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“Nico, 1988” : le son de la défaite

Un film retraçant la dernière année de la vie de Nico, égérie de Warhol et éphémère chanteuse du Velvet Underground, sort en salles. Pris de bâillements, on commence par décliner poliment. Nico, cette “connasse” (dixit la batteuse Moe Tucker) qui se contentait d’être belle, de taper sur un tambourin et de chanter trois chansons ? Quel intérêt ? C’est là où l’on se trompe. "Nico, 1988" n’est pas un biopic ; c’est l’un des plus beaux films jamais réalisés sur une artiste vieillissante.

Christa Päffgen (de son vrai nom) était allemande, mannequin, actrice, chanteuse, musicienne et poétesse. Mais on la résume généralement à son rôle mineur dans le Velvet et à ses aventures avec de nombreux musiciens – Jim Morrison, Lou Reed, John Cale, Iggy Pop, pour n’en citer qu’une infime partie. La réalisatrice italienne Susanna Nicchiarelli a décidé de s’attacher à une autre facette de l’icône, moins connue, moins caricaturale, avec ce faux biopic consacré à la fin de vie d’une dame que peu de gens se sont donné la peine de connaître.

Pure beauté

On se souvient du docu Nico Icon (1995), dont les premières images étaient celles d’une jeune blonde chantant Femme fatale. Un type, en voix off, la qualifiait de “pure beauty”. Et c’est à peu près tout ce que l’on avait à dire sur elle. Sous-entendu, son physique lui a ouvert les portes du cinéma (son célèbre rôle dans La Dolce Vita de Fellini), de la Factory d’Andy Warhol, d’une carrière musicale via ses aventures avec Brian Jones (son premier titre, I’m Not Sayin’, est paru sur Immediate Records, le label du manager des Stones), Bob Dylan qui lui écrit I’ll Keep It With Mine, ou Jackson Browne, amoureux transi qui lui fit don de la magnifique chanson These Days…

C’est également à cause de son physique que Warhol l’imposa au Velvet, misant sur la présence d’une belle femme pour rameuter du public aux concerts. Même John Cale, qui l’accompagna dans sa carrière solo et clame que Nico était une artiste à part entière, bourrée de sensibilité et de talent, était manifestement tombé sous son charme – et ne pouvait donc qu’être partial.

Certes, Christa Päffgen était une créature magnifique. Mais être belle n’a pas que des avantages. Et avoir fait partie d’un groupe culte peut s’avérer un sérieux handicap. C’est ce que montre, avec justesse et empathie, le film de Susanna Nicchiarelli.

Down and out in Paris and Manchester

Belle, Nico ne l’est plus guère au début de l’année 1987, sur les premières images du film. Ravagée, dans la dèche à Manchester, l’ex-égérie cherche à louer un appartement qui paraîtrait miteux même à un intermittent du spectacle. Elle s’enferme dans la salle de bains où le chauffe-eau défectueux mugit, enregistre ce son à l’aide d’un magnéto portatif… avant de se faire un fix dans la cheville. Ambiance.

Son dernier album, « Camera Obscura », expérimental à souhait, est sorti assez récemment mais, lorsqu’on l’interviewe, c’est encore et toujours pour la faire parler du Velvet et de Warhol, et non de ses créations actuelles. Ce qui l’emmerde prodigieusement, et elle ne s’en cache pas. On découvre, campée magistralement par l’actrice danoise Trine Dyrholm, une Nico pince-sans-rire, d’une franchise rare dans le music business. Une Nico qui ne veut plus qu’on l’appelle ainsi, souhaitant revenir à son vrai prénom, Christa, manière de tirer un trait sur ce passé pour elle lourd, glorieux pour ceux qui n’y étaient pas, et qui, telle une robe trop longue, l’empêche d’avancer.

Et lorsque les journalistes ne l’interrogent pas sur la Factory, c’est pour l’accuser d’être une mauvaise mère [1]. Son fils Ari, qu’Alain Delon n’a jamais reconnu, a eu une enfance chaotique, trimballé par sa mère dans des fêtes décadentes avant qu’on ne lui en retire la garde. Blessure encore à vif pour Nico, d’autant que le jeune Ari vient de faire une tentative de suicide – ce qu’une scribouilleuse française ne manque pas de lui rappeler, aimablement, au cas où elle aurait oublié (on ne sait jamais).

Ari, alors hospitalisé, manque cruellement à sa mère. Lorsqu’elle lui rend visite, elle essaie de repriser leur relation, combler les trous, reprendre son rôle de mère comme pour effacer ses négligences passées… C’est l’une des scènes les plus poignantes du film – portrait d’une femme bouffie par l’alcool et l’héroïne, qui tente de redonner un semblant de gueule à sa vie.

