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LE ROCK FRANÇAIS, SATAN L’HABITE

Ce devait être l’un des grands disques du rock progressif à la française. Mais le premier album du groupe Satan, enregistré en 1975, n’avait jamais vu le jour. Une musique oubliée, une bande perdue à jamais dans les limbes de l’industrie musicale… Jusqu’à aujourd’hui. Quarante-et-un ans après, le disque vient enfin de sortir en vinyle chez Monster Melodies, grâce à l’acharnement d’un fan de toujours.

Quand Julien Thomas était petit, il entendait souvent Satan depuis la banquette arrière de la voiture familiale. Vers 3 ou 4 ans, des bribes du morceau intitulé O.S. ont même fixé l’un des premiers souvenirs d’enfance de cet érudit rock. « Pourquoi il crie le monsieur ? », demandait-il à ses parents lorsque l’ouvrier de chez Renault (nous sommes au Mans, qui abritait à l’époque la deuxième plus grande usine du constructeur), perdu dans ses cauchemars hallucinés, vociférait « Arrêtez ! Arrêtez ! » dans les haut-parleurs des portières arrières. « C’est du théâtre, c’est pour rire… », répondaient ses parents, ravis de pouvoir faire tourner sur l’autoradio la K7 offerte par Jérôme Lavigne, claviériste de Satan de 1972 jusqu’à l’extinction du groupe en 1976. Au début des années 1980, il avait transféré sur simple K7 audio cet album enregistré en 1975 (et qui n’était plus qu’un vieux souvenir) pour l’offrir aux parents de Julien. C’est cette copie qui permettra, des décennies plus tard, de donner enfin vie à l’opus maudit. Mais le chemin de croix est encore long jusqu’à la réhabilitation de Satan.

Perdu de vue

Dans les années 1990, le loupiot posé sur la banquette arrière est devenu lycéen et découvre les grands maîtres du « rock prog » : Pink Floyd, King Crimson, Magma ou Genesis. C’est donc tout naturellement qu’il s’intéresse à cette K7 de Satan qu’il a toujours connue, ET qui semble entretenir de sérieux points communs avec cette galaxie musicale… Mais qui n’a visiblement laissé aucune trace sur un monde extérieur pris en étau entre Guns N’Roses et la déferlante eurodance. Pour le jeune homme, c’est l’incompréhension : « C’est un album qui tourne chez toi depuis que tu es gosse et quand tu veux te documenter, que tu vas chercher à la médiathèque, que tu fouilles dans l’encyclopédie du rock français… Rien ! » La démocratisation d’Internet n’y changera rien : aucune trace du groupe non plus sur la toile naissante… Point de salut pour Satan ? Julien en conclut qu’il va devoir faire le boulot lui-même. En 1999, il se lance dans d’intenses recherches pour retracer l’histoire du groupe et réparer « une injustice », avec la ferme intention d’inscrire enfin le nom de Satan dans l’histoire du rock français. Un quatuor de losers magnifiques probablement victimes de leur naïveté, de leur idéalisme, d’un système, d’une conjoncture… Et aussi un peu d’une certaine poisse.

Fondé en 1968 par plusieurs étudiants de l’École Normale du Mans sous le nom Heaven Road, le groupe se fait la main sur des reprises de Colosseum, The Who, Jethro Tull ou Soft Machine. Puis, il commence à composer en explorant rapidement des horizons expérimentaux et atmosphériques, mettant par exemple en musique le poème de Verlaine, Soleils couchants. Au bout de deux ou trois ans, ces futurs fonctionnaires envoient balader leur carrière naissante d’instituteur et les promesses de sécurité de l’emploi pour se consacrer entièrement à la musique. « C’était assez révolutionnaire à l’époque de démissionner de l’Ecole Normale ! », se marre André « Macson » Beldent, guitariste, fondateur et pilier du groupe du début à la fin. Dans une France fraîchement post-soixante-huitarde, ces jeunes musiciens d’une vingtaine d’années décident de vivre leur propre utopie rock et s’installent en communauté dans la campagne sarthoise. Un choix de vie dicté « autant par mode que par conviction », admet aujourd’hui Macson avec un sourire, du haut de ses 65 balais. « On a eu plusieurs fermettes qu’on louait, dans lesquelles on vivait et où on bossait jour et nuit, quand ça nous prenait. » « C’était quand même assez spartiate, précise Julien Thomas, ils vivaient dans des conditions très dures sur le plan matériel, il y avait un certain dénuement. Mais ils étaient absorbés par leur travail de création, passaient des jours à écrire, à composer, à répéter. »

