Nous sommes en 1980, l’Europe, débitrice des Etats-Unis depuis la libération, sert de table de ping-pong entre le bloc soviétique et l’Amérique du nord. L’Angleterre est à l’aube de l’ère Thatcher. Le monde ne pourra pas réécouter les mêmes albums des Vibrators jusqu’à la fin du monde. Quelque part au sud de Londres, sous les yeux du troubadour Kirk Brandon et du guitariste Steve Guthrie, un magazine désigne l’espace européen comme “théâtre de la guerre”. Après un petit aménagement sémantique, le groupe Theatre Of Hate est né.
Recrutés : la section rythmique “street-punk” des Straps (le bassiste Stan Stammers, mais aussi le batteur Luke Rendle, également transfuge du légendaire groupe Crisis), puis le saxophoniste américain John “Boy” Lennard.
Kirk Brandon n’est pas un débutant. Depuis 1976, sa voix a éprouvé ses vertus claironnantes auprès de groupes tels que The Cane, avant d’être au centre du raffut baroque de The Pack, furieux chaudron d’évocations historiques et de férocité hallucinée. Toute l’affaire reste naturellement cantonnée au domaine indépendant : singles auto-produits, squats, fanzines à l’affut, business de cassettes.
Un titre de The Pack résume en toute modestie l’histoire de l’humanité à une affaire de pacification par intimidation interposée, la chanson Legion devient le premier morceau de Theatre Of Hate.
Ennio Morricone rencontre Gang Of Four
Theatre Of Hate ne rend hommage à rien, mais innove en groupe lettré : une musique vigoureuse et lyrique, qui contourne malicieusement les dettes envers le rock américain, comme si Ennio Morricone avait composé pour Gang Of Four (avec des paroles de Bertold Brecht). Les influences de Kirk Brandon (le blues rock minéral de Free et, à l’opposé, les figures vertigineuses de Van Der Graaf Generator) sont subliminales. Seul compositeur du groupe, il déploie sur sa Gibson à caisse creuse un répertoire très caractéristique : Original Sin, Incinerator, Conquistador et, bientôt, Do You Believe In The Westworld?.

Quelques singles, quelques albums live, mais surtout une cohorte de concerts magnétiques décident le notable Mick Jones (des Clash) à diriger la production de l’album Westworld. Les guitares se libèrent du bourdon “heavy-metal”, la section rythmique est plus proche de la musique de peplum que des métronomies réglementaires du rock. Des figures mélodiques tour à tour solennelles, méditatives ou enfiévrées se juxtaposent au puissant minimalisme des paroles : on dessine la caresse du pouvoir sur l’échine des civilisations, ses fraudes et ses ingrates vérités. L’histoire est-elle autre chose qu’un gros cycliste ? Possible. En attendant, Westworld, sous une pochette mémorable de Chris Morton*, est un manège de ferveur et de déconstruction qui aboutit au succès commercial !
La presse est divisée : cette musique en lévitation se paye quand même le luxe de succéder à des concerts franchement sauvages, mais alors que Exploited reproduit industrieusement les poncifs “punk-rock” et que Public Image envoie systématiquement péter tout ce qui peut ressembler à une expectative, l’intelligibilité de Theatre Of Hate surprend et séduit.
C’est que les enjeux formels et conceptuels du post-punk se concrétisent probablement tous avec Theatre Of Hate. De quoi cette modernité est-elle le masque? Pourquoi reproduire mécaniquement les apparences de la révolte? Y-a-t’il meilleur dieu à servir que soi-même ? Qui a peur du saxophone ?
Le chapitre initial de Theatre Of Hate se termine abruptement en 1982 pour laisser place à l’aventure de Spear Of Destiny, qui hantera les stades des années 80 avec son puissant socio-réalisme rhythm & blues. Le transfuge Billy Duffy est parti séduire les States avec The Cult, le batteur Nigel Preston participera à l’aventure du Gun Club. Et les années 90 ne seront pas du gâteau pour Kirk Brandon. A l’ombre des concurrences de la techno et du hip-hop, il reviendra à un rock sobre et adulte, qu’un esprit affuté pourrait presque comparer au “black album” de Metallica : factures, tristes vérités, or noir de la conviction, marre des déguisements, mais surtout : on ne s’arrête pas…
Et nous voici en 2026 : un lascar a ramené la Russie à un christianisme féodal, un énorme clown à mèche folle sème le foutoir dans le proche-orient et Kirk Brandon n’a pas lâché l’affaire. La voix est descendue de son perchoir pour devenir celle d’un citoyen sénior, néanmoins juché sur un hydre à plusieurs têtes : Theatre Of Hate tourne, Spear Of Destiny tourne, le supergroupe Dead Men Walking tourne (depuis un quart de siècle), le citoyen Brandon tourne, seul avec une guitare sèche, ou en la compagnie étonnante d’un violoncelliste. Et même The Pack rôde encore.

Toutes les manigances des labels et des divers distributeurs n’ayant pas toujours avantagé les bonnes personnes, Kirk Brandon et ses collaborateurs successifs ont créé d’étonnants “remakes” augmentés des grands albums du passé : l’électronique Outland, par exemple, est redevenu un féroce engin basse/guitare/batterie sous la guise du double album Janus (qui remake également l’album The Price, plus confidentiel). Même l’album Westworld y est passé, la miraculeuse alchimie d’opposés dirigée par Mick Jones étant devenue une affaire plus sobre, mais aussi plus rentre-dedans, certainement plus proche de ce que la presse aurait voulu entendre en 1982…
« On me dit que cette nouvelle musique sonne très sombre, mais je ne pense pas en de tels termes… »
Le 15 avril 2026, Theatre Of Hate est revenu à Paris pour la première fois depuis des lustres. Avec les fidèles Stan Stammers et Chris Bell (ironiquement première section rythmique de Spear Of Destiny) et le saxophoniste Clive Osborne. Le Supersonic est plein à craquer, complet. Même CasseGueule, en première partie, a dû exceptionnellement jouer sur scène, et non dans la fosse noire de gothiques, d’anglais et de jeunes gens curieux.

Le public s’avère très fidèle. Et Kirk Brandon, que je qualifierais de poète de l’âpreté, ou de poète de la persistance, voire de chantre de cette grosse chose sinistre dans laquelle la conviction est une nécessité ontologique – bref, Kirk Brandon honore l’appréciation : un nouvel album de Theatre Of Hate serait sur les rails.
*outre la paire de “potato heads” qui ornemente les pochettes de Theatre Of Hate, le graphiste Chris Morton, sous le pseudonyme C-More Tone, a aussi créé l’identité visuelle du label Stiff. La pochette de l’album original Westworld représenterait Lech Walesa refusant la tutelle de l’union soviétique (cette donnée demeurant controversée). On retrouve quoiqu’il en soit l’empreinte graphique caractéristique du studio C-More Tone sur les pochettes d’artistes aussi divers que Tom Verlaine, Siouxsie & The Banshees ou Dire Straits. Le fantôme de cet art anguleux semble ne jamais avoir quitté les visuels depuis conçus pour Kirk Brandon…