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JIM O’ROURKE : ‘Simple Songs’ est un chef-d’œuvre de Soft Rock et voici pourquoi

Au premier jour, Dieu créa la guitare électrique pour alimenter les discussions de comptoir des rockers du dimanche. Au second il eut l’idée des disques chrétien de Bob Dylan. Au troisième il inventa les années 80 pour une grande répétition de l’Apocalypse. Au quatrième vint le cancer de l’oreille pour punir l’auditeur d’avoir téléchargé illégalement l’intégrale d’Eric Clapton en MP3. Au cinquième apparut la critique soft rock avec des adjectifs comme ‘tellurique’, ‘organique’ ou ‘élégiaque’. Au sixième apparut l’Américain Jim O’Rourke et son incompréhensible discographie. Conscient d’avoir un peu déconné les six jours d’avant, Dieu termina la semaine par « Simple Songs », probablement l’un des meilleurs disques qu’on entendra en l’an 2015.

Qu’on pardonne cette longue digression sur l’origine du monde façon Philippe Manœuvre. C’est qu’il y a matière à l’affolement et que les mots pour le dire résumeront de toute façon assez mal l’anachronisme flagrant déclenché par la publication de cet énième, et pourtant pas épisodique, album de Jim O’Rourke.

Commençons par une confession, ma foi de circonstance vu l’entame du papier : ce n’est pas une offense au lecteur que d’avouer que jusque-là, Jim O’Rourke n’était qu’un soldat inconnu de plus perdu dans une guerre des tranchées (l’hélas persistant alt rock des 90’s) et que si son nom avait déjà évoqué quelque chose, c’était en résonance à Sonic Youth (avec qui il a collaboré de 2000 à 2005), Wilco (il a produit leur disque le moins chiant, « A Ghost Is Born ») ou encore, pour les fans de Pictionary, Brise Glace (un projet art rock de 1993 difficilement écoutable de bout en bout). Bâillements. Pas vraiment le genre de carrière capable d’amener au paragraphe qui suit.

Car si l’album, au-delà de son titre simple comme bonjour, est une réussite improbable, c’est grâce à l’immense madeleine de Proust que l’auditeur, fatigué de supporter le blip blip des machines revendiquées comme modernes, se prend dans la tronche avec les huit morceaux qui composent cet album dont une sortie en 1974 n’aurait pas semblé délirante. Le fait que Jim O’Rourke soit né en 1969, un an après la sortie du premier LP de The Band, semble ici presque tout sauf un hasard. Quarante cinq ans plus tard, à des années lumière des vestes à fanfreluches western et alors que la pedal steel n’est plus guère utilisée que pour les pubs vantant les mérites de burgers à base de poussins élevés en batterie, Big Jim, ce mec au look de prof de musicologie enseignant dans une fac de seconde zone, trouve le moyen de publier un disque de vieux pour les vieux, un vieil objet indivisible – un disque – tantôt ampoulé, tantôt grandiloquent, avec des violons, un piano, des mandolines, des arrangements en bois d’acajou, bref tout le bastringue d’un certain rock américain qu’on pensait oublié ; ou du moins n’existant plus que dans l’inconscient collectif à base de cactus, de Chevrolet décapotable et de serveuses de moins de 110 kilos.

Dégoulinant parfois de mauvais goût, « Simple Songs » est pourtant et avant même d’être un chef-d’œuvre, un disque sans prétention, foncièrement sincère, ne concédant pas un pouce à la modernité. Et dont les plus grandes chansons, Half Life Crisis en tête, s’immiscent dans la tête de l’auditeur comme un puissant venin qui pourra rappeler aux plus compulsifs le Eric Clapton (oui, ERIC CLAPTON) de Layla, ou pour être plus précis, celui de Derek and the Dominos quand, lassé de la célébrité, God décidait de redescendre parmi les apôtres pour dicter le nouveau testament. Le grand final de Half Life Crisis, encore, dans ses crissements de guitares hurlantes, comme celles qu’on entend aussi tonner sur Last Year, sont autant de preuves qu’avant d’être démodé, cet héritage ne pouvait prendre forme qu’à travers une science du songwriting repassé trente fois en cuisine avant d’être servi aux invités. Et donc, nous voilà face à une certaine forme d’épure stylistique combinée à un délire mégalomaniaque qui font de « Simple Songs » un prolongement logique du rock stadium tel qu’il était pratiqué à son climax, toujours en 1974, quand CSN&Y distribuaient l’hostie à 50.000 spectateurs avec des vestes en jean pour simples tenues de cérémonie.

Lourd mais gracieux, si « Simple Songs » était un avion, ce serait certainement le H-4 Hercules d’Howard Hughes, le genre de machine difficile à faire décoller mais à l’envergure suffisante pour planer assez longtemps avant le crash. Un disque de jazz-rock ? Probablement l’un des pires de Weather Report ; ceux qu’on écoute en se demandant s’il ne s’agirait pas d’un générique du Cosby Show. Trêve de métaphores, et parce qu’on n’est pas là pour complexifier une histoire simple mais pas simplette, cet album, à l’image de son auteur sur la pochette, tourne le dos à l’époque au point qu’il en devient jouissif, le temps d’une écoute, de se replonger dans le passé pour mieux s’y complaire et imaginer ce qu’aurait pu être le futur sans le streaming, les titres iTunes à 99 cents et autres tentations modernistes qui ont depuis des lustres transformé le rock’n’roll ancestral en Barbie violée puis désossée. Si la planète rock s’était arrêtée en 1974, « Simple Songs » aurait pu être le dernier ; on n’aurait ainsi pas eu à imaginer qu’il puisse être écoutable autrement qu’en vinyle. Quarante ans plus tard, et faute de mieux, il est à l’industrie du disque ce que la trithérapie est au SIDA ; un remède qui ne guérit pas tous les maux. Mais un espoir quand même.

Jim O’Rourke // Simple Songs // Drag City
http://www.dragcity.com/artists/jim-orourke

5 Comments

  1. aliochatov

    7 juin 2015 at 1 h 42 min

    Joli. Et puis quand même, sans forcément se farcir toute sa disco de malade, il faut quand même au moins se (re)pencher sur Insignificance, niveau guitares électriques c’était le meilleur rock à papa de la décennie…

  2. Florian Marzano

    7 juin 2015 at 22 h 50 min

    Il ne faudrait pas oublier Gastr Del Sol, son plus grand projet, en duo avec David Grubbs.

  3. CD

    18 juin 2015 at 11 h 08 min

    Et ne pas oublier non plus Bastro, le berceau du post rock ! (non je déconne, c’est toujours inécoutable)

  4. Cadi

    24 juin 2015 at 10 h 37 min

    Et ne pas oublier les deux albums sous le nom de Loose Fur…

  5. mb

    21 juillet 2015 at 16 h 17 min

    Vous venez de découvrir que le soft-rock, c’est bien, alors que ça fait au moins 20 ans que Jim O’Rourke le répète.
    C’est bien.
    Mettez votre pseudo-snobisme de côté et appréciez les choses et alors vous deviendrez encore plus snobs, et vous serez ravis, lecteurs et rédacteurs de Gonzaï.

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