À l’occasion du 50e anniversaire de la dernière révolte valable dans ce pays, les vieux gauchistes passés au centre-mou (ou pire) n’arrêtent pas de nous le rabâcher : mai 68 fut un moment politique fondateur pour toute une génération. Mais ce fut aussi l’étincelle d’un bouillonnement culturel peut-être jamais égalé en France. Nouvelle preuve avec la sortie récente, chez Monster Melodies, de l’album perdu de Calcium. Une pépite inédite du rock psyché français, apparue au milieu des pavés, sous forte influence d’avant-gardes artistico-révolutionnaires. Comme mai 68, ça a cinquante ans. Mais cette histoire-là, on ne la connaissait pas.

C’est une belle journée de printemps, à Paris, en 1968. Quelques jeunes gens d’à peine 25 ans sirotent un café à la terrasse d’un bistrot, place de la Contrescarpe. Certains sont étudiants, mais ne fréquentent guère les amphis. D’autres vivotent de petits boulots dans la musique, l’art ou la culture. Nés vers la fin de la Seconde Guerre mondiale ou juste après, ils appartiennent à cette première génération dorée, biberonnée aux Trente Glorieuses : plein emploi, développement des loisirs, avenir radieux. Pour autant, le futur qu’on leur promet ne les fait pas rêver.

 

Contrairement à leurs parents, ils n’aspirent pas à la monotonie du confort petit-bourgeois. Ils n’ont pas envie de « se caser » ou d’avoir « une bonne situation ». La routine, la famille, le mariage : non merci ! Ils veulent vivre plus fort. Ils ne sont pas les seuls. En ce moment, le gaullisme s’essouffle. L’agitation étudiante prend de l’ampleur et l’envie de liberté secoue la vieille France d’un général sur le déclin. Sous l’influence des Beatles et des Rolling Stones, une pop-culture venue d’outre-manche débride la jeunesse, les avant-gardes artistiques redéfinissent le rapport au monde et la créativité devient le moteur de la révolte. Pourquoi pas de la révolution ? L’avenir le dira. En attendant, ces jeunes gens pris dans le bouillonnement de la fin des sixties n’ont que des bonnes raisons pour se lancer dans la grande aventure de l’époque : faire du rock. Ils viennent de monter un groupe. Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’il faudra attendre le XXIe siècle pour que leur unique disque voie enfin le jour.

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« C’est bien dans le cachet du groupe d’enregistrer, puis de s’endormir, et de se réveiller 50 ans plus tard ! », s’amuse aujourd’hui Stéphane Vilar, 73 ans, guitariste, chanteur et principal compositeur de Calcium. Fils de Jean Vilar, le fondateur du festival d’Avignon, c’est lui qui a monté le groupe avec son frère Christophe et plusieurs musiciens rencontrés deux ans plus tôt, en 1966. Cette année-là, Stéphane Vilar est embauché pour écrire et jouer de la musique dans la pièce de théâtre Les Idoles, du metteur en scène lettriste Marc’O. Dans cette satire du show-business et des yéyés, où trois starlettes manipulées finissent par retourner le système, un backing band très rock, les Rollsticks, assure toutes les musiques live, sur scène. Présentée tous les soirs avec succès au théâtre du Bilboquet, en juin 1966, cette proto-comédie musicale subversive était devenue « le nouveau lieu de rendez-vous de tout l’underground parisien », raconte dans son autobiographie l’actrice Valérie Lagrange, qui intégrera Les Idoles dans sa version cinéma tournée un an plus tard, et sortie en juin 1968. Au terme de ce cycle de deux ans, Stéphane Vilar embarque dans le projet Calcium plusieurs Rollsticks : le claviériste Patrick Greussay (avec qui il avait coécrit la musique de la pièce et du film), le guitariste Didier Léon et la bassiste Jacques Zins. Il vient également de rencontrer une fille pas banale, qui devient sa petite amie. Danièle Ciarlet, alias « Zouzou la twisteuse » intègre l’équipe au chant.