Meilleur groupe français semi-professionnel

Dans sa bulle étanche, à l’écart de la civilisation, le groupe développe son identité à travers un mode de composition propre, basé sur le principe de « l’illustration sonore ». « On construisait toujours nos morceaux à partir d’un scénario, un petit peu comme un film, raconte Macson, on écrivait d’abord une histoire et on adaptait dessus une musique et des textes. » Ce caractère cinématique transpire aujourd’hui encore à l’écoute de ce disque ressurgi des enfers. Sur les transitions de Le voyage, le titre qui ouvre l’album, les nappes de clavier saccadées qui accompagnent la section rythmique endiablée évoquent à merveille la fuite interstellaire du personnage principal. Le fameux morceau O.S. nous plonge dans « Les Temps modernes de Chaplin en mode bad-trip », résume Julien Thomas. Quant à l’univers de glace du post-apocalyptique La Nuit des temps, il a été travaillé jusque dans les moindres détails selon le biographe improvisé : « Ils m’ont raconté qu’ils avaient passé des heures à bidouiller le son du Moog pour obtenir le bruit de la goutte d’eau qui tombe de la stalactite ! Il y avait une véritable ambition de transmettre des images et une histoire par la musique, et ce n’était pas si fréquent en France. » Autre spécificité du groupe : des textes à l’économie, « puissants mais assez simples », à mille lieues de ce que proposait à la même époque le groupe phare de la scène « prog » française, Ange, avec sa littérature « très pète-couilles de prof de lettres, ampoulée et volontairement compliquée », selon Julien. Né dans une ville ouvrière, Satan n’est pas un groupe bourgeois. Il explore les thèmes de l’aliénation, des dangers de la technologie ou de l’angoisse nucléaire de manière accessible pour le prolo qui sommeille en chacun d’eux.

En parallèle de cette recherche bouillonnante dans leur antre, le groupe commence à se tailler une sérieuse réputation sur scène et se fait remarquer à plusieurs reprises lors des tremplins du Golf Drouot, le temple parisien de la musique pop et rock. Distingué en 1971 puis en 1972, Heaven Road devient la coqueluche du patron des lieux, Henri Leproux, et se rapproche aussi du producteur Jacky Chalard, bassiste de Dynastie Crisis, qui assurait à ce moment-là les premières parties de Michel Polnareff. Un orteil dans le show-biz, le groupe suit les conseils de ses parrains et décide de prendre un nom français (bien plus vendeur à l’époque) dans « l’espoir de franchir un palier ». La liste qu’on leur soumet se resserre autour de deux noms : « Sarah », jugé trop « glam’ » et « Satan », qui sera finalement choisi à l’été 73. « Bon, ça nous plaisait bien et puis, comme à l’époque il y avait Ange qui marchait fort, on s’est dit que ça permettrait peut-être de faire la bascule », précise Macson. Mais cette manière de surfer sur la notoriété du groupe phare de la scène tout en lui faisant une sorte de pied de nez ne sera pas forcément bien vue. Ce nom deviendra davantage un boulet accroché à leur pied. De plus, le manager qui les accompagne pendant quelques mois en fait des caisses : séance photo dans un cimetière, dossier de presse décrivant « le maître des enfers s’exprimant par la violence », etc… Une « connerie » pour les membres du groupe, réputés doux comme des agneaux, qui ne se reconnaissent pas du tout dans l’image véhiculée. Ils reprendront le contrôle quelques mois plus tard, suite au départ du manager, en insistant davantage sur les notions d’imaginaire, d’onirisme et de mystère déjà présentes dans leurs compositions. En revanche, Satan profite de sa mue pour exercer un véritable travail scénique qui sera remarqué. Les musiciens montent sur scène dans le noir, avec pour seules sources lumineuses les ampoules des amplis et leurs ongles phosphorescents. Les morceaux sont présentés comme des tableaux, soutenus par des projections vidéo. Satan propose un véritable spectacle multimédia avant l’heure, dans la lignée de ce que proposaient les maîtres anglo-saxons Pink Floyd ou Genesis. De retour au Golf Drouot sous cette formule en décembre 1973, ils sont ainsi sacrés « meilleur groupe français semi-professionnel ».

