C’est en 1981 que la Conjuration des Imbéciles est parvenue au public francophone, au moment où le livre remportait le prix Pulitzer aux Etats-Unis. Ecrit longtemps avant sa publication par un auteur suicidé en 1969, le livre narre les mésaventures d’un obèse de Louisiane crade et prétentieux, l’égocentrique Ignatius J. Reilly. Cette créature diablement sudiste a fasciné quelques générations de lecteurs, jusqu’à transformer le roman en ce que la presse et le marketing savent produire de plus imbécile : un classique. Voire pire : une œuvre culte.

Histoire courante depuis 40 ans : vous êtes ado ou jeune adulte, l’une de vos connaissances un peu attachante et drôle vous conseille son bouquin préféré : « La Conjuration des Imbéciles, ça a été écrit par John Kennedy Toole, un type qui s’est suicidé dans sa bagnole parce qu’il se considérait comme un écrivain raté, tu vois, c’est sa vieille mère qui a réussi à lui trouver un éditeur post-mortem« .

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Sans doute votre acolyte a-t-il (ou elle) lu le quatrième de couverture et la notice Wikipedia, puisque cette vision d’un Toole fils-à-maman maudit et solitaire, renonçant piteusement à une vie d’écrivain raté, est celle qui est vendue avec le livre. C’est même un élément fondateur du charisme particulier de La Conjuration des Imbéciles, en plus de son excellent titre, de ses personnages excentriques et de l’intrigant parallèle que le lecteur ne manquera pas d’effectuer entre deux couples mère-fils : les Toole de la vie réelle et les Reilly de la fiction.

Pas le loser que vous croyez

Si l’on présente communément John Kennedy Toole comme un vieux garçon isolé et frustré, la réalité est un peu moins piteuse. Pas excessivement gaie non plus, puisque sa vie s’est terminée à 31 ans, au bord d’une route du Mississippi, après une visite sur la tombe de l’écrivaine Flannery O’Connor.

Dépressif, Toole s’est supprimé au gaz d’échappement, six ans après l’écriture d’un manuscrit en lequel il a longtemps cru. Il n’était pas exactement un quidam ni un outsider des belles lettres, mais un professeur de littérature spécialiste de John Lyly (un précurseur de Shakespeare) qui, au sujet de La Conjuration, entretenait une correspondance avec l’éditeur new-yorkais Robert Gottlieb. Celui-ci reconnaissait le talent de Toole mais restait insatisfait par quelques aspects de son livre, sur le fond comme sur la forme : une narration assez peu orthodoxe, des personnages qui n’évoluent pas, qui ne s’écoutent pas, des verbes excessifs… Tout ce qui fait la singularité du récit, en fait. Découragé et ne parvenant guère à rencontrer Gottlieb, Toole abandonna son projet. Non sans conséquences sur sa santé mentale.

Au cours de leurs échanges, Gottlieb suggérait des modifications que Toole appliquait et que vous ne lirez jamais. Car La Conjuration des imbéciles telle qu’elle est imprimée correspond au premier jet, bizarre et imparfait. La responsable de cette gageure éditoriale est un personnage dont on croit deviner quelques traits dans le roman : Thelma, la mère de Toole.

Thelma la guerrière

Etonnante personne que cette Thelma. Globalement désoeuvrée depuis les morts successives de son fils et de son mari, elle tomba un jour sur le manuscrit de La Conjuration des imbéciles et ne ménagea aucun effort pour lui trouver un éditeur. Il lui fallut près d’une décennie – et moult mésaventures avec le milieu de l’édition – avant de trouver une presse universitaire provinciale qui accepte la publication. Pendant tout ce temps, elle n’a jamais promu que la version originale du manuscrit puisque, pour cette mère sudiste, le livre parfait ne pouvait porter d’autre empreinte que celle de son fils – antisémitisme aidant, elle détestait Gottblieb de toutes façons.
Pour les fans les plus anglophones, la vie de Toole, le destin du manuscrit et les batailles de Thelma sont détaillés dans Butterfly in the Typewriter de Cory McLauchlin (Da Capo Press, 2012), une biographie malheureusement pas traduite en français. La psychologie de Toole, sa sexualité ambiguë, son lien douloureux avec une mère castratrice, tout y est. Mais pas de révélation fracassante : le suicide de l’écrivain demeure un mystère dont Thelma a détruit la clef, c’est à dire la lettre d’adieu.

Anthony J. Langford: Famous After Death - #1 John Kennedy Toole

Ignatius, saint patron de tous les tarés de notre temps

Pour les pas-encore-fans de la Conjuration des Imbéciles, nous n’en dirons pas trop sur cette pérégrination d’un monstre flatulent, intelligent et dingue à travers le monde du travail, les cinémas et les bars glauques de la Nouvelle-Orléans. Pas plus que nous ne détaillerons ses liens assez pervers avec sa mère. Disons juste que l’égocentrique Ignatius J. Reilly fascine par ses principes à géométrie variable et son étrange moralité de dame-patronnesse sous acide, sans oublier sa passion pour Boèce.

Voilà un an, The New Yorker rappelait les opinions théocratiques d’Ignatius et voyait en lui l’ancêtre des néofascistes américains : «  the godfather of the Internet troll, the Abraham of neckbeards, the 4chan edgelord ». Ça se tient. Mais pourquoi s’arrêter aux beaufs de droite ? Dans les conspis d’un bord à l’autre, les doctes idiots, les incontinents de réseaux sociaux, les Karen, le vendeur de BD des Simpsons, dans tous ceux qui, ego en bandoulière, vous scrutent d’un air moitié-révulsé, moitié-pète-sec, dans tous les gens emplis d’eux-mêmes et inaptes à l’empathie, il y a du Ignatius J. Reilly. Il est l’expression même de ce qu’on veut éviter de croiser, ou éviter d’être, du mauvais moment sur pattes. En fait, sous un vernis réac si extravagant qu’il prête à rire, Ignatius refoule tant bien que mal son nihilisme d’enfant gâté, un trait de caractère qui ne se démode pas.

Quarante ans après son fulgurent succès, La Conjuration des Imbéciles distille toujours un fort parfum de misanthropie. Servi par un solide anticonformisme, le roman conserve le côté pernicieux et foutraque qui a fasciné ses premiers lecteurs, avant le Pulitzer. Comme s’il snobait naturellement les rayonnages de la Fnac, son audiobook, ses affreuses nouvelles couvertures en 10/18, ses 300 critiques Babelio et son horrible statut de chef d’oeuvre. D’ailleurs il n’intéressait pas grand monde avant l’éclosion du punk, il s’est révélé juste après, au mépris des standards et des usages de l’édition. C’est dire si l’embourgeoisement lui sied plutôt mal.

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