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Depuis le comptoir du café de la Contrescarpe, un transistor diffuse en sourdine les tubes de ce printemps 68. Une vieille chanteuse de l’ancien monde, Georgette Plana, roule des « r » sur Riquita, avant de laisser place à Sheila, autoproclamée Petite fille de français moyen. Stéphane Vilar et ses amis ne se reconnaissent ni dans l’un, ni dans l’autre : « Il faut qu’on marque notre liberté, insiste le guitariste auprès de ses comparses, il faut qu’on montre qu’il y a autre chose à faire avec cette musique populaire ! » « Tu as raison, renchérit Jacques Zins, le bassiste, on n’est pas là pour faire des chansonnettes ! » Les artistes qui les inspirent sont novateurs, audacieux et anglo-saxons : Jefferson Airplane, The Byrds, Crosby Stills & Nash. C’est dans leurs pas qu’ils veulent marcher. Mais pas seulement. Issus pour certains du jazz, dotés pour d’autres d’une solide formation classique, les membres de Calcium veulent sortir du lot, innover, aller plus loin. Et sans vraiment s’en rendre compte, ils vont donner naissance à quelque chose d’unique en France, pour l’époque : un rock-folk psychédélique choral, sophistiqué, expérimental et poétique, imprégné à la fois de cette culture pop qui monte en puissance, mais aussi de l’ambiance artistico-révolutionnaire de ces années-là. « On revendiquait l’héritage rock’n’roll, explique Jacques Zins, mais avec la volonté de sortir du classicisme et des 12 mesures (Ndr : grille d’accords emblématique du blues devenue ensuite la base du rock anglo-saxon). Calcium serait donc l’enfant caché de Frank Zappa et Guy Debord ? Jacques Zins tempère notre ardeur :

« Calcium n’était pas un groupe engagé ou politique, mais il participait à ce grand mouvement de libération de la parole. Que ce soit dans la rue ou dans la musique, l’aspiration était la même, mais exprimée de manière très différente. On ressentait cette même exaltation d’un sentiment de libération brusque. Alors que la vie paraissait étriquée, contrainte, on a vu les perspectives s’ouvrir. Tout d’un coup, on sentait qu’un carcan éclatait ! »

En écoutant ce disque cinquante ans plus tard, on s’en prend encore des morceaux dans la tronche : loin de se cantonner au psyché à papa avec ses arabesques orientalisantes et ses rythmiques hypnotiques évoquant des lettrages déformés par un typographe adepte de substances illicites, Calcium effleure des territoires quasi insoupçonnés pour l’époque. Au gré d’arrangements parfois dissonants, de structures pas toujours linéaires, le tout dans une ambiance généralisée de delirium surréaliste, on approche parfois près du Velvet Underground, parfois du rock progressif… Quant à certains morceaux très pêchus (car il y en a plus d’un sur ce disque), on croirait presque entendre ce que l’on appellera 25 ans plus tard la « power pop » ou le « math-rock » !

Alors, Calcium, une anomalie française ? À coup sûr une exception confirme Serge Vincendet, le boss de Monster Melodies : « Déjà, il n’y a pas eu beaucoup de disques de psyché français. Mais en plus, Calcium a réussi à avoir ce son qu’avaient les groupes américains de l’époque. Je ne connais rien de semblable en France. Avec des paroles aussi délirantes en plus, c’est vraiment surprenant ! » La dimension poétique et surréaliste de ces textes, en français, révèle une autre particularité de ce groupe : l’influence des avant-gardes sur son projet artistique. On y devine les thèmes de l’oisiveté, de la libération sexuelle, du refus du conformisme ou du confort bourgeois. Mais comme l’ont prouvé les fameux slogans qui noircissaient les murs de Paris en 68, le langage aussi fait sa révolution. Calcium y participe, raconte Jaques Zins : « C’était assez littéraire, avec pas mal d’allitérations et des thèmes souvent métaphoriques. Le sujet apparent de la chanson n’était pas forcément le sujet réel ! On était dans la lignée de ce qu’on avait vécu avec Marc’O. Au niveau du texte, il y avait une forme de continuité, de filiation avec tous ces mouvements du lettrisme, du surréalisme et bien sûr les situationnistes. »

