Une île sur le Danube, entre 25 et 50 scènes, des milliers de festivaliers, une ville qui semble avoir été dessinée pour prolonger la fête. En août, après Vincennes, la Suisse, Saint-Tropez et avant Rock en Seine, ce fut direction Budapest et le Sziget, le festival qui transforme une ancienne île industrielle en improbable capitale mondiale de la liberté.
Il y a deux manières d’arriver au Sziget. La première consiste à consulter le programme, à entourer fébrilement ses artistes préférés (si vous en trouvez) et à établir un planning qui ne survivra probablement pas à la première bière. La seconde consiste à traverser le pont K, entrer sur l’Óbudai-sziget et comprendre immédiatement que tout cela est beaucoup plus grand que prévu. Dans les deux cas, on finit par se perdre. Totalement. C’est même probablement le principe. Des clairières succèdent à des petits chemins. Il y a encore quelques années, les festivaliers avaient même le droit de planter leur tente où bon leur semblaient, y compris devant une scène. Cette liberté n’est plus, mais l’esprit, tu l’auras compris, perdure.
Si tu ne le sais pas encore, sache que Sziget signifie « île » en hongrois.

Depuis 1993, le festival s’est installé sur cette grande langue de terre de 108 hectares posée au milieu du Danube, au nord de Budapest. À l’origine, c’était un rassemblement étudiant assez artisanal. Un truc à la roots. Trente-trois ans plus tard, l’endroit accueille une véritable ville temporaire, avec ses scènes, ses bars, ses campements, ses installations artistiques, son cirque, son théâtre, ses ateliers et ses nuits qui semblent avoir été conçues par quelqu’un qui déteste cordialement l’idée de dormir. Le festival revendique plus de 1000 spectacles répartis sur une cinquantaine de scènes et une population venue de plus de cent nationalités.
Le slogan maison ? « Island of Freedom » ! Une baseline qu’on croirait tout droit sorti d’une brochure de voyagiste. Et pourtant, une fois sur place, il fonctionne. Pas parce que tout serait soudainement libre, merveilleux et biodégradable — il faut quand même faire la queue aux chiottes, comme dans tout festival circa 2026 — mais parce que Sziget possède cette qualité devenue rare : celle d’un endroit où l’on accepte assez facilement de ne pas savoir ce qui va arriver dans les cinq prochaines minutes.
La programmation 2026 avait de quoi occuper les curieux. Twenty One Pilots, Florence + The Machine, Bring Me The Horizon, Lewis Capaldi, Zara Larsson, SOMBR, mais aussi une multitude de projets moins exposés, de l’électro au hip-hop en passant par le rock, la pop, le jaaaaaazz ou les musiques électroniques.

Parmi les bons moments de cette édition (où plus honnêtement de ce qu’on en a vu, car le gigantisme et les propositions multiples font que le festivalier picore), on peut citer Twenty One Pilots. Il paraît que le duo américain a transformé la Main Stage en chaudron, avec une foule compacte et un show suffisamment spectaculaire pour rappeler que le festival sait encore fabriquer du grand spectacle. C’est possible, mais je n’en ai vu que et entendu que quelques morceaux. Le temps quand même de voir Josh Dun prendre de la hauteur derrière sa batterie et d’entendre le groupe terminer son concert sur une reprise de Seven Nation Army des White Stripes (devenus remplaçants officiels de Gloria Gaynor à qui personne n’a survécu), précédée d’un message vidéo de Jack White donnant, avec un sens certain de la mise en scène, sa bénédiction.
Pendant quelques minutes, le concert cesse d’être une usine à stories Instagram pour redevenir ce qu’il était avant l’invention du smartphone : un endroit où l’on regarde une chanteuse courir sur une scène.
Florence + The Machine, c’est encore autre chose. Déjà parce que je suis leur concert assis devant un écran, à manger un excellent Burger Bao. Florence Welch semble plus frontal et peut-être plus mystique que mon burger, demandant au public de ranger les téléphones. Miracle contemporain : plusieurs milliers de personnes obéissent. A se demander s’ils ne viennent pas tous d’être victime de l’effet Viktor Orban, premier ministre pendant 15 ans et dont le parti d’extrême-droite a perdu les élections législatives 3 mois plus tôt. Pendant quelques minutes, le concert cesse d’être une usine à stories Instagram pour redevenir ce qu’il était avant l’invention du smartphone : un endroit où l’on regarde une chanteuse courir sur une scène.
Le vrai luxe du Sziget, c’est quand même de pouvoir quitter un concert immense pour tomber, dix minutes plus tard, sur un DJ dont personne ne connaît le nom, un spectacle de cirque ou une installation absurde qui devient soudain la meilleure chose de la soirée. Ici, la programmation officielle n’est qu’une proposition. Le reste se décide en marchant.
Et puis il y a Budapest. Ce qui est légèrement injuste pour les autres festivals européens, c’est que Sziget (je ne sais jamais s’il faut dire Sziget ou le Sziget) est installé dans une ville qui n’a absolument pas besoin de lui pour être spectaculaire.

