître, pour vous comme pour moi, des images très différentes, propres à chacun. Dans le train pour venir ici, je lisais un livre que s’appelle le Go-between (L.P. Hartley NDLR). Et j’ai adoré cette phrase, qui disait : « The past is a foreign country » (Le passé est un pays étranger NDLR), car tout le monde peut l’interpréter différemment. Cette image est saisissante parce qu’elle suscite forcément un débat, un échange. C’est vraiment ce sur quoi j’ai travaillé sur Haunted. Les différentes interprétations des mots et des images, selon chacun.
C’est par rapport à cette démarche de concision que vous avez déclaré que « la beauté c’était la simplicité » ?
Bill Pritchard : Oui. Je coupe plusieurs mots ou phrases afin que ça colle au mieux avec ma voix. Et à partir du moment où j’ai trouvé la musique, c’est finalement assez instinctif de ne garder que l’essentiel. Je trouve par exemple que le titre Haunted est assez concis.
Justement, vous avez choisi ce titre pour le nom de l’album. Comment choisit-on un titre et pourquoi celui-ci ?
Bill Pritchard : C’est toujours LA question que l’on se pose : « Comment va-t-on appeler l’album ? » J’adore le mot français « hanté ». Je l’ai donc proposé à Tapete Records, ma maison de disque, mais ils m’ont tout de suite dit que les gens n’allaient pas comprendre pourquoi appeler l’album avec un titre en français alors que la chanson s’appelait Haunted et non Hanté. J’ai donc gardé Haunted. Et si on analyse ce mot dans l’album, on y trouve de nombreuses références au légal et à l’illégal, à la quête, à une nature hantée… De plus, nous sommes tous hantés par des choses différentes et j’aimais aussi ce concept-là.
Dans Haunted, vous écrivez « You will never find the true man at the end » (« A la fin, tu ne trouveras jamais le vrai homme » NDLR). Est-ce que ça signifie qu’en amour, on ne connait jamais tout à fait la personne ?
Bill Pritchard : Mon questionnement était plutôt de me demander : « c’est quoi le vrai homme et comment le trouver ? » Mais « true man », ça peut aussi être une référence au Truman show. Ça pourrait être une question rhétorique. J’aime bien l’expression « true man » parce qu’elle est ambiguë. Le Truman Show, ça signifierait que tu arrives au terme de ta vie et tu réalises alors que tout est inventé, que c’était une grande épreuve. Un jeu. Que tout est faux. Peut-être que finalement, même à la fin, on ne sait jamais qui l’on est vraiment.
Sur le même thème, il y a une phrase dans Smile qui m’a aussi interrogée : « Old age exposing fatal truth. A second life » (La vieillesse dévoile une vérité fatale. Une seconde vie. NDLR) « Fatale » et « seconde vie » me semblent être contradictoires. Qu’avez-vous voulu exprimer à travers ces mots ?
Bill Pritchard : C’était une sorte d’analyse personnelle. La vieillesse révèle la vérité et j’ai vécu une très mauvaise expérience l’an dernier où mon corps a commencé à me lâcher.
Dans ma vingtaine, j’étais à fond dans la musique, je gagnais ma vie grâce à elle. C’était génial, je ne faisais que ça. Je me sentais indestructible. Arrivé à la trentaine, on fonde une famille, on sent que la responsabilité passe de soi-même à nos enfants. Mais ensuite, quand on vieillit, on réalise qu’on est mortel. Qu’il y a une fatalité. Et évidemment, on se demande ce qu’il y a après. Une seconde vie, comme le pensent les Bouddhistes ? On n’en sait rien. Mais j’aime l’idée d’une seconde vie, qui serait comme une seconde chance au sein de la vie que l’on mène actuellement. Parce qu’après tout, l’existence est faite de différentes étapes non ?
J’ai des amis qui sont allés voir des Bouddhistes et qui en sont revenus en me disant : « Ces gens-là ne vivent que dans l’illusion ! » Je ne suis pas vraiment d’accord avec ça, parce qu’on n’a aucune idée de qui on est vraiment ou de ce qu’il y a après. Alors il faut juste savourer le présent. Écrire, composer, échanger… c’est d’ailleurs pour ça que j’aime parler différentes langues. Pour moi les mots sont des couleurs, alors plus il y en a, plus c’est coloré.
Vous aviez déclaré il y a quelques années que si les Anglais étaient comme ils sont, c’est qu’ils n’avaient jamais vraiment fait de révolution. Considérez-vous le Brexit comme une révolution ?
Bill Pritchard : Je pense qu’une révolution est un changement de toute une société, de haut en bas, en profondeur. Vous savez, le mot « révolution » peut vouloir dire beaucoup de choses différentes, mais il implique une force exercée par un individu sur un autre. Je ne qualifierais pas le Brexit de révolution car il faut regarder vers l’extérieur, pas vers l’intérieur. Donc, instinctivement, je dirais que non, le Brexit n’en est pas une.
Vous avez toujours été socialement très engagé. Comment supportez-vous le chaos du monde d’aujourd’hui ?
Bill Pritchard : Un individu seul ne peut évidemment pas changer le monde. Tout ce qu’on peut faire, c’est influencer les gens autour de soi, sa communauté et ceux qu’on aide. C’est tout. On ne peut rien faire d’autre. C’est frustrant mais on n’y peut rien. Si vous vous sentez impuissants, ne vous en faites pas, c’est normal. Essayez juste de vous rapprocher le plus possible de vous-même et de vous assurer que cela contribue à un changement positif. C’est plus réaliste. Peut-être décourageant, mais ça reste positif, parce que vous faites ce que vous aimez, à votre échelle. C’est déjà ça.
Justement, vous enseignez à des jeunes à besoins particuliers. Votre sens de l’engagement est donc une mission au quotidien.
Bill Pritchard : Oui, j’enseigne régulièrement les langues dans une école spécialisée, pour des élèves à besoins spécifiques, de onze à dix-neuf ans, surtout des autistes. Ils sont vraiment doués. Chacun a des droits et des qualités uniques. Je pense que l’erreur est de croire que, en tant que société, et nous ne pouvons pas nous permettre d’exploiter le potentiel exceptionnel des esprits qui sont différents.
Beaucoup d’entre nous avons la chance de disposer d’une excellente communication verbale, mais certaines personnes, moins communicatives, s’expriment par l’art corporel ou par des gestes. Si quelque chose les préoccupe, elles l’expriment physiquement, non verbalement. Mon objectif est donc de développer les compétences et la compréhension de la communication entre les individus. De travailler sur la communication non verbale. C’est un sujet qui me passionne. Selon moi, la chose la plus importante pour les êtres humains, c’est d’être convaincus qu’ils sont capables de tout faire. Chacun peut accomplir de grandes choses, quel que soit notre mode d’expression. S’ouvrir, être capable de communiquer avec différentes personnes et de différentes manières au sein de la société, pour moi, c’est essentiel.
Bill Pritchard // Haunted // Tapete Records