« C’est sûr qu’une fille au chant, dans un groupe de rock, c’était très rare à l’époque. » 

Le 3 mai 1968, une petite foule se rassemble dans un hôtel particulier somptueux du bois de Boulogne. Il y a du parquet au sol, des boiseries aux murs et des lustres en verre aux plafonds. C’est un décor étonnant pour un concert de rock, mais cela confère un charme fou à l’événement. Pour l’une de ses premières sorties, Calcium joue toute la nuit dans cette soirée privée. Ce n’est pas l’émeute, comme dans le quartier latin, où, la même nuit se déroulent les premiers affrontements entre étudiants et policiers, suite à l’évacuation de la Sorbonne. Mais ça déménage quand même pas mal : « On était chez les riches, se souvient Stéphane Vilar, on jouait devant des gens pas forcément très jeunes, mais ils ont passé la soirée à sauter en l’air en nous écoutant ! C’était assez génial. » Dans le public, on danse, on boit, on fume et on s’étonne de voir une fille chanter dans un tel groupe. Et pas n’importe laquelle en plus. Avec sa gouaille, son physique androgyne et sa coupe à la garçonne, Zouzou « la twisteuse » ne passe pas inaperçue. Mais en plus, celle qui deviendra la future actrice légendaire de Rohmer est déjà très connue du tout Paris. Bachelière à 14 ans, dotée d’un culot hors-norme, elle a traversé la décennie des sixties comme une tornade : première muse de Jean-Paul Goude, mannequin pour Yves Saint-Laurent, égérie des nuits parisiennes grâce à ces prestations sur le dancefloor chez Régine et Castel, ex-girlfriend de Brian Jones (premier guitariste des Stones), elle a déjà sorti deux 45-tours, l’un sous la houlette de Dutronc, l’autre en partie avec Donovan… Bref, « elle avait un background bien plus épais que le notre », admet Zins.

Mais à cette époque, elle semble avoir en partie tourné la page : « Elle ne voulait plus entendre parler du milieu de la chanson, confie Stéphane Vilar, elle voulait brailler, faire du rock ! » Un atout de plus pour Calcium afin de sortir du lot : « C’est sûr qu’une fille au chant, dans un groupe de rock, c’était très rare à l’époque. » Dans les semaines qui suivent, le groupe se produit quatre ou cinq fois, toujours pendant les événements. Parfois, à la sortie du club, après le concert, les musiciens se retrouvent dans les nuages gaz lacrymo. « La majorité d’entre-nous participait au mouvement à des degrés divers, se souvient Jacques Zins, mais c’était un sentiment étrange d’être à la fois dans un langage artistique d’un côté, et dans un mouvement proprement politique de l’autre. » Zouzou n’est d’ailleurs pas la dernière à descendre dans la rue. La légende raconte même qu’elle fut l’une des figures de proue féminines sur les barricades… « Il faut être utopiste, envers et contre tout ! », lance-t-elle souvent à ses amis.