Un peu d’histoire pour toi, lecteur de Gonzaï qui tomberait sur ces lignes entre deux articles sur le post-punk islandais. Sache d’abord que Budapest est née de la réunion de Buda, sur la rive occidentale, et Pest, sur la rive orientale du Danube, en 1873.
Sache aussi que depuis, le fleuve – quand il n’est pas asséché comme aujourd’hui par une canicule foudroyante – joue les metteurs en scène : le Parlement hongrois sur l’eau, le château de Buda perché sur sa colline, les ponts qui illuminent la nuit, les façades XIXe, etc. Tout cela donne l’impression d’une ville bâtie pour tourner un film d’espionnage.
On peut passer la journée à marcher, monter jusqu’au château, traverser le pont des Chaînes, longer le Danube, puis finir dans un bar installé dans les ruines d’un ancien immeuble. Budapest a cette capacité assez rare à mélanger monumentalité et joyeux laisser-aller. La ville peut être impériale à 18 heures et franchement louche à 2 heures du matin, même si les locaux te soutiennent mordicus que l’insécurité n’existe pas ici.
Même le métro a son histoire à vendre. La ligne M1, le fameux « petit métro » — le kisföldalatti — a été inaugurée en 1896. C’était alors le premier métro électrique du continent européen. Ok, mais aujourd’hui ? Il fait tout simplement partie du site de Budapest inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, avec les rives du Danube, le quartier du château de Buda et l’avenue Andrássy. Autrement dit, on peut prendre le métro pour aller boire un café et, sans s’en rendre compte, traverser un morceau de patrimoine mondial. La RATP peut aller se rhabiller, la ligne M1, avec ses poignées en cuir, est sublime.
Impossible d’évoquer la ville sans parler des bains. Les bains… Une religion ? Connaissez-vous des villes qui vendent des forfaits de transport « métro + thermes » ? A part Budapest je veux dire. Cette ville est thermale comme d’autres sont portuaires. Les eaux chaudes jaillissent du sous-sol et on sent que les établissements thermaux font partie de la vie locale depuis des siècles. Les Széchenyi sont les plus célèbres, avec leurs bassins extérieurs monumentaux où l’on peut se retrouver à barboter au milieu de bâtiments néobaroques, pendant qu’un monsieur joue aux échecs dans une eau à température tropicale. Les Lukács, eux, ont une histoire particulièrement ancienne. Bref, après quelques jours de festival, le bain thermal n’est plus une attraction touristique : ça devient quasiment une nécessité médicale.
Et la bouffe alors ? Tout bonnement à l’image de la ville : généreuse, épicée, parfois franchement grasse, donc parfaitement adaptée à quelqu’un qui vient de danser jusqu’à quatre heures du matin. Goulash, langos — une pâte frite recouverte de crème aigre et de fromage qui constitue une sorte de réponse hongroise à la question « Et si la pizza était passée par la friteuse, faudrait-il vraiment la manger ? » —, saucisses, pâtisseries, paprika à peu près partout. Pas de panique, si tu veux des cuisines du monde ou des endroits plus branchés, de la street-food ou de très bons cafés, tu trouves.

Comme un Burning Man à l’envers
En fin de compte, on en vient à se demander si c’est le Sziget qui a fini par contaminer Budapest ou si c’est l’inverse. Après quelques jours sur l’île, le malade principal, c’est peut-être le festivalier qui finit par ne plus vraiment savoir où s’arrête le festival. Le Sziget ? Un Burning Man à l’envers. On finit par oublier où on est, pourquoi on est là. Les discussions s’enchaînent au beau milieu des tentes. Au loin, une techno qui tape. Au petit matin, on finit par prendre le métro, boit un café en terrasse après avoir traversé le Danube. Là, je croise trois personnes couvertes de paillettes et un groupe qui cherche son camping. Probablement depuis 1998.
Puis vient le moment de partir. Le Sziget disparaît comme il était apparu : brutalement. Je pars avant la fin mais j’imagine la scène. Ou plutôt les scènes. Démontées. Je repense aussi à toutes ces tentes. Pliées. Et à ces groupes, déjà en route vers d’autres spots sans aucun doute moins excitants. Les festivaliers partis, les tentes pliées, les kilomètres de câbles rangés, l’Óbudai-sziget redevient sûrement une île parmi d’autres. Il faudra revenir vérifier ça. Budapest, elle, reste là, avec son Parlement, ses bains, ses bars, son Danube, ses délicieux sushis et son métro de 130 ans classé au patrimoine mondial (contrairement à la ligne 7bis du métro parisien).
Le Sziget ? Allez-y l’année prochaine. Vous vivrez une expérience.