À ce moment-là, le monde professionnel, dans lequel se mêlent allègrement le rock et la variété, leur tend les bras. Grâce à ses soutiens dans le show-biz, Satan se voit proposer plusieurs « plans » pour se faire du fric, notamment celui d’incarner les Rockets, un groupe de space rock imaginé par le producteur Claude Lemoine. Lequel abrutira la France entière 20 ans plus tard en exploitant honteusement son fils de 4 ans, Jordy, star du top 50 grâce à une chanson racontant les péripéties du bas âge. Déjà, à l’époque, les Rockets fleurent bon l’arnaque : une partie des morceaux a déjà été enregistrée en studio, il suffit d’incarner ces musiciens androïdes en concert et sur les plateaux télé : « Il fallait se raser la tête et t’étais peint en aluminium de la tête aux pieds… On a dit non, surtout pour les cheveux », explique Macson. Un groupe inconnu venu de Nice, les Crystals, acceptera de jouer le jeu. À l’été 1974, les Rockets connaissent la gloire et s’en mettent plein les fouilles en occupant la première place des charts en Italie pendant plusieurs mois. Le groupe reste aujourd’hui encore une institution au pays de la mozzarella et d’Ennio Morricone. Pour autant, pas de regret pour Macson : « C’était tout l’inverse de ce qu’on voulait faire. »

Satan photo 2

Malgré ces incursions réussies à Paris, Satan préfère donc conserver une distance sanitaire vis-à-vis des paillettes et retourne s’isoler dans sa ferme. Au printemps 74, il embarque pour une tournée des MJC en première partie du groupe anglais Caravan, qui jouit d’une belle petite notoriété dans « l’underground » embryonnaire à l’époque. Mais après seulement quelques dates, le sort s’en mêle et l’aventure tourne à la déconfiture. À Orléans, le concert est boycotté pour une sombre histoire de rivalité entre organisateurs… Et le camion des Anglais se fait fracturer. Privé d’instruments, Caravan stoppe la tournée et rentre en Angleterre avec les maigres recettes engrangées. Satan rentre en Sarthe avec des clopinettes. Coup dur.

Poussés dans leurs derniers retranchements, à bout de souffle financièrement, les membres de Satan montent Ciel d’été, un projet parallèle destiné à animer les bals rock qui se développent un peu partout. Une « arnaque » pour faire rentrer de l’argent, mais qui va les sortir de la mouise. Ciel d’été connaît un tel succès dans l’ouest de la France que les musiciens amassent assez d’argent pour acheter du matériel et s’offrir un an plus tard un mois de résidence au studio 20, à Angers. C’est là que seront mis en boîte sept titres de Satan. Cinq jours par semaine, les musiciens travaillent d’arrache-pied, à faire et refaire des prises… Jusqu’à obtenir le résultat souhaité. La bobine sous le bras, Satan remonte à Paris pour démarcher et proposer son album clef en main aux maisons de disques. Sans succès. « On a essayé de faire jouer nos relations, se souvient Macson, mais en vain. On s’est même demandé si les gens écoutaient vraiment ce qu’on leur apportait… Et puis je pense qu’on s’est lassés assez vite, après trois ou quatre refus, on s’est dit tant pis. »

Ange Vs Satan

« Ils ont pris la question à l’envers, renchérit Julien, car quand un groupe attirait l’attention, la maison de disque les confiait d’abord à un directeur artistique qui orientait le travail, qui procédait à une sorte de formatage pour que ce soit plus comme ceci ou cela, que ça puisse passer à la radio, etc. Eux, ils ont enregistré d’abord, c’était risqué. Et puis, il faut peut-être reconnaître un manque de pugnacité de leur part, par rapport à une industrie qui avait déjà tiré le jus de ce genre-là. En gros, il y avait Ange qui vendait pas mal et après chaque maison de disque avait son groupe prog comme Magma ou Mona Lisa… Mais derrière, les portes étaient fermées. Il faut aussi se souvenir que des groupes comme Magma ou Gong crevaient de faim à l’époque ! Commercialement, le genre était déclinant et Satan est arrivé sur la fin de la vague, au moment où le business commençait à basculer vers la vague rock/punk qui allait voir émerger des artistes comme Little Bob, Bijou, Starshooter, Téléphone, Asphalt Jungle… La scène était en train de changer et eux sont arrivés vraiment à la charnière. »

La suite de l’histoire est celle d’une disparition douce, d’un effacement progressif. Très populaire, très sollicité sur toutes les scènes de la région et donc bien plus lucratif, le projet « bal » Ciel d’été, prend naturellement le pas sur Satan, qui rend son dernier souffle au cours de l’année 1976. Sans que jamais personne ne décide vraiment d’arrêter. D’après le batteur du groupe, Christian « Kicks » Savigny, qui fera plus tard carrière comme producteur et programmateur musical à la radio (Chérie FM, Europe 2, Nostalgie…), le master original de l’album est placé en sécurité dans le coffre d’une banque… Mais dans quelle banque ? Et dans quelle ville ? Aujourd’hui encore, nul ne le sait. La bobine n’a jamais refait surface. Les autres membres du groupe n’avaient plus de copie. Même le studio 20 à Angers ne possédait pas de double.

Satan photo 1Christian Savigny, lui, possédait bien une copie du master. La seule connue à ce jour. C’est d’ailleurs lui qui parle pour la première fois de Satan à Serge Vincendet, le patron du disquaire et label parisien Monster Melodies, spécialisé dans ce genre de petits trésors oubliés. Mais la bande était inexploitable. De son côté, au Mans, Julien Thomas, avec sa vieille K7 numérisée en studio au début des années 2000, avait tenté de démarcher quelques labels spécialisés, notamment en France et en Italie. « Mais la prise de risque financière leur semblait trop importante pour un groupe virtuellement inconnu, dont personne n’avait entendu parler. » De fil en aiguille, la rencontre finit par se faire, en octobre 2015, entre l’ancien adolescent fan de Satan et le patron de Monster Melodies. La fameuse copie qui tournait dans la voiture des parents de Julien sera utilisée telle quelle pour le transfert sur vinyle. Tiré à 1 000 exemplaires, le LP de Satan, sur lequel figurent cinq des sept titres enregistrés en 1975, est aujourd’hui distribué jusqu’en Espagne, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Italie et même aux États-Unis. Une belle revanche pour Macson qui, à 65 ans, vit toujours une vie rock’n’roll en se produisant presque tous les weekends dans les bars avec son groupe de blues : « C’est sûr, ça fait plaisir, d’autant plus que c’est un projet qui nous tenait à cœur. Mais c’était resté enfoui, on n’y pensait plus. C’était inespéré. On ne pensait pas que ça intéresserait quelqu’un de faire remonter à la surface cette musique d’il y a plus de 40 ans. » Une rédemption tardive, dont tout le groupe ne profitera pas à sa juste valeur : le bassiste Richard « Sam » Fontaine est actuellement très malade. Quant au claviériste Jérôme Lavigne, il s’est donné la mort en 1987, quelques années après avoir offert cette K7, qui aura permis d’extirper Satan du purgatoire et de l’oubli éternel.

Satan : réédition chez Monster Melodies
Le blog de Julien Thomas consacré au groupe : http://satan72.blogspot.fr/

4 Comments

  1. Philip Louis PELEGRY

    17 décembre 2016 at 2 h 28 min

    Exellente histoire , qui demontre les vides ,de la France envers la creativite. Combien de groupes ,ont ete laisse de cote ,les Majors s inspirant souvent ,des laisser pour compte.Comme le dit Marc Zermati ,le Rock est une World Music ,la langue francaise est plus riche que l anglaise………..sauf pour les Pros ,de nos maisons de disque de l epoque.

  2. disCOGS le tueur

    17 décembre 2016 at 11 h 01 min

    near mint, celui qui reclame des cts sur un envoi

  3. fille qui MOUSSE

    28 décembre 2016 at 20 h 29 min

    MOI! rousse, je fume des bleus!

  4. paul-henri

    13 janvier 2017 at 12 h 46 min

    gicle sur la planéte, la sacem t’attendra.

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