Finalement, la révolution n’a pas eu lieu. Mais quand les membres de Calcium se retrouvent en octobre 1969, pour une nouvelle session d’enregistrement, les choses ont tout de même un peu changé. Pour les Français d’abord, qui ont acquis quelques droits supplémentaires, viré le général par référendum et élu le « moderne » Pompidou au mois de juin. Pour Calcium aussi : Christophe Vilar a définitivement quitté Paris pour Sète, afin de se consacrer à la peinture. Le batteur Alain Sirguy est parti sous les drapeaux. De nouveaux musiciens les remplacent, mais le groupe peine à trouver un second souffle. Patrick Greussay ne vient plus qu’un jour sur deux. Et surtout, leur single, Elle regarde et elle rit, sorti quelque temps auparavant chez Odéon (Pathé Marconi) se révèle être un échec commercial. Malgré le contrat dégoté par l’entremise de Michel Taittinger, un ex de Zouzou, ça n’avance guère. Entre deux prises de leur nouveau morceau très ambitieux, Du fond, dans lequel plusieurs personnages dialoguent, Stéphane Vilar se confie à ses amis dans les couloirs de l’immense studio Davout, ouvert depuis quatre ans dans un ancien cinéma près de la porte de Montreuil : « On est entré chez Pathé pour faire un album. Bon, ils nous disent de faire d’abord un single, ce qu’on fait… Mais ils ne s’en occupent pas ! Donc ça ne se vend pas, forcément. Là, ils nous proposent de faire un autre single… J’ai comme l’impression qu’on ne nous attend pas franchement au tournant.  Je crois en effet qu’au vu des attendus commerciaux du moment, on n’est pas vraiment dans les clous, confirme Jacques. –Mais Pathé ne fait pas d’effort parce qu’ils aimeraient que ce soit ‘le groupe de Zouzou’, tempête la chanteuse, ils veulent absolument me mettre en avant, mais ils le savent bien pourtant, je leur ai dit : c’est hors de question ! » Au sein de Calcium, Zouzou apparaîtra d’ailleurs toujours sous son vrai nom, Danièle Ciarlet. Au final, ce deuxième single, Pathé n’en voudra pas même pas. La suite de l’histoire ressemble à une mauvaise descente après un trip monumental sous acide.

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Alors qu’en cette fin d’année 1969 Johnny truste la première place du hit-parade avec Que je t’aime, la musique de Calcium ne rentre pas dans les cases de l’industrie. Un isolement que le groupe ressent : « Les rares groupes de rock qui perçaient un peu étaient purement rock’n’roll, comme Les Variations », selon Jacques. « Il n’y avait pas de ‘mouvement’ derrière nous, rajoute Stéphane, pas de regroupement autour d’une mode musicale. La jeunesse française ne s’était pas encore rendu compte que ça faisait partie de sa vie, autrement que d’une façon purement consommée à travers les chanteurs que lui proposait l’industrie. » Abandonné par la maison de disque, Calcium jette l’éponge fin 1969, après deux concerts en première partie de Colette Magny à Nanterre. « À un moment, on n’avait plus de perspective, résume Jacques, et puis il fallait bien gagner sa vie, donc on a suivi chacun des voies différentes. » Quelques années plus tard, l’unique 45-tours du groupe deviendra pourtant un objet culte, très recherché, témoignage précieux de l’existence du groupe. « Il était connu pour être l’un des disques les plus rares du rock de cette époque, selon Serge Vincendet, et il se négociait très cher », aux alentours de 150 €. En revanche, personne ou presque ne savait que 13 titres, enregistrés lors de deux sessions d’enregistrement au printemps et à l’automne 1969, survivaient quelque part sur des bandes… Jusqu’à ce que Serge Vincendet rencontre Stéphane Vilar, qui les a conservées au chaud pendant 48 ans.

L’Histoire n’a évidemment pas retenu qu’au mois de mai 1968, un groupe s’était lancé dans sa petite utopie musicale à lui. Mais l’expérience a probablement laissé chez ses membres une trace aussi indélébile que celle des fameux « événements ». Il y a quelques semaines, alors que le cinquantième anniversaire des pavés approchait à grand pas, Stéphane, Jacques, Patrick, Danièle et les autres se sont retrouvés à la terrasse d’un café parisien pour fêter la sortie du disque… Etait-ce à la Contrescarpe ?

L’album de Calcium vient d’être édité chez Monster Melodies et il est dispo en commande sur le site officiel de la boutique.

4 commentaires

  1. NB: Brian Jones est le fondateur des Rolling Stones. Il est multi-instrumentiste et pas que guitariste des Stones, et pas le premier, ou alors ex-aequo avec Keith Richards.

  2. Bien vu pour le papier car cette rééd. est carrément inespérée. Je pensais même que cette pop fût un disque de chevet de Julien Gasc. Et bien non, même pas.

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