Découvert grâce à leur travail sur la BO du film Fotogenico de Marcia Romano et Benoit Sabatier, Froid Dub fait pleuvoir de l’acide sur sa jungle métallique avec Positive and Natural. Mais aussi profond soit-il, ce nouveau voyage dépayse moins que le précédent.
Positive and Natural. Un titre qui pourrait faire partie de ces livres qui trônent en tête de gondole chez Nature et Découverte. Les mots défilent : « La beauté énergétique », « Organique », « Transformez votre vie », « Destination : bonheur », les couvertures fabriquées à grands coups de bots IA, alignent soleil, montagne (parfois les deux), mains dans un ciel (parfois les trois), lagune calme et si on est sympa, on aura le droit à l’amoncellement de galets posés l’un sur l’autre en quatrième de couverture. On est pris d’une soudaine envie de se tartiner une crème à la joie, de s’étaler une huile de bonheur ou d’activer son sens olfactif, le tarin dans les émanations glou-gloutesques de la machine à détente-vapeur qu’on vient de s’offrir. Calmons là nos ardeurs pacifistes: si Froid Dub étale ou tartine, c’est plutôt pour nous régaler.

Mouton noirs de la French touch
François Marché et Stéphane Bodin aka F.M et Fa_Fane sont des copains de collège. Sur la grande autoroute de la musique contemporaine, ils ont emprunté quelques sorties notables dont Bosco, groupe cité par certains comme « le mouton noir de la French Touch ». A la fin des années 90, la mayo reste au frigo mais le duo ne mets pas pour autant son matos au pilon. Fa_Fane, au média en ligne psychedelicbabymag.com (ce site n’est pas une invention) :
« Après avoir travaillé quelques années dans un bar où l’on passait beaucoup de musique à plein volume, et notamment beaucoup de rock ‘n’roll, j’étais saturé de sons. Je voulais écouter des choses aériennes quand je rentrais chez moi. Je crois que François avait lui aussi besoin de calme ».
Le premier confinement, vécu comme un « chaos immobile », donne raison à l’existence de Froid Dub qui se lance dans la navigation avec An iceberg crusing the Jamaican coastline, son premier EP en 2021. Le titre résume assez bien l’idée générale du projet (même si d’autres adages jetés sur les pistes auraient tout aussi bien pu faire l’affaire). Ici, pas question de marcher sur les traces de Lee Perry ou King Tubby: le groupe construit un dub technoïde, claudiquant, sec. « Le désir était plutôt, je crois, de rechercher de l’air et de laisser le temps passer tranquillement au rythme répétitif et doux des delays filtrés. »
« Doux » n’est pas exactement le mot qu’on collerait sur le récent travail qui les a rapproché des sunlights de la musique bidouillée. Fa_Fane, interviewé par nos soins cette fois :
« On connaît Benoît Sabatier depuis longtemps. On a une passion commune pour les synthétiseurs et une certaine vision « romantique » de la musique. Pour nous comme pour lui, la sensibilité et l’imagination l’emportent sur les qualités pratiques et techniques. »
Fotogenico, deuxième long-métrage de Marcia Romano et Benoit Sabatier, raconte comment Raoul (génial Christophe Paou en daron raté) rejoint Marseille sur les traces de sa fille fraîchement disparue. Ce qu’il connaissait prétendument d’elle n’était que pur pipeau : Agnès menait une tout autre vie, dont celle d’avoir enregistré un disque avec une bande de filles. Pour lui rendre hommage, Raoul décide de remonter le groupe.