Velvet Revolution

Nico, 1988 est aussi le récit de la lose en tournée. Avec l’aide d’un manager un peu beaucoup amoureux d’elle – encore un, comme si les seuls hommes prêts à l’aider exigeaient toujours son corps en contrepartie –, Christa Päffgen a rassemblé un groupe pour l’accompagner, fait de bric et de broc. Une violoniste roumaine, un jeune guitariste junkie… Même pour une icône des sixties, il n’est pas facile de trouver des musiciens prêts à s’engager dans une tournée de misère : hébergement à même le sol chez des fans, voyages interminables entassés dans une antique fourgonnette, concerts dans des lieux improbables dignes de la déchéance de Spinal Tap ou des gigs minables de Hedwig and the Angry Inch…

Tournée en Europe, passant par les postes-frontière de la Tchécoslovaquie d’avant la chute du Mur, où des officiers vous réveillent pour examiner attentivement votre faciès, voir s’il correspond à la photo du passeport… Concert clandestin organisé par des fans purs et durs, au nez et à la barbe des autorités communistes. Sans doute le sommet de ce film : une Nico en manque d’héro monte sur la scène d’une sorte de MJC de Prague et interprète magistralement My Heart Is Empty devant un petit parterre de gens qui aiment vraiment sa musique, connaissent et comprennent son œuvre. On pense à la Velvet Revolution de Vaclav Havel, fan du Velvet et dissident politique alors en prison, qui en 1989 fut élu président de la République tchèque. Il ne faut pas oublier que dans certains pays de l’Est, écouter le Velvet, Nico ou seulement du rock’n’roll était un acte de rébellion passible d’emprisonnement. Quoi que l’on pense de Nico, de sa voix sépulcrale flirtant avec l’inaudible, on ne peut qu’avoir envie de lever le poing pour la liberté, la révolution, en voyant cette scène ahurissante d’énergie. Même lorsqu’on lose sévère, il y a des endroits, il y a des personnes pour qui notre musique compte.

The sound of violence

Nico (la vraie)Très réussi dans l’ensemble, le film parvient généralement à éviter l’écueil du pathos. Sauf lors de l’inévitable scène de la tragédie d’enfance, inhérente aux biopics. Au moins ici est-elle courte : une charmante petite fille blonde contemple un horizon rougeoyant, demandant à sa maman quels sont ces bruits sourds. “Das ist Berlin, mein Schatz.” Fin de la Seconde Guerre mondiale, les Alliés bombardent la capitale allemande. Longtemps Nico entretiendra des mythes ambigus sur la position de sa famille durant la guerre. Son père était-il nazi, ou résistant ? On lui reprocha souvent d’avoir déclaré, après sa rupture avec Lou Reed : Je ne veux plus faire l’amour avec des juifs.” De l’humour tordu plus que de l’antisémitisme, mais il est des sujets avec lesquels mieux vaut être prudent… Pas de bol, la prudence est étrangère à Nico.

Durant la totalité du film, on la voit munie de son précieux magnétophone portatif, enregistrant divers sons comme si elle voulait en faire de la musique concrète. À un journaliste l’interrogeant à ce sujet, elle répond qu’elle recherche non pas un son mais une intensité qu’elle a entendue, enfant : celle de Berlin bombardée. “Le son de la défaite.” Phrase qui peut résumer la fin de la vie d’une Nico devenue moche et un peu grosse, enfin heureuse dans la défaite. Une Nico qui n’a cure du succès commercial – pour elle, c’est un gros mot. Une Nico qui accepte joyeusement de plaire à peu de monde, mais de leur plaire beaucoup. La défaite ? Peut-être pas.

Le film de Susanna Nicchiarelli est le portrait réussi d’une femme intense, sincère, parfois touchante et parfois carrément insupportable, toujours dans la lose. Que l’on apprécie ou non sa carrière solo (j’avoue n’avoir jamais pu écouter dans son intégralité aucun de ses albums datant d’après “Chelsea Girl”), le film Nico, 1988 reste un grand moment d’émotion.

Nico, 1988, de Susanna Nicchiarelli, sortie le 18 avril 2018

[1] Ce fut également le cas pour Marianne Faithfull, autre égérie des 60’s passée par l’héroïne, ayant elle aussi peiné à obtenir de la reconnaissance pour son œuvre solo post-sixties. Elle partage avec Nico cet humour pince-sans-rire et cette forte franchise – voir le documentaire Fleur d’âme réalisé par Sandrine Bonnaire.

4 Comments

  1. p'tite piquouse? une ?

    13 avril 2018 at 12 h 09 min

    JOHN COOPER CLARKE HATES KUNG-FU & MAGS

  2. mack the knife

    13 avril 2018 at 16 h 03 min

    elle serait defaite sans son brush & eyeliner…..

  3. nesta12

    13 avril 2018 at 16 h 22 min

    pas un mots sur les immenses THE BLUE ORCHIDS et MARTIN BRAMAH qui accompagna à la fin de sa carrière NICO,comme d’habitude la nouvelle génération des pigistes scribouillard de gonzai et consort est en plastique

  4. roger bambuck le voyeur

    16 avril 2018 at 15 h 15 min

    fap fap fap, évidemment

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