Le film multiplie les envies par trois: aborder le deuil de manière singulière, faire résonner l’amour de ses réalisateurs pour les disques et mettre en scène un Marseille nouveau, féminisé. « Il y a eu très peu de brief de la part de Benoît et Marcia ; le seul dont je me souviens, c’est qu’après quelques bières à parler musique, j’ai demandé : « Alors, pour la BO, on fait quoi ? » Ils m’ont regardé et m’ont dit : « Bah, un truc bien, un truc comme on aime. » Un projet bossé en deux temps : primo, se mettre dans la peau d’un groupe de filles de vingt ans à peine qui aiment le synthpunk des années 80 et sortir le disque que Raoul écoute dans le film, voulu comme le « Blondie du futur à Marseille. »

Froid Dub collabore avec Emma Amaretto, leadeuse de Catalogue, qui prête sa voix à Agnès. Fa_Fane : « Après, on s’est mis en pause pendant toute la période du tournage, et on s’y est remis une fois que le montage a commencé. On a pu, à ce moment-là, travailler à l’image. »
Résultat : un score arc-en-ciel de plus d’une trentaine de morceaux qui outre imposer le duo comme des compositeurs inspirés, perche Alan Vega en haut d’un sound-system gabber, matte John Carpenter chiner la noise et reconstruit la cathédrale Goblin dans les calanques. « Benoît et Marcia passaient derrière nous, allaient mettre un morceau prévu pour une séquence de clubbing sur une scène de nage de nuit. Pour nous, c’était hyper agréable : retrouver le tout chamboulé dans tous les sens. Le plus dur était de ne pas s’y perdre et de trouver le bon équilibre entre la proposition pour le film et l’ADN de Froid Dub. » Malgré sa présentation à la sélection ACID du Festival de Cannes 2024, Fotogenico ne plie pas le box-office comme le dernier Avatar. Qu’importe.
Tears Marker Chant, l’indomptable EP qui suit, enfonce l’iceberg dans la fosse des Mariannes. Le dub ok ,mais s’ils ont décidé de coller « Froid » à leur programme, ce n’est pas pour faire la promo de leur nouveau business de livraison de glaçons : en 6 titres, ils glace-carbonisent les eaux tropicales de la bass-music, mettent le soleil dans un sac congélation en attendant de le siroter plus tard, paye à Madame Bonheur un road-trip chez Monsieur Atchoum et On the Nose et Digital Pond redessinent au calme les contours du trip-hop contemporain. « Nous sommes très attachés aux vraies boîtes à rythmes et aux vrais synthétiseurs. Outre leurs sons incroyables, leur ergonomie définit la manière dont on les utilise. C’est comme pour les outils de construction : la forme d’un outil détermine le résultat que l’on obtiendra. »
Sous le soleil climatisé de Froid Dub, pas le temps de niaiser : depuis 2021, en plus de leur BO, six EP dont un de gabber retravaillé par Krikor Kouchian, (autre pointure du bidouillage de nappes, habitué du duo), le tout bossé depuis leur label-île Delodio. Un label « un pied sur le dancefloor, l’autre dans la poubelle », dont on retiendra Moiré, la bambouseraie géante de Charlotte Leclerc et l’écho sans fin de Offline.
Aujourd’hui ? Un disque qui dépasse enfin les sept pistes avec Positive & Natural. En bon petit soldat du beat downtempo, ce nouvel album cherche et retrouve les synthés dub old school (« Summerpump »), s’enjaille avec une culture club absente du précédent (« Love »), sans omettre les touches expérimentales qui faisaient le sel de son caramel (« Too Digital »). Est-ce meilleur pour autant ? Possible qu’à force de brûler l’iceberg par les deux pointes, la glace finisse par se fendiller: malgré quelques étincelles, Positive and Natural sonne moins marquant que Tears Marker Chant (clairement l’un des meilleurs disques du genre sorti l’année dernière)
Pour autant, le duo ensorcelle, agite, tort, distord, s’amuse à souiller sa jungle métallique à l’acide et la rendre plus abyssale encore (Deep, que n’aurait pas renié Karin Dreijer ou Diggin’, montée des eaux à l’esprit une nouvelle fois très trip-hop). « Pour celui-ci on avait envie d’avoir un peu plus de parties vocales, qu’il y en ait sur chaque titre. C’est important d’humaniser sa musique, surtout si elle est très électronique. Ça permet d’avoir des points de repère dans un morceau. »
Et le titre alors ? « On avait envie de quelque chose de spontané, simple et sans artifices, avec une vision optimiste du monde malgré la merde ambiante. Un titre assez ouvert, presque programmatique : il donne une direction sans enfermer dans un concept trop précis, ce qui laisse de la place aux gens qui l’écoutent. Et c’est le titre d’un morceau qui compose le disque. J’aime bien les albums qui portent le titre d’un morceau de l’album. »
Sun is freezing.
on n’ecouterai mieux les mixes perdus (dub) du martin circus datant mid 